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LE GOIMTE DE FALLOUX ET LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT

Discours prononcé par S. E. le Cardinal Luçon, archevêque de Reims.

Messeigneurs (1), Messieurs,

Pourquoi cette assemblée, en laquelle je vois réunis des prêtres et des laïques, des gentilshommes et des paysans, des académiciens et des hommes du peuple, et pourquoi se tient-elle en ce heu ?

Nous sommes ici, Messieurs, pour célébrer une victoire qui fut le prix de longues aimées de lutte, et qui intéresse toutes les classes de la société ; nous sommes ici pour honorer la conquête de la liberté de l'enseignement, en la personne de l'illustre catholique à l'initiative de qui nous devons la liberté de l'instruction secondaire.

Cet homme c'est le comte Alfred de Falloux, dont ce château était la demeure.

Ecrivain de marque, orateur éloquent, homme d'Etat habile

(1) Mgr Chapon, évêquc do Nice ; Mgr Rumeau, cvcque d'Angers ; Mgr (Irellier, évéquc de Laval ; Mgr Pasquier, recteur de l'Université catholique d'Angers ; Mgr Baudrillart, recteur de l'Institiit catholique de Paris ; Mgr Lcgendre, doyen de ia Faculté de théologie, à l'Université catholique d'Angers.

et consciencieux, il fut élu par ses concitoyens, à la Chambre des Députés, en 1846 ; trois ans après, il devenait ministre de l'Instruclion publique et des Cultes ; et bientôt ses œuvres littéraires lui ouvraient les portes de l'Académie.

Mais ce ([ui le signale surtout à la reconnaissance des catholiques, ce sont les services qu'il a rendus à l'Eglise, c'est la double lâche pour l'accomplissement de laquelle il déclare expressément avoir consenti à devenir ministre : « Je suis entré au ministère, dit-il dans ses Mémoires, pour deux grands intérêts : la liberté de l'enseignement, en France, et la restauration du Souverain Pontife, à Rome. »

Parlant au cours d'une cérémonie religieuse, et, quoique sans délégation officielle, mais par le seul fait du caractère sacré et de la dignité dont je suis revêtu, représentant ici l'Eglise, je laisse à d'autres le soin de célébrer en M. de Falloux l'écrivain, l'orateur, l'homme politique, le bienfaiteur de la contrée, et je me borne à louer les éminents services rendus à la religion par l'auteur de la loi de 1850.

Monseigneur,

Il vous appartenait bien de présider cette solennité en l'honneur de la liberté de l'enseignement, et de l'illustre fils de l'Anjou dont la loi (le 1850 a pris le nom. Non seulement vous êtes l'évêque du lieu où elle se célèbre, mais votre diocèse est un de ceux qui ont le mieux mis à profit cette liberté à tous les degrés. Il peut se glorifier, en effet, de posséder, avec ses Facultés catholiques, œuvre de prédilection de Mgr Freppel, huit établissements d'enseignement secondaire, et quatre cent quatre-vingt-dix écoles primaires libres. Une telle richesse. Monseigneur, le place aux premiers rangs parmi nos diocèses de France, au point de vue scolaire. Permettez-moi de vous exprimer mes respectueuses félicitations, et j'ajouterai, comme diocésain d'Angers, ma profonde gratitude, pour le zèle éclairé et pour le dévouement inlassable avec lesquels vous avez su assurer à ces œuvres de premier ordre une prospérité qui fait la gloire de votre diocèse et l'honneur de votre épiscopat.

Nous assistons en France, Messieurs, à un spectacle angoissant autant qu'étrange : l'essai tenté sur notre pays, par les sectes héritières de l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle, d'un Etat athée et d'une Société sans Dieu. Ce qu'elles veulent nous imposer sous le nom de laïcisation, c'est, au fond, la déchristia-

nisation, c'est Vathéisation de la France, et après la France, du monde entier.

Or, les partisans de ce funeste dessein ont bien compris que pour déchristianiser la France, il fallait déchristianiser l'enseignement ; et voilà pourquoi ils travaillent depuis plus d'un siècle à l'accaparer, pour en exclure la doctrine et l'influence de l'Eghse, y substituer leur esprit naturaliste et l'inoculer au pays par le triple canal de l'enseignement supérieur, secondaire et primaire.

Le principe qui, dans la doctrine catholique, domine toute la question de l'enseignement et de l'éducation, c'est celui du droit de Dieu, droit souverain, duquel dérivent et auquel sont subordonnés tous les autres.

Au-dessous de Dieu, trois autorités se rencontrent, chacune avec des titres légitimes, sur le terrain de l'enseignement : la Famille, l'Etat, l'EgUsc.

La Famille : l'enfant appartient à ses parents ; c'est le cri de la nature ; c'est par eux qu'il a reçu la vie ; il est le sang de leur sang, il est la chair de leur chair, il est leur prolongement, ils se survivent en lui. En le mettant au monde, ils ont contracté l'obligation de l'élever, c'est-à-dire de pourvoir à l'entretien et au développement de la vie de son corps, au développement et à la culture de la vie de son âme. C'est pour eux un droit inaliénable, un devoir imprescriptible. Et parce que c'est de Dieu qu'ils ont reçu le pouvoir et les droits de la paternité, c'est pour Dieu, avant tout, qu'ils doivent élever leurs enfants, et nul n'a le droit de les en empêcher.

L'Etat lui aussi ne peut se désintéresser de l'éducation de l'enfant ; car l'enfant d'aujourd'hui c'est le citoyen de demain. C'est parmi les enfants devenus des hommes qu'il devra recruter ses soldats, ses administrateurs, les fonctionnaires qui lui seront nécessaires pour les services publics et sociaux dont il a la charge. A cette fin, il peut avoir des écoles spéciales, destinées à préparer aux diverses carrières publiques.

Mais quand il s'agit de la préparation morale à la vie, de l'instruction et de l'éducation qui ont pour objet la formation de l'âme de l'enfant, de son esprit, de son cœur, de sa volonté, de sa conscience, le rôle de l'Etat se borne à mettre à la disposition des familles des maîtres qui puissent les suppléer, en continuant à l'école l'éducation du foyer ; son rôle se borne à surveiller ces écoles, à s'assurer que les enfants y reçoivent une formation propre à en faire des hommes honnêtes et les citoyens utiles dont il aura besoin. Le droit de l'Etat ne supprime pas celui des parents

qui lui est antérieur ci supérieur ; il doit se concilier avec lui. Dire que l'enfant appartient à l'Etat serait une erreur contre laquelle protestent la raison, le sens commun, le cri du cœur humain ; prétendre arracher au père et à la mère l'éducation de leur enfant pour l'attribuer à l'Etat, ou leur imposer une éducation contraire à leur volonté, serait une tyrannie d'autant plus intolérable qu'elle s'attaquerait à la plus respectable et à la plus intransigeante des libertés, la liberté de conscience, au plus sacré des droits, le droit du père sur son enfant.

Enfin on ne peut contester que l'Eglise a des droits sur l'éducation du jeune chrétien. Elle représente sur la terre les droits de Dieu. Elle tient de Dieu, par Jésus-Christ, la mission d'enseigner tous les hommes, et le droit de régir l'instruction et l'éducation de tous ceux qui, par le baptême, sont devenus ses enfants.

Quiconque, individu ou Etat, croit à l'Eglise, ou même simplement en Dieu et à nos destinées éternelles, doit logiquement admettre la subordination de la puissance civile à la puissance spirituelle, en ce qui intéresse la fin suprême de l'homme ; de fait, quand l'Etat reconnaissait l'Eglise, il admettait facilement l'obligation pour lui d'aider, ou tout au moins de ne pas contrarier dans ses écoles l'enseignement et l'éducation donnés par l'Eglise, car, dans la pratique, l'instruction, même profane, ne doit pas être séparée de l'éducation, ni l'éducation de la religion.

Mais aujourd'hui beaucoup ne croient plus ni à l'Eglise ni à Dieu ; l'Etat fait profession chez nous d'être neutre et de ne reconnaître aucune religion. Eh bien ! même ceux qui ne croient ni à Dieu ni à l'Eglise, même l'Etat qui ne reconnaît aucune religion, sont obligés d'admettre la liberté de l'enseignement, par respect de la liberté de conscience des parents et des enfants. Cette liberté que l'Etat ne veut pas concéder à l'Eglise, parce qu'il ne la reconnaît pas, il ne peut la refuser à la conscience de ses administrés, qu'il n'a pas le droit de méconnaître.

Tels sont. Messieurs, d'après la doctrine catholique et le simple bon sens, les droits respectifs de la famille, de l'Etat et de l'Eglise dans l'éducation des enfants. L'équilibre de ces trois autorités et le respect de leurs droits réciproques peuvent seuls nous donner la paix sur le terrain de l'enseignement et de l'éducation.

Or, au commencement du dix-neuvième siècle, l'Etat les a tous absorbés. Seul, il distribue l'instruction à tous les degrés. Choix des maîtres, approbation des manuels, établissement des programmes, collation des grades, il a tout exclusivement entre les mains.

A partir de 1830, ne reconnaissant plus la religion catholique comme religion de l'Etat, n'ayant pas ni ne pouvant avoir de doctrines à lui, il laisse aux maîtres de ses Universités, de ses collèges et de ses écoles la liberté d'enseigner, en histoire et en philosophie, tout ce qui leur plaît ; et trop souvent l'enseignement de ces maîtres et les livres mis entre les mains des élèves ne sont propres qu'à ruiner la foi, à saper les fondements de la morale chrétienne, à conduire ces jeunes esprits au scepticisme.

L'Eglise n'a aucune place ni aucun contrôle dans l'enseignement supérieur. Si, dans les lycées, on a conservé encore un aumônier, un service du culte, un enseignement religieux, trop souvent l'Eglise a la douleur de voir que son ministre et son culte ne sont pas entourés du respect nécessaire, que ses dogmes et sa morale sont librement contredits par l'enseignement des maîtres, parmi lesquels on compte des athées, des panthéistes, des matérialistes, des Saint-Simoniens.

Les familles sont inquiètes, et inquiètes sur ce qu'elles ont de plus cher : l'âme, la foi religieuse, les mœurs chrétiennes de leurs enfants. La souffrance devient aiguë et générale. Enfin l'Episcopat, s'en faisant l'interprète, jette le cri d'alarme, auquel la presse fait écho ; et l'on voit des journaux, nullement suspects de partialité pour la religion catholique, tels que le National et le Globe, reconnaître que les périls signalés par les évêques ne sont point imaginaires, et accuser l'éducation universitaire d'être im])ie, immorale, incohérente, d'être une école d'égoïsme et de corruption prématurée, d'où ne peuvent sortir que des sceptiques ou des indifîérents (1).

C'est alors (pie s'engage, dans la presse et au ParleinenI, une lutte mémorable, dont les tenants, du côté des catholiques, s'appellent Lacordaire, Montalembert, de Falloux, Dupanloup, Parisis, VeuilloL. Les trois |)]iases princij)nles de cette croisade, qui embrasse dans son ensemble une période de près d'un demi-siècle, se terminèrent parla conquête delà liberté de l'enseignement primaire en 1833, par celle de l'enseignement secondaire en 1850, par celle de l'enseignement supérieur en 1875.

Lorsque le comte de Falloux entra au ministère, la liberté de l'enseignement primaire était déjà conquise : les catholiques réclamaient celle de l'enseignement secondaire. Ce fut pour leur

(\.) hc National, septembre 1842; le CAobc, mars 1842, cités par M. Grimaud, Histoire de la liberté d" Enseignement, pp. 290-291.

donner satisfaction que M. de Falloux accepta le portefeuille de rinstruction publique. « J'accepte le Ministère, disait-il à M. Thiers, si vous me promettez de préparer, de soutenir et de voter avec moi une loi sur la liberté de renseignement ; sinon, non. » Thiers promit, et M. de Falloux devint Ministre.

Les circonstances favorisaient son dessein : On était en 1849 ; les progrès du socialisme, sous le régime précédent, et la terreur inspirée par la Révolution de 1848 avaient rallié sur le terrain de la conservation religieuse et sociale des esprits jusque-là profondément divisés. « Je ne vois de salut, s'il y en a, avouait M. Thiers, que dans la liberté d'enseignement. Je porte ma haine et ma chaleur de résistance là où est aujourd'hui l'ennemi. Cet ennemi, c'est la démagogie : je ne lui livrerai pas le dernier débris de l'ordre social, c'est-à-dire l'établissement catholique. » « J'insiste, s'écriait de son côté un des plus célèbres maîtres de l'Université, j'insiste sur l'autorité religieuse ; loin de la craindre, je l'appelle de tous mes vœux. Nous n'avons plus qu'à nous jeter dans les bras des évêques (1). » Tout, plutôt que le triomphe de l'anarchie et du socialisme, tel était le cri du parti de l'ordre effrayé, de la bourgeoisie menacée dans sa sécurité et dans ses intérêts.

Ces hommes, vous le voyez, Messieurs, faisaient appel à l'Eglise, non comme à une puissance divine, mais comme à une force sociale, au nom de l'ordre et du salut public.

M. de Falloux, lui, catholique convaincu, chrétien fervent et, malgré ses illusions libérales, sincère ami de l'Eglise, voulait la liberté de l'enseignement pour des motifs plus élevés. Comprenant T3ien le vice de l'éducation publique d'alors, et le désir général des familles, il voulait rendre à la Religion sa place dans l'éducation qu'il ne croyait pas possible sans elle. « L'instruction, disait-il, est demeurée trop isolée de l'éducation, et l'éducation est demeurée trop isolée de la Religion. Prétendre, ajoutait-il, en s'appropriant les paroles du rapporteur, prétendr(> plier un enfant au joug de la discipline et du devoir, créer en lui un principe d'énergie, qui le rende capable de résister à ses passions, d'accepter volontiers la loi du travail et du devoir, de contracter les habitudes de l'ordre et de la régularité, et ne pas demander cette force à la Religion, c'est tenter une œuvre impossible. Nous voulons que la Religion ne soit imposée à personne, mais qu'elle soit enseignée

(1) Cousin.

à tous. Les amis de l'ordre et ceux de la liberté la réclament également. Assignons-lui donc franchement sa place (1).«

Tel est, Messieurs, l'esprit dans lequel M. de Falloux avait conçu la loi qui porte son nom. Il s'eiïorça d'y concilier les droits de la famille, de l'Etat et de l'Eglise, et d'attribuer à chacune de ces trois autorités la part qui lui est due, « dans la mesure qu'il croyait alors possible « ; et le 15 mars 1850 « la France était dotée d'une liberté de l'enseignement primaire et secondaire aussi étendue, disait-il, que le comportait alors l'état des mœurs et des esprits ».

Cette loi cependant, étant forcément une loi de transaction, ne devait pas réussir à contenter tout le monde.

D'une part, il est vrai, elle concédait la liberté de l'enseignement secondaire ; elle confirmait et élargissait celle de l'enseignement primaire accordée en 1833 ; elle facilitait la multiplication des écoles tenues par des maîtres appartenant au clergé et aux congrégations ; elle attribuait la première place dans les programmes à l'instruction religieuse ; elle accordait au clergé une représentation dans les conseils et une surveillance dans les écoles ; et de cela les catholiques lui étaient tous reconnaissants.

Mais, d'autre part, on lui reprochait d'attribuer à l'Etat la suprématie sur l'Eglise en matière d'enseignement ; de conférer à des conseils composés, en majorité, de laïques, le contrôle doctrinal des livres et de l'enseignement oi'al, même on matière religieuse ; d'accorder aux inspecteurs de l'Etitl, l'entrée des })etits-séminaires et des communautés ; d'élaltlii' {'(Miseigncment en dehors de toute foi ])0sitive, et de lui iniprinHM- ;iiiisi unearactère mixte dont les dangers sont évidents, piiis(jn'il permet de réunir dans les mêmes écoles des élèves de dilîérents cultes, et de donner, par exemple, à de jeunes catholiques des professeurs protestants, Israélites ou incroyants ; l'admission même des Évêques dans les conseils, quoique faite avec de bonnes intentions, donnait k craindre que leur présence ne couvrit parfois aux yeux du public des mesures contraires aux intérêts de l'Eglise, mais imposées par la majorité.

M. de Falloux n'était pas insensible à ces critiques : « On me fait tantôt un honneur et tantôt un crime de la loi sur l'enseignement, dira-t-il plus tard ; quand on veut en dire du bien, on l'appelle

(1) Exposé des motifs de la Loi de 1850. Discours, I, p. 245.

la loi de 1850, (|iiaiui on veut en dire du mal, on l'appelle la loi Falloux. »

Assuréniciil la loi n'était point parfaite ; mais sommes-nous dans im 1(mii|)s où dos lois parfaites pour les catholiques soient possibles en France ? « Une concession de moins, disait le vicomte de Melnii, ou une exigence de plus entraînait la chute de la loi. )>

Heureusement, l'autorité qui seule pouvait mettre d'accord les esprits divisés ne tarda point à se faire entendre. De la part du Souverain Pontife, le nonce, Mgr Fornari, écrivit aux Évoques français une lettre, où il déclarait c{u<', tout en faisant ses réserves sur les défauts de la loi, et en reconnaissant les dangers que l'on pouvait craindre de quelques-unes de ses dispositions, le Chef de l'Eglise « avait vu avec une bien vive satisfaction les améliorations et les modifications apportées par elle à la situation antérieure, et appréciait grandement le zèle et les efforts déployés par tous ceux qui s'intéressent au bien de l'Eglise et de la société ». Puis, « pénétré de la gravité des circonstances, désireux de calmer les anxiétés et de procurer l'unité d'action dans le clergé », il rappelait que « souvent dans l'intérêt de la société chrétienne, l'Eglise doit supporter quelques sacrifices, compatibles avec son existence et ses devoirs, pour ne pas compromettre davantage les intérêts de la Religion, et lui faire une condition plus difficile. » Il exhortait enfin les Évoques à se prêter à la mise en pratique de la loi, et à profiter des avantages qu'elle apportait.

Quand Rome eut parlé, la querelle s'apaisa ; et plusieurs de ceux-là mêmes qui avaient le plus vivement critiqué la loi se mirent en devoir d'en tirer parti. « Plus notre opposition a été vive, disait un des organes les plus ardents de la résistance, plus il importe qu'aucun nuage ne puisse s'élever sur la sincérité et l'intégrité de notre soumission aux directions du Vicaire de Jésus- Christ (1) ».

L'Évêque de Poitiers, Mgr Pie, résume en ces ternies la conclusion du débat : « Aucun catholique ne pouvait hésiter à appeler de tous ses vœux la suppression du monopole universitaire. Quant à la liberté absolue de l'enseignement, des circonstances de tout genre ne permettaient à l'Êghse ni de l'espérer ni delà demander. Des hommes dévoués aux intérêts religieux ont jugé qu'au delà de certaines limites et en deçà de certaines concessions,

(1) Univers, 24 mai 1850.

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il serait impossible d'arriver à aucune des facilités tant désirées. Il y aurait eu, selon nous, imprudence et injustice à méconnaître les services et encore plus les intentions de ces hommes de bien (1) ».

De fait, ce monopole universitaire, dont tous les catholiques demandaient l'abrogation, la loi Falloux l'avait brisé ; les libertés accordées par elle étaient, il est vrai, restreintes, mais s'il faut juger de l'arbre par ses fruits, l'expérience a montré qu'elle contenait en germe, pour la rehgion, des avantages précieux.

A peine, en effet, est-elle promulguée, que les collèges et les écoles libres surgissent de toutes parts, comme par enchantement. Le zèle des pasteurs les construit, la générosité des catholiques procure les ressources, la foi des familles les peuple d'élèves, le dévouement du clergé et des congrégations les pourvoit de professeurs et de maîtres.

Dès 1854, la France comptait 250 nouveaux étabhssements ecclésiastiques, où 21.000 élèves recevaient l'instruction secondaire. En 1900, elle atteignait le chiffre de 430 maisons d'éducation et de 67.000 étudiants.

Dans l'enseignement primaire, il y avait, en 1880, 26.000 écoles tenues par des congréganistes, dont la moitié étaient publiques ou communales ; et, en 1903, nous possédions encore 16.000 écoles libres privées.

Malgré les entraves maintenues à notre liberté, malgré les privilèges conservés à l'enseignement officiel, nos collèges et nos écoles soutinrent la concurrence avec honneur, grâce au bon esprit des élèves et au dévouement des maîtres.

Les succès obtenus aux examens et aux concours, aussi bien que la confiance constante des familles et l'affluence toujours croissante des élèves, attestent la valeur des études ; souvent nos rivaux eux-mêmes ont rendu hommage à la capacité, aussi bien qu'au dévouement de nos maîtres ; parfois ils ont emprunté ou imité leurs programmes, leurs méthodes et leurs manuels. Duruy ne disait-il pas un jour, après avoir visité les classes des Frères des Écoles chrétiennes : « Nous ne ferons jamais mieux qu'eux ; tout ce que nous pouvons prétendre, c'est de faire aussi bien. »

Les fruits de la loi de 1850, ce sont donc, dans l'enseignement secondaire, ces centaines de collèges où les jeunes gens destinés aux carrières hbérales ont trouvé, avec l'instruction qui est la

(1) Caid. Pie. Œuvres, t. I, p. 362.

clef de CCS carrières, une éducation confornie à leur foi religieuse.

Les fruits de la loi da 1850, ce sont, dans renseignement primaire, ces milliers d'écoles publiques ou privées, tenues jusqu'en 1880 par les Frères et par les Sœurs ; ce sont, depuis, ces milliers d'écoles libres qui, au prix de sacrifices sans cesse renouvelés, ont donné l'instruction et l'éducation chrétiennes à des millions d'enfants du peuple.

Les fruits de la loi de 1850, ce sont ces générations d'hommes et de jeunes gens qui forment aujourd'hui, pour la plus grande part, dans nos villes et dans nos campagnes, le noyau des chrétiens restés fidèles, et qui nous apportent dans nos œuvres un concours si nécessaire et si généreux.

Les fruits de la loi de 1850, ce sont ces légions de femmes chrétiennes qui, soit dans les classes supérieures, soit dans les classes populaires, sont l'honneur de nos foyers, par leurs vertus et par leur fidélité au devoir obscur.

Les fruits de la loi de 1850, c'est le relèvement du niveau des études ; ce sont ces nombreux membres du clergé, qui se sont adonnés aux hautes études scientifiques et littéraires, qui ont conquis les grades académiques, qui se sont initiés aux meilleures méthodes, afin de procurer à nos collèges des maîtres instruits et bien formés, à notre foi des apologistes capables de la défendre sur tous les terrains où elle est attaquée.

Les fruits de la loi de 1850, c'est enfin d'avoir préparé la liberté de l'enseignement supérieur, en faisant sentir qu'elle était le complément nécessaire et possible de la liberté de l'enseignement secondaire.

Voilà les fruits de la loi de 1850. Quoique l'on puisse penser de ses lacunes forcées, de ses défauts même, il est juste de reconnaître qu'en fait elle a brisé une tyrannie, la tyrannie du monopole ; il est juste de reconnaître qu'en fait elle a été féconde en résultats, et cela suffit pour lui mériter notre reconnaissance. C'est donc avec raison que nous honorons ici la mémoire «decebon,de ce grand serviteur de l'Éghse, » comme l'a appelé Léon XIII, qui, en 1849, en a pris l'initiative, qui en a dressé le projet, qui s'en est fait le champion, et qui a mérité, encore qu'il n'occupât plus le Ministère quand elle fut votée, que son nom demeurât attaché à cette loi de libération.

Mais, Messieurs, quand il s'agit des catholiques, la liberté n'est jamais assurée du lendemain. Ces concessions qu'on nous fait à

regret, avec une méticuleuse parcimonie, on ne tarde pas à essayer de nous les reprendre.

Je ne fais que rappeler, en courant, comment à partir de 1880, les maîtres appartenant à des Congrégations religieuses furent successivement exclus de l'enseignement public et de l'enseignement privé ; comment nos Congrégations enseignantes non autorisées, puis les Congrégations autorisées elles-mêmes, furent dissoutes; comment une série de décrets arbitraires forma d'un trait de plume, par milliers et jusqu'à la dernière, au mépris des droits acquis, au mépris des services rendus, au mépris des sacrifices accomplis, nos écoles libres, ouvertes pourtant sous la garantie dos lois, uniquement parce qu'elles étaient tenues par des Religieux et des Religieuses. Aujourd'hui, si nous avons encore la possibilité d'avoir à nos frais des écoles libres, c'est à la condition qu'ellos soient tenues par des maîtres laïques ; et voilà tout ce qui nous reste de la loi de 1850,

Et maintenant, Messieurs, en présence de cette liberté si cruellement mutilée, et pourtant si nécessaire, quels sont nos devoirs de Catholiques ?

Notre devoir, Messieurs, c'est d'abord d'en profiter, en multipliant, autant que cela nous est possible, les écoles libres, et en y envoyant nos enfants. Nous avons réclamé la liberté de l'enseignement. Des hommes de foi et de cœur nous l'ont conquise ; ne pas en profiter serait lem* infliger un désaveu inexcusable et commettre une impardonnable inconséquence.

Les raisons qu'avaient nos pères de la réclamer, nous les avons aussi, et plus fortes encore, puisque nous sommes en face de ce fléau, qu'ils ne connaissaient pas, l'École sans Dieu.

Et ce devoir, il n'est pas moins impérieux pour l'enseignement secondaire et supérieur que pour le primaire ; d'abord parce que le péril n'y est pas moins grand ; puis parce que les familles qui le font donner à leurs enfants sont généralement plus indépendantes, enfin parce que la condition humiliée faite à notre Religion dans les établissements publics secondaires, où la participation aux exercices religieux est facultative, même pour les élèves catholiques, où l'instruction religieuse est reléguée au rang des arts d'agrément, avec la danse et l'équitation, fait un devoir aux familles vraiment chrétiennes de n'y placer leurs enfants que lorsqu'elles ne peuvent réellement pas faire autrement.

Notre devoir envers la liberté d'enseignement c'est de la soutenir, de la défendre, et de lui procurer des défenseurs. L'éduca-

tion chrétienne est un devoir sur lequel il ne nous est pas permis en conscience de capituler. Repoussés, nous devons revenir à la charge ; battus, nous devons recommencer la lutte ; désarmés, nous devons encore faire retentir d'une voix inlassable la protestation de la conscience et du droit, jusqu'à ce que nous ayons obtenu justice. Honneur à ces vaillants catholiques du Parlement, qui se montrent à la tribune les dignes successeurs des Lacordaire, des Dupanloup, et des Montalembert !

Notre devoir enfin, c'est de reconquérir ce qu'on nous a repris ; ce sera ensuite de travailler à obtenir ce qu'on ne nous a pas encore accordé : la pleine et entière liberté do l'enseignement. Dans un pays en immense majorité catholique, comme l'est la France, ainsi que cela ressort avec évidence du grand nombre de familles qui présentent librement leurs enfants au baptême, au catéchisme, à la première communion, et qui demandent à la rehgion la consécration de tous les grands actes de la vie, le devoir de l'Etat est de mettre à la disposition des familles des écoles catholiques.

Que si, à cause de la diversité des religions et des opinions, il se croit dans la nécessité de rester neutre, s'il ne veut pas consentir à nous former des maîtres chrétiens, à nous donner des écoles confessionnelles, qu'il accorde alors la pleine et entière liberté de l'enseignement, avec rétribution sur les fonds publics de toutes les écoles, en proportion du nombre de leurs élèves ; et ce ne sera que justice ; car, d'une part, les catholiques paient aussi bien que les autres, et même pour la plus grande part, puisqu'ils sont l'immense majorité, Timpôt qui subventionne l'instruction publique ; de l'autre, sans cette rétribution, la liberté d'enseignement demeure illusoire et le monopole est maintenu de fait, à l'égard des populations qui n'ont pas les ressources nécessaires pour entretenir à leurs frais des écoles libres.

Ainsi les parents pourraient tous, aux mêmes conditions, envoyer leurs enfants à l'école qui aurait leur préférence, et chacun ayant ce qu'il désire, le conflit qui déchire si douloureusement le pays se trouverait supprimé.

Voilà, Messieurs, ce que nous devons réclamer sans relâche; voilà l'idée qu'il faut faii'e pénétrer dans l'opinion par la presse, par les conférences, par les conversations,'au Parlement, dans les maisons, dans les réunions populaires, afin que l'opinion l'impose au législateur.

Cette hberté de l'enseignement, la raison, la justice, le respect de la Hberté des consciences et des droits des parents la récla-

ment : le respect des consciences, le sentiment de la justice, le désir de la liberté sont trop profondément enracinés dans l'âme de nos contemporains, pom^ qu'un jour ou l'autre ils ne lui donnent pas leur suffrage.

Fasse le ciel que cette justice nous soit bientôt rendue, pour la tranquillité des familles, pour la paix des consciences et pour le bien de l'Eglise et de la patrie !

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