‹ Falloux et le monument commenoratif de la loi de 1850 sur la liberte d'enseignementChapitre 22 sur 73 · LE COMTE DE FALLOUX AGRICULTEUR · texte numérisé non relu

LE COMTE DE FALLOUX AGRICULTEUR

Discours de M. Le Vicomte Olivier de Rougé,

Président de la Société Maine- adj ou.

délégué de la Société des Agriculteurs de France.

Éminence, Messeigisieurs, Mesdames, Messieurs,

Dieu fit riiommc agriculteur : et l'homme a gardé de ces premiers temps, où le ciel lui fut toujours clément, comme les moissons toujours ofîertes, l'instinctif attrait des champs toujours prêts à lui donner le repos.

Entre l'humanité et la Divinité, nul obstacle n'était alors dressé : aujourd'hui encore l'agriculture est « la carrière où la créature demeure le plus constamment en rapports avec le Créateur )). Ses instx'uments principaux lui viennent directement de Dieu : le soleil et le nuage, la chaleur et la rosée sont ses premiers ouvriers.... le regard du laboureur est celui qui se lève le plus habituellement vers le ciel »... Et c'est là le secret de l'attirance exercée par la campagne sur l'âme humaine.

Cette fascination, le comte de Falloux n'y a pas échappé.

Par cela même qu'il l'a si bien définie, on peut connaître combien il s'y est laissé aller.

Tout jeune, il avait été enveloppé par le charme de notre Anjou. Son « instinct provincial », il nous l'a dit, «■ avait pris à « tous les contacts du pays natal un caractère définitif ». Nos horizons rétrécis ; les champs où le silence, banni de la vie ac-

tuelle, semble avoir trouvé refuge le long de nos haies épaisses ; ces coteaux à peine émergés, où le schiste se couvre de genêts d'or ; nos rivières, immobiles parmi les roseaux et qui paraissent se demander de quel côté elles doivent marcher ; les jolis chemins creux que se disputent la mousse et les cailloux sous la voûte des châtaigniers noueux ; les lignes indéfinies d'émousses dressées comme un cortège de géants le long de la route ; tout cela uniformément répété d'un clocher à l'autre, clochers du temps passé, charpentes lourdes et difformes, où, sous l'ardoise, ont sonné tous les espoirs et tous les glas : tout cela est d'une mélancolie si pénétrante, et si indispensable, quand on l'a goûtée, que ni la politique, ni les fonctions, ni les lettres, ni la gloire même n'ont pu l'atténuer au cœur du comte de Falloux.

« A chaque départ de l'Anjou, a-t-il écrit, j'étais pris d'une profonde tristesse ». Absent, « tout ce qui me rappelait Angers et le Bourg-d'Iré me remuait jusqu'au fond du cœur». Et ailleurs : « Je me promis de ne jamais passer une année entière sans revoir l'Anjou : aucun voyage, aucun plaisir ne m'a jamais fait manquer à cette promesse ».

Cependant, à la belle intelhgence de M. de Falloux, d'autres champs d'activité étaient ouverts. Ses pareils sont partis pour des régions pleines de promesses : ils ont abondamment semé et récolté : ils ne sont pas revenus. Lui, n'y fut qu'un voyageur sans enthousiasme. A vrai dire, il ne partit jamais, ayant ici laissé son cœur en gage. Il tâta du monde, mais le monde, lutte difïicile entre l'erreur et la vérité, lui fut une fatigue et ne le retint pas. Toute maison, hormis la sienne, lui parut mériter l'écriteau « maison meublée... meublée, oui, mais pas meublée de souvenirs ». Ses souvenirs ! il les accumulait jalousement. 11 avait hérité le Bourg-d'Iré de son père. La modeste gentilhommière était, pour lors, perdue dans un dédale de piilis, de vergers, de prés, de closeries, à travers lesquels se glissaient à la dérobée « les voyettcs » barrées « d'éclialicrs ». Les troupeaux de ces temps-là n'étaient pas opulents : « grandes bêtes osseuses, jambes et cornes longues, poitrine étroite, côtes en pointes et peau dure ». Le sol était peu fouillé : la jachère de Virgile gardait la faveur, avec les champs de genêts où pullulait une faune aujourd'hui disparue : et sur toute cette vie primitive, l'om.bre était épandue des gros chênes, trop rapprochés pour la culture, mais si poétiquement jetée aux chemins où la charrette à bœufs, seul véhicule, gémissait en se traînant dans l'ornière !

Le comte de Falloux était jeune eiicore quand les loisirs forcés du Mont-Valérien virent naître sa vocation agricole. Il y avait chez lui plus d'amour de la campagne que de connaissance de la vie des champs. « Si la campagne me plaît d'abord ■>■', a-t-il dit, « ce fut par le charme de ses paysages, par la facilite d'y poursuivre, un livre à la main, des pensées qui lui sont étrangères )). Est-ce dans les livres qu'il puisera la science agricole qui va lui être nécessaire pour transformer son pays ? Peut-être, et d'ailleurs il traitera lui-même des sujets d'agriculture, et souverainement. Mais, à cette époque, où, désabusé de la vie publique, il revient à la première carrière de l'homme, il se demande si les livres « sont utiles ou nuisibles à cet art qui se compose surtout de pratique, et ne s'acquiert que par la fréquentalion assidue des cultivateurs de profession », et qui, « guidé du fond d'un cabinet par des hommes de théorie, et par conséquent d'imagination, court le risque de s'égarer à leur suite et d'amener des résultats diamétralement opposés à son but. ))

Les grands esprits le sont presque toujours deux fois : ils ont la force de Fintelhgence et le discernement des hommes. Le comte de Falloux a sous la main un instrument merveilleux, il saura s'en servir.

Dans toutes ces admirables familles, qui, de père en fils, ont labouré le sol angevin, les meilleures traditions se sont conservées, (t En confiant la semence à la terre, c'est à Dieu que le fermier la confie : il le sait, il le sent, il le voit : Dieu lui est indispensable à chaque heure du jour, à chaque jour de l'année ». Et ces braves gens ont vécu une xie de probité dont l'exemple légué a été suivi. Après Dieu, ils aim ent la terre fécondée de leurs sueurs. ?ilaîtres et métayers sont une même famille, puisqu'ils vivent du même sol où ils sont nés et où ils retourneront sous les regards d'un même Dieu, dans une égalité qui ne date pas d'hier, comme l'autre, mais qui est vieille comme le monde et qui fut divinisée il y aura bientôt deux mille ans.

Baptiste Lemanceau était de cette race.

M. de Falloux l'a pris un jour par le bras pour lui faire partager ses lauriers : il voulait que leurs deux noms fussent associés dans la même récompense : cette statue aurait des larmes si le nom du régisseur, fidèle compagnon de la vie du nuiïtre, n'était pas prononcé en ce jour de triomphe définitif. Ensemble ils sont à la peine et bouleversent le pays : ils changent la culture, ils changent le bétail, ils changent tant de choses qu'il ne reste rien de ce qui avait existé, et M. de Falloux peut écrire ces pages

délicieuses, qui sont à la l'ois une idylle, un morceau d'histoire et une étude philosophique, parues sous le simple titre : « Dix ans d'agriculture ».

Or, pendant que s'accomplissaient ces travaux, un autre travail se faisait aussi, mais celui-là en M. de Falloux lui-même : « Plus j'ai vécu de la vie agricole, écrivait-il, plus j'en ai goûté le charme et le bienfait ». Plus il creusait le sillon, plus fructueuse était la récolte. Il était pris chaque jour davantage par l'intensité de cette vie agricole mieux connue. Et, comme il arrive aux âmes d'apôtres, il ne lui suffisait pas d'être en possession d'une saine doctrine, il avait soif de la répandre. « Je voudrais, a-t-il dit, avoir mieux que des lecteurs, je voudrais avoir des imitateurs et, si, je parvenais à susciter quelque bon agriculteur de plus, je croirais avoir rendu à mon pays un noble et signalé service. »

Cet appel, Messieurs, a été entendu. Plus heureux que les philosophes, dont les théories passent sur le monde sans y laisser de traces, M. de Falloux donna des leçons qui ont traversé le temps et n'y ont pas perdu de force.

A la séance de fondation de la Société Maine-Anjou, nous avons évoqué son souvenir : et II y a, disions-nous, des époques qui surgissent tout entières de l'histoire à l'appel d'un seul nom. Si l'on veut rappeler ce que fut une période de plein essor pour notre région, où l'activité des hommes doublait la valeur du sol, où la précocité des produits marchait de pair avec l'ascension des prix de vente, où il sembla que l'on fût entré en terre promise, par le seul effet de l'entraînement des agriculteurs et de l'inépuisable bonne volonté de la terre, il n'y a qu'à parler d'un homme. Cet homme, nous demandions qu'on lui élevât une statue « au milieu de notre calme et luxuriante campagne craonnaise qu'il a tant aimée : j'ai dit le comte de Falloux ». La Société Maine-Anjou a repris l'œuvre de M. de Falloux, elle l'a vulgarisée et répandue : son hommage aujourd'hui est celui de cinq départements groupés en un faisceau désormais indestructible.

L'union des syndicats de Maine-et-Loire, née d'hier, mais bien décidée à vivre pour la défense des intérêts communs des sociétés qui couvrent le département de leur action bienfaisante, a voulu que son premier acte public fut d'être représentée au centenaire du comte de Falloux.

Enfin, la Société des Agriculteurs de France, qui dirige avec tant d'autorité l'essor agricole dans notre pays, a voulu reconnaître solennellement aujourd'hui dans M. de Falloux un maître tel qu'en théorie comme en pratique, il n'y a plus que glane après

lui. Le témoignage de noire Société, renforcé par la présence de celui qui jusque dans sa retraite demeure notre vénéré président, (1) est celui de la France agricole tout entière inclinée aux pieds d'un bienfaiteur de l'agriculture.

Do FAgrieulturc, Messieurs, lo comte de Falloux eut une idée très haute : « Elle place, disait-il, ceux qui s'en occupent au premier rang des serviteurs et même des restaurateurs d'une société ébranlée. »

L'espoir d'être de ceux-là a soutenu la pensée de M. de Falloux jusqu'à la fin. Cette raison de se consacrer à la vie agricole fut la seule qui restât : « La seule, comme il l'écrivit, que Dieu devait bénir de préférence ». Car la main de Dieu lui fut lourde ; cet admirable Bourg-d'Iré ne devait pas être recueilli par ses enfants... je parle des enfants de sa chair, puisque, d'un monde meilleur, il peut voir si heureusement transmis un patrimoine qui est non seulement fait de biens extérieurs, mais, mieux encore, d'un cœur haut placé et d'une intelligence affinée.

Ainsi donc, après avoir de plus en plus goûté le charme réconfortant de l'agriculture, après l'avoir aimée, au point de dire que « si l'on devait former un choix en matière de destinée, c'est la vie des champs qui tromperait le moins d'espérances », M. de Falloux a eu la consolation suprême qui empêche, quand arrive le soir et du jour et de l'âge, « de ne promener autour de soi que des regards attristés » consolation qui vient « d'un horizon borné, mais où l'on peut regarder les fruits d'un progrès moral et matériel dans lequel on a eu sa part d'initiative ».

Et le voici de nouveau au milieu de vous.

L'artiste, et quel artiste, lui a rendu la vie : c'est son sourire qui vient du cœur, c'est le rayonnement de l'intelligence sur le front largement découvert, c'est le maintien, c'est bien lui : il ne lui manque que la parole.

La parole ! Si elle lui était pour un instant rendue, Messieurs, il voudrait en un mot vous redire la constante préoccupation de son esprit. Ce mot, il l'emprunterait à notre grand ancêtre, à nous, gens d'agriculture, à Olivier de Serres, et de ses lèvres tomberait cette maxime, simple et limpide comme tout ce qui est vérité : « Le roy consiste, quand le champ est labouré. »

C'est du vieux français, c'était peut-être le bon.

Et cela veut dire aujourd'hui comme autrefois : un pays n'a de force qu'autant que l'agriculture y est en honneur.

(1) Le marquis de Vogiié.

DISCOURS DE M. d'aRMAILLÉ 175

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