‹ Falloux et le monument commenoratif de la loi de 1850 sur la liberte d'enseignementChapitre 29 sur 73 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

La lecture de cette dépêche, de même que le discours de M. de Blois, est accueillie avec des applaudissements chaleureux.

Une fois encore, le cortège se rend au château du Bourg-d'Iré, où un lunch est servi. Le comte et la comtesse de Blois en font les honneurs à leurs invités avec une bonne grâce parfaite et une courtoisie déhcate qui rappellent les grandes traditions des châtelains de l'ancien régime. M. et M™e de Blois sont, me dit-on,

très populaires dans le pays et je me l'explique parfaitement. Je ne saurais oublier les deux commissaires généraux de l'inauguration : MM. le vicomte Stanislas de La Morinière et le baron Pierre de Candé qui ont fait montre, au cours de toute la fête, d'une inlassable amabilité.

Après le lunch, M. le comte Geoffroy d'Andigné, conseiller général du canton de Segré, nous conte de très intéressants souvenirs sur M. de Falloux et INI. Henry Jouin, membre de la commission d'initiative, frère du curé de Saint-Augustin, fait l'historique du monument de Falloux.

L'après-midi, le salut solennel du Saint-Sacrement est donné devant une foule nombreuse, et suivi d'une brillante audition musicale devant la statue par l'Harmonie du collège de Gombréc et la Fanfare de Segré. Enfin, le soir, une fête de nuit, l'embrasement de la statue et une retraite aux flambeaux clôturent cette superbe journée de fêtes.

LÉO Archer.

{Reproduction autorisée). .

'^ LE FIGARO (Julien de Narfon), 8 Juillet.

L'Inauguration du Monument de M. de Falloux au Bourg-d'Iré

Segréf 7 juillet.

Les fêtes superbes auxquelles je viens d'assister ont mal commencé. Elles ont commencé par un accident d'automobile dont il s'en est fallu de bien peu que les conséquences ne fussent tragiques, et qui a retardé de plus d'une heure la réception solennelle du cardinal Luçon, archevêque de Reims, à l'entrée du Bourg-d'Iré.

Donc nous attendions, en faisant les cent pas dans le village, dont toutes les maisons, sans exception, étaient pavoisées et fleuries, et toutas les rues décorées de guirlandes et d'oriflam.mes, l'arrivée des prélats, lesquels, nous semblait-il, tardaient à venir,

lorsque le bruit se répandit que l'automobile du cardinal, ayant heurte violemment une autre voiture, Son Éminence avait été projetée par le choc dans le fossé voisin.

L'accident dont on parlait était réel, mais le cardinal-archevêque de Reims n'en avait été que le témoin et non la victime. L'automobile renversée était celle qu'occupaient Mgr Baudrillart, recteur de l'Institut catholique de Paris, Mgr Pasquier, recteur des Facultés catholiques d'Angers, deux chanoines du diocèse, M. Guillotteau et M. Crosnier, celui-ci directeur de l'enseignement libre. Cet accident ne devait avoir de suites sérieuses que pour le chanoine Guillotteau, qui fut relevé sans connaissance et transporté à l'hospice Swetchine, fondation du comte de Falloux.

L'abbé Guillotteau, ancien professeur au collège de Combrée, et lié jadis d'étroite amitié avec M. de Falloux, est maintenant un vieillard. Je me hâte de dire que sa vie ne parait pas être en danger. Mgr Pasquier a eu la figure un peu endommagée ; il s'est évanoui sur le coup, mais a repris ses sens rapidement ; il a pu assister aux cérémonies ainsi que le chanoine Crosnier qui s'est trouvé assez bien pour y prendre la parole. Et Mgr Baudrillart, lequel, engagé pourtant sous l'automobile brisée, ne s'était pas relevé sans peine, et M. Crosnier en seront quittes pour quelques contusions. Le chauffeur est atteint plus gravement, mais pas mortellement.

L'automobile du cardinal arrivait sur les lieux de l'accident au moment où celui-ci venait de se produire. Avec lui étaient Mgr Rumeau, évêque d'Angers, et Mgr Grellier, évêque de Laval. Quelqu'un, la première émotion passée, ayant exprimé sa satisfaction de ce que la fortune adverse eût épargné l'automobile cardinalice : « Il y a une Providence pour les cardinaux et les évêques », fit observer Son Éminence. Évidemment, le cardinal Luçon parlait ainsi de quelque Providence spéciale, et il n'entendait point que les prélats de second ordre ou les simples chanoines ne bénéficiassent aucunement de la protection divine.

Bref le cardinal, les évêques et les prélats arrivèrent au Bourgd'Iré, au milieu de l'émotion générale. Son Éminence, après avoir reçu les compliments de bienvenue du comte de Blois et des notabilités présentes, entra d'abord, pour s'y reposer un instant, dans la première maison du bourg, répondant ainsi à l'invitation gracieuse de son propriétaire, M. Bertin. Ensuite, revêtu de la cappa magna, dont la traîne était portée par un enfant de chœur, il prit place sous un dais que précédaient

immédiatement les évêques, les prélats et les autres membres du clergé, et derrière lequel une élite tint à honn9»ur de se ranger.

Reconnu notamment notre collaborateur le comte d'Haussonville et M. Thureau-Dangin, membres de l'Académie française ; MM. Merlet, Bodinier, Dominique Delahaye, Fabien-Cesbron, sénateurs ; Bougèrc, le marquis de Kernier, le comte François de Maillé, députés, etc., et le cortège se met en marche au son des cloches, auquel se mêle, dans une harmonie un peu fruste mais très pittoresque, la musique des Fanfares d'Iré, de Combrée et de Segré.

La foule, aux premiers rangs de laquelle apparaissent les enfants du village, qui ont tous une fleur à la main, s'écarte pour laisser passer le dais, qu'elle suivra naturellement jusqu'au château. Les pompiers, qui assurent le service d'ordre, portent chacun un petit drapeau qui remplace avantageusement le bâton de nos agents.

On s'arrête au seuil de l'éghse paroissiale. Celle-ci a reçu une décoration sobre mais originale. Un vicaire a eu l'idée de suspendre au mur de façade les armoiries de ceux qui furent, à partir du douzième siècle et jusqu'à la Révolution, seigneurs d'Iré : les La Ferronnays, les Montmorency, les d'Acigné. D'autres encore sont associés de la sorte à la glorification du comte de Falloux.

Le curé du bourg adresse au cardinal une brève allocution. Il dit que dans cette église le grand ministre est venu souvent s'agenouiller, et que c'est donc là, sans doute, que lui ont été inspirés ceux de ses actes politiques qui lui font le plus d'honneur. Le cardinal adhère en quelques mots très nets au nom de l'épiscopat tout entier. Il pénètre dans le sanctuaire pour y faire une courte prière, en ressort bientôt, reprend sa place sous le dais et l'on repart.

Nous voici sur le domaine du comte Louis de Blois, petitneveu et héritier de M. de Falloux. Le cortège s'engage dans la grande allée qui conduit au château et que bordent de merveilleuses pelouses dont le vert s'harmonise noblement avec le violet des costumes épiscopaux, l'or du dais cardinalice et la pourpre romaine. L'autel où Mgr Chapon, évêque de Nice, va célébrer la messe, a été érigé en plein air, face au perron d'honneur, où un trône, drapé de rouge, attend son Éminence, et des fauteuils ou des chaises les prélats, les chanoines, la famille et les notabilités invitées.

Le temps menaçait ce matin, mais le comte de Blois a eu la foi, et cette foi s'est trouvée justifiée. Le Sacrifice commence et

les nuages se dissipent. A l'Offertoire, un rayon de soleil avivera l'éclat du calice d'or.

Du perron, la vue est magnifique. Au premier plan, derrière l'autel, les pelouses envahies par une foule recueillie de villageois. Sur les terres du comte de Blois, les gens du Bourg-d'Iré se sentent aujourd'hui chez eux. Ils sont les hôtes du château et, à la manière dont ils usent de cette généreuse hospitalité, on devine je ne sais quelle survivance, en cet heureux et doux pays, des sentiments de confiance et de respectueuse affection qui devaient unir jadis les paysans à leur seigneur. Plus loin, les grands arbres qui s'étagent sur les collines verdoyantes, dominées à la ligne de l'horizon par un autre château. On est pénétré de cette douceur angevine chantée par les poètes.

A l'Évangile, le cardinal Luçon prend la parole. Se souvienton du discours où il exposa naguère, à l'Institut catholique de Paris, la doctrine de l'Église en matière d'enseignement ? Il n'avait fait ce jour-là qu'ébaucher, si je puis ainsi dire, la théologie de la question. Il nous en a donné aujourd'hui le traité complet dans ses grandes lignes.

D'abord les droits de Dieu auxquels nulle créature pensante ne peut légitimement se soustraire.

Puis la triple autorité de la famille, de l'État et de l'Église, autorité déléguée, autorité qui n'est donc pas, sans réserve, maitresse d'elle-même. Mais la première autorité humaine de qui relève l'enfant, c'est celle de son père et de sa mère. L'État a-t-il le droit ou même le devoir de se désintéresser de l'enseignement donné à l'enfant ? Non pas. Car l'enfant, c'est le citoyen de demain, mais, parce que la société civile doit être subordonnée à la société religieuse, celle-ci a donc des droits supérieurs à ceux de la société civile en matière d'éducation.

Voilà les principes. Mais ces principes ne peuvent recevoir leur entière application que dans le cas de l'unité de croyances. Dans le cas contraire, qui est celui de toutes les sociétés modernes, l'Église limite en fait ses exigences et elle se prête aux concessions que réclament l'intérêt public.

On a dit très justement, à propos de la loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement, qu'une exigence de plus, une concession de moins, auraient suffi à la faire échouer. C'est la meilleure justification de M. de Falloux, principal auteur de cette loi telle qu'elle a été proposée et votée. Il est certain qu'elle n'a pas contenté tout le monde. On sait en effet l'opposition acharnée que lui fit le groupe des catholiques intransigeants, dont Louis Veuillot

était le porte-parole le plus illusti'e et le plus irréductible. Il fallut que Pie IX intervînt pour apaiser les courages émus.

Nous sommes aujourd'hui plus justes et nous n'y avons pas beaucoup de mérite, car nous touchons du doigt les immenses services que la loi de 1850 a rendus à Y Église, à la Patrie.

Pour conclure, le cardinal Luçon dit quels sont, à l'heure actuelle, les devoirs des catholiques : maintenir énergiquement tout ce qui subsiste de la liberté de l'enseignement, fondée par M. de Falloux, et réclamer avec une égale énergie la répartition des subventions de l'État à toutes les écoles publiques ou libres, au prorata de leur population scolaire.

A l'issue de la messe, les prélats ont donné tous ensemble la bénédiction pontificale et l'on s'est rendu au monument de M. de Falloux, devant lequel de nombreux discours, que ni le temps ni la place dont je dispose ne me permettront guère d'analyser, devaient être prononcés.

M. de Vogiié a parlé là le premier, comme délégué de l'Académie française ; il a parlé avec une émotion maîtrisée parfois difficilement, et une grande élévation de sentiments et de pensée. L'éminent académicien montre dans M. de Falloux l'homme politique soumis aux principes nécessaires, mais ayant le sens très net des réalités, possédant au surplus tous les dons et toutes les qualités du véritable homme d'État. Député de Maine-et- Loire, il fut bientôt appelé au ministère. Il n'accepta le portefeuille qui lui était offert que dans les conditions qu'il y pourrait servir ces deux grandes causes, l'indépendance temporelle du Pape et la liberté de l'enseignement.

Il unissait à l'autorité du talent celle du caractère, et sans doute sa grande œuvre, la loi de 1850, a pu ne pas satisfaire pleinement des esprits absolus, mais il la faut juger par ses résultats. Or cette loi fut incontestablement bienfaisante. Tel sera le jugement de la postérité, qui reconnaîtra aussi hautement que nous le proclamons nous-mêmes que M. de Falloux fut un bon serviteur du pays.

M. de Vogué se défend de vouloir ressusciter les vieilles polémiques. « Aujourd'hui, dit-il, l'union est le premier devoir de ceux qui partagent la même foi «. Puis il parle des sentiments politiques de M. de Falloux. Il voyait dans la monarchie française une œuvre de progrès continu, qui avait fait de la Maison de France la première des maisons souveraines, et de la France la première nation. Cette œuvre a été interrom.pue en 1789. Le beau discours de M. de Vogué a été longuement applaudi.

LE MONUME^fT FALLOUX ET LA PRESSE 219

Après iM. de Vogiié, M. Bodinier, sénateur, conseiller général do Maine-et-Loire, rappelle à grands traits la carrière politique de celui dont M. Thiers disait qu'il était « homme d'État de pied en cap » et en qui nous devons saluer un grand Français. INI. Laurent Bougère, député de Segré, dit ce que doit à M. de Falloux l'arrondissement que celui-ci représentait à la Chambre.

M. le chanoine Crosnier dit que si le Concordat a rouvert beaucoup d'églises matérielles, un plus grand nombre d'églises spirituelles, s'entend un plus grand nombre d'âmes, doivent à la loi Falloux la foi, selon le témoignage que Léon XIII s'est plu à rendre à son auteur.

Ici un intermède. Un chœur à quatre voix exécute un très beau cantique, « Dieu dans l'Ecole », dont les paroles sont d'un ami anonyme de l'Enseignement libre et la musique de M. l'abbé Jouin, l'éminent curé de Saint-Augustin. Et l'on reprend la série des discours.

Le vicomte Olivier de Fiougé, président de la Société Maine-et- Anjou, et délégué de la Société des Agriculteurs de France, parle éloquemment de l'œuvre agricole de M. de Falloux. Le marquis d'Armaillé, maire du Bourg-d'Iré, exprime en termes excellents la reconnaissance de ses administrés pour celui qui fut, à un si haut degré, leur bienfaiteur, et dont il énumère les fondations bienfaisantes. M. de Kernier, député d'Ille-et-Vilaine, neveu de la comtesse de Falloux, dit quelques mots comme représentant de la famille de Caradeuc de La Chalotais.

M. Jouin, ancien secrétaire des beaux-arts, président du comité du monument de Falloux (1), déclare simplement, au nom des souscripteurs et de la commission d'initiative, remettre ce monument à la Société (2) qui, en devenant ainsi propriétaire, accepte la charge de son entretien.

Enfin le comte Louis de Blois dit avec une chaude éloquence et un tact parfait sa reconnaissance au statuaire que lui a désigné M. Jouin, et qui a fait vraiment une très belle œuvre — le comte do Falloux est représenté debout dans une attitude pleine de simplicité et de noblesse — à la presse qui a rappelé si utilement le grand nom de M. de Falloux, à tous les Français libérés de l'esprit sectaire, aux prélats et aux académiciens — l'Église et l'Académie française ne sont-elles pas les deux grandes puis-

Ci) Ancien secrétaire de l'Ecole des Beaux-Art; et membre de la Commission d'initiative du Monument.

(2) La Société civile du Bourg-d'Iré.

sances intellectuelles de ce temps ? — enfin aux différents orateurs qui viennent de se succéder à la tribune.

Dans une fort belle péroraison, le comte Louis de Blois associe noblement à l'hommage rendu à la mémoire de M. de Falloux les grands noms de Montalembert, Berryer, Lacordaire, Dupanloup, Cochin, le Père Lecanuet, et il donne lecture de la dépêche suivante que le duc d'Orléans lui a fait l'honneur de lui adresser hier soir d'Evesham :

Au jour de l'inauguralion de la statue de Falloux, votre oncle, je liens à fêter avec vous cette gloire de votre famille, à m'unir, par la pensée et par le cœur, à tous les catholiques français qui rendent un liomniago mérité à celui qui sut, toute sa vie, défendre magnifiquement les nobles et grandes causes de la liberté de l'Eglise et de la liberté de l'enseignement.

Votre dévoué,

Philippe.

A l'issue de la cérémonie, un lunch a été servi au château, dont la comtesse de Blois a fait les honneurs avec une grâce et une distinction parfaites.

Julien de Narfon.

(Reproduction autorisée).

L'ECHO DE PARIS (Félicien Pascal), 8 Juillet

Un Monument à Falloux

il a été inauguré hier au bourg-d'iré

Scgré, 7 juillet.

Le château familial du comte de Falloux au Bourg-d'Iré, qui appartient à son neveu, le comte de Blois, offre un décor admirablement approprié pour les magnifiques fêtes données à l'occasion de l'inauguration de^la statue du^fondateur de la liberté de

l'enseignement secondaire en France, et l'un des grands rénovateurs de la culture agricole dans notre pays.

C'est à ce double titre, en effet, que la mémoire de M. de Falloux fut glorifiée aujourd'hui, ou plutôt au titre du gentilhomme accompli dont il fut le modèle en toutes les circonstances de sa vie.

Afin de rappeler le dévoué serviteur de l' Église qu'il fut, une grand'messe a été d'abord célébrée en plein air, devant le château, en haut d'une large prairie en pente, limitée, au bord de la rivière, par une luxuriante rangée de peupHers, que de Falloux fit planter lui-même. C'est Mgr Chapon, évêque de Nice, qui officiait. Après l'Évangile, S. E. le cardinal-archevêque de Reims, qui présidait la solennité rehgieuse, prit la parole, du haut du perron du château, en face de l'autel. Il rendit un premier hommage à l'œuvre de haute conservation sociale à laquelle de Falloux attacha son nom, pour le plus grand bien des âmes et pour le plus grand bien de la patrie, puisqu'on peut dire que plus un citoyen est fidèle à sa foi rehgieuse, plus il est fidèle aussi à ses devoirs de Français. L'orateur n'a pas manqué de déplorer les destructions successives infligées à l'œuvre de Falloux par des esprits égarés, inconsciemment ennemis de la grandeur de la France ; il a adjuré énergiquement les catholiques de défendre ce qui reste de l'œuvre de ce grand homme d' État, et d'imposer la volonté qu'ils doivent avoir d'amener l' État à participer aux dépenses d'enseignement primaire libre, dans la proportion de leur quotient électoral.

La messe fut dite avec accompagnement de divers morceaux de musique, par l'Harmonie des élèves du collège de Combrée et la Fanfare de Segré ; l'assistance se rendit au monument érigé à la sortie du bourg, à l'extrémité du parc qui entoure le château. C'est une statue en pied de Falloux, dans une attitude familière à l'orateur.

Il y a là toute la population du bourg et des bourgs environnants, des groupes de toutes les classes, des nobles, des ecclésiastiques, des bourgeois, des paysans fraternellement mêlés, accourus de tous les points de l'Anjou. Car, en même temps qu'écrivain de race, historien émouvant, orateur de la plus énergique et touchante autorité, « homme d' État de pied en cap » , selon l'expression d'Augustin Thierry (1), de Falloux fut aussi

(1) Le mot est généralement attribué à M. Thiers.

passionnément Angevin ; il pratiqua cet em^acinement à la terre de ses pères et de ses morts où Maurice Barrés a vu le remède aux lézardes qu'il a signalées dans l'édifice de la patrie.

Le marquis de Vogué, délégué par l'Académie française, aux côtés de MM. Thureau-Dangin et d'Haussonville, a mis surtout en relief le haut talent littéraire de son ancien confrère ; toujours robuste malgré ses 80 ans passés, le marquis de Vogué eut le secret d'émouvoir l'auditoire par l'émotion qu'il éprouvait luimême à évoquer la grande œuvre patriotique et l'imposante figure de ce magnifique Français que, jeune, il connut et aima. M. Bodinier, sénateur de Maine-et-Loire, est entré surtout dans l'étude de la généreuse et bienfaisante contribution de Falloux à la vie locale; M. Laurent Bougère, député, apporta d'heureux détails à ces traits de la physionomie du grand bienfaiteur de sa contrée que fut Falloux, tant comme législateur que comme excitateur de vie locale. Le chanoine Crosnier, directeur de l'enseignement libre du diocèse d'Angers, reprit l'éloge de l'œuvre d'éducation chrétienne que Falloux a eu la gloire de créer ; il eut des accents de la plus chaleureuse éloquence pour évoquer autour de la statue l'innombrable cortège reconnaissant des bénéficiaires de la loi de 1850.

Puis, M. Obvier de Rougé, en un discours où la beauté de la langue s'harmonise délicieusement au charme de puissants tableaux rustiques, décrit magistralement les transformations de la terre angevine, poui; la plus consolante prospérité des populations, transformations opérées depuis cinquante ans, grâce à l'améhoration des terres, accomplie par M. de Falloux, grâce à ses conseils aux paysans, grâce. à l'usage qu'il fit de meilleures méthodes de culture et d'élevage, grâce enfin à la contagion de son exemple. M. de Rougé, en un discours de comice agricole, nous donna une magnifique page littéraire.

Après un éloge émouvant, fait par le marquis d'Armaillé, maire du Bourg-d'Iré, des œuvres de bienfaisance de M. de Falloux dans sa commune, d'où elles ont banni la misère, le comte Louis de Blois, au nom des héritiers de M. de Falloux, adressa ses remerciements à tous ceux qui ont contribué au succès du magnifique hommage rendu à la mémoire de son oncle. Il le fit avec un bonheur de termes, une abondance d'expressions, une effusion de cœur tout naturellement issus de la sympathie que sa personne inspire à tous ceux qui le connaissent.

A la fin de son discours, le comte de Blois lut le télégramme suivant, qu'il venait de recevoir, à la veille de la fête :

Evesham, 6 Juillet 1912.

Au jour de l'inauguration do la statue de Falloux, voire oncle, je tiens à fêter avec vous cette gloire de votre famille, à m'unir par la pensée et le cœur à tous les catholiques français qui rendent un hommage mérité à celui qui sut, toute sa vie, magnifiquement défendre les grandes et nobles causes de la liberté de l'Eglise et la liberté de l'enseignement.

Votre affectionné,

Philippe.

Un lunch de plusieurs centaines de personnes ramena au château tous les invités du comte de Blois, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de notable à un titre quelconque dans le monde conservateur de l'Anjou.

Tout le reste de la journée, le parc du château fut ouvert à la population qui témoigna, par les honnêtes divertissements qu'elle y prit, de la cordialité qui unit en ce pays toutes les classes de la société.

Cette journée fut donc, suivant le programme tracé, une très belle commémoration de la grande loi de salut national que fut la loi de 1850. Elle fut aussi une éclatante mainfestation de la vie locale. Si on peut voir en France un pays heureux, c'est en Anjou qu'il faut venir. A quoi tient ce bonheur collectif de toute une région, sinon à ce dévouement continu à tous ses devoirs dont Falloux donna constamment l'exemple ? « C'est un très grand honneur de posséder un champ », a dit un poète gentilhomme. Falloux tint à très grand honneur de posséder beaucoup de champs et à leur faire produire, par des soins intelligents,, toute la richesse que renferme leur sol généreux ; et il s'attacha de tout son pouvoir et de tout son zèle à faire profiter les petits cultivateurs de sa région de ses expériences, de ses connaissances techniques. Falloux continua ainsi cette belle tradition du rôle tutélaire de la noblesse sur les humbles de son entourage ; c'est ce que le marquis de Vogué mit en si clair relief dans un de ses ouvrages.

FÉLICIEN Pascal.

(Reproduction autorisée.)

U ECLAIR (Gabriel Latouche), 14 Juillet

Que reste-t-il de la loi Falloux?

A l'occasion de l'inauguration du monument de M. de Falloux, il a été beaucoup parlé de la loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement. Depuis plus de vingt ans, les sectaires se sont attachés à la détruire : elle a été l'objet d'attaques directes ou obliques, avouées ou perfides. Et cependant, de ci, de là, les sectaires, réunis en assemblées quelconques, demandent de temps à autre l'abrogation de la loi Falloux. C'est leur leit-motw.

11 est donc intéressant de chercher ce qui reste encore de cette loi : quelles parties ont été détruites, quelles parties ont survécu.

La loi Falloux était divisée en 4 titres et 85 articles. Le titre premier visait « les autorités préposées à l'enseignement», c'està-dire le conseil supérieur de l'instruction publique, les conseils académiques et les inspecteurs. — La composition de ces conseils a été notablement modifiée dès 1879 et 1880. Le conseil supérieur comprenait 4 prélats élus par leurs collègues : — supprimés ; un pasteur protestant élu par les consistoires, supprimé ; un membre du consistoire israéhte élu par ses collègues, supprimé ; trois conseillers d'État élus par leurs collègues, supprimés ; trois conseillers à la Cour de cassation élus par leurs collègues, supprifïiés.

Pour la composition des conseils académiques, suppression analogues concernant l'élection des ministres des divers cultes, des membres de la magistrature, etc..

Le titre II a trait à Vinsiruction primaire. Ici c'est le jeu de massacre. Les articles visant le programme de l'enseignement. les conditions d'exercice de la profession d'instituteur primaire public ou libre, les conditions spéciales aux instituteurs libres, les instituteurs communaux et les écoles communales, les délégués cantonaux (autrefois nommés par le conseil académique, aujourd'hui par le préfet), les salles d'asile, ont été complètement modifiées par les lois du 16 mars 1881, sur la gratuité ; du 28 mars 1882, sur l'obligation de l'enseignement primaire —

c'est celte loi qui en remplaçant au programme les mots : « l'instruction morale et religieuse » (art. 23 de la loi de 1850) par ceux-ci : « rinstruction morale et civique » (art. l*"' de la loi du 28 mars 1882), a supprimé l'enseignement religieux dans l'école publique — par la loi du 30 octobre 1886, qui a chassé les religieux, notamment les Frères de la doctrine chrétienne des écoles publiques, enfin par la loi du 7 juillet 1904 (loi Combes), qui a ordonné la fermeture, d'ici 1914, de toutes les écoles libres dirigées par des religieux.

Au contraire, le titre III, qui concerne l'instruction secondaire, a été respecté dans ses dispositions essentielles. — Quant au titre IV, il vise les dispositions générales et transitoires qui, selon l'usage, règlent et facilitent le passage de l'ancien état de choses au nouveau.

En résumé, de la loi Falloux, qui visait à la fois l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire, les dispositions législatives établissant et assurant la liberté de l'enseignement primaire ont presque toutes été abolies et détruites : en revanche, la partie qui concerne l'enseignement secondaire, en grande partie maintenue, nous a conservé la liberté de cet enseignement du second degré.

Cette liberté nous est en efYet garantie par ces deux dispositions principales de la loi Falloux : la première qui consacre la faculté d'ouvrir sans autorisation préalable un établissement secondaire, en remplissant les conditions de moralité et de capacité requises, mais limitativement déterminées ; la seconde qui assure Végalité de sanction des études aux élèves des collèges libres comme aux élèves des établissements de l' État, c'est-à-dire le droit pour ces deux catégories d'élèves de se présenter aux examens et d'obtenir les grades universitaires (baccalauréat, licence, doctorat), sans autre condition que leur capacité.

Ces deux dispositions sont la garantie suprême de la liberté de l'enseignement secondaire. C'est tout ce qui nous reste de la loi de 1850 : mais c'est grâce à elle que subsistent encore l'Ecole Lacordaire, dont je parlais hier, le Collège de la rue de Madrid, et tant d'autres maisons encore, heureusement florissantes, sur notre terre de France. Et quand les sectaires inscrivent dans leur programme l'abrogation de la loi Falloux, ce qu'ils recherchent,

226 Le monument falloux et la presse

ce qu'ils veulent, c'est la destruction complète de la liberté de l'enseignement secondaire, c'est la fermeture de tous nos collèges libres, c'est nous ramener à plus de 60 ans en arrière, au régime du monopole, sans avoir ,pour la plupart, le courage ou la franchise de le dire clairement.

Contre cette politique de réaction étroite et inepte, M. Clemenceau, qui depuis... faisait dans sa petite feuille le Bloc, en février 1902, une charge à fond, et stigmatisait avec sa verve endiablée la stupidité de V abrogation de la loi Falloux.

Gabriel Latouche.

[Reproduction autorisée).

LE JOURNAL DES DEBATS (Pierre de Quirielle)

Le comte de Falloux et son Monument

8 juillet.

On a inauguré aujourd'hui au Bourg-d'Iré, avec quelque solennité, un monument à la mémoire du comte Alfred de Falloux. La curieuse figure de ce personnage très distingué, représentant éminent d'un groupe d'hommes qui ont tenu une grande place par le talent, la noblesse et le caractère, qui n'ont pas eu, surtout auprès d'une partie de leurs coreligionnaires, malgré l'éclat de leurs services, tout le succès qu'ils méritaient, est une des plus dignes d'intérêt qui soient dans l'histoire politique et religieuse du siècle dernier. Ce qui fait l'intérêt de la carrière d'un Falloux, c'est que, si brève en tant que carrière effective, elle n'en a pas moins eu une importance considérable.

Ce politique accompli fut politique actif, très pou de temps, cinq années à peine, dont les deux premières furent des années de préparation. Il obtint cependant des résultats décisifs qui durent encore, au point qu'on demande souvent l'abrogation

de la loi qui porte son nom, bien que, l'ayant préparée, il ne l'ait pas fait voter comme ministre, de cette loi Falloux qui n'existe plus qu'à l'état de principe et de symbole. Principe et symbole à vrai dire respectables, puisqu'ils signifient aujourd'hui simplement liberté.

C'est l'auteur principal et véritable de la loi de 1850 sur la liberté d'enseignement qui a été célébré par les catholiques au Bourg-d'Iré. Les amis de la liberté peuvent s'associer à eux. Et ceux qui sont sensibles au spectacle de l'intelligence, de l'habileté et du dévouement mis au service de causes qui n'en ont pas toujours profité, au spectacle attachant et singulier que présente la longue carrière d'à côté d'un Falloux, conseiller influent et peu écouté, s'associeront volontiers aux honneurs rendus à un royaliste fidèle, à un libéral sincère, à un catholique sage et fervent. Ceux qui ne seraient sensibles qu'au tour et à l'agrément d'un récit pourraient se souvenir, s'ils l'avaient oublié, que les Mémoires d'un Royaliste, indépendamment de leur intérêt politique et historique, méritent \vès bien d'être rangés à la suite des meilleurs et des plus vrais Mémoires de notre littérature.

M. le marquis de Vogué a parlé, dans cette cérémonie, au nom de l'Académie française. Il avait le droit d'y parler au nom des principes politiques et religieux qui furent ceux de M. de Falloux. Il pouvait y parler au nom du Correspondant, au nom de l'agriculture que pratiqua de façon remarquable, dans sa retraite de trente-cinq ans, ce gentilhomme politique et lettré. La vaste, belle et vigoureuse activité de M. de Vogiié, qui va de l'archéologie la plus scientifique, après avoir passé par la diplomatie et par l'histoire, jusqu'aux grandes œuvres patriotiques, aux œu\Tes d'intérêt collectif et privé, devait louer avec tact et dignité l'activité variée, encore que moindre et souvent entravée, que permirent au comte de Falloux sa santé et les circonstances.

Un certain nombre d'autres orateurs ont parlé. Un cardinal et tous les évêques de la province de Touraine ont assisté à la cérémonie, qui a eu un caractère très religieux, en même temps que très local, dans ce cadre du Bourg-d'Iré, où M. de Falloux, qui l'avait lui-même aménagé, passa la plus grande partie de sa vie. Il y a eu, en même temps que des discours, de la musique, une réception au château du Bourg-d'Iré par les hôtes actuels de la demeure de M. de Falloux, une messe, une bénédiction du monument et un salut solennel. L'évêque d'Angers avait pubhé une lettre significative, à l'occasion de cette inauguration, entourée des prières et des pompes de l'Eglise; il y trahit dans une « dé-

claration préalable » une sympathie qui ose peu se montrer et qui se mêle, sous ses réserves, de quelque embarras.

Le monument du comte de Falloux est le produit d'une souscription ouverte, pour son centenaire, qui tombait Fan dernier. Le centenaire de Falloux aura été célébré plus officiellement que n'avait été célébré, en France du moins, celui de Montalembert, qui n'avait point passé d'ailleurs inaperçu et qui a même été peut-être remarqué un peu plus que s'il avait été officiellement célébré. Un Falloux, si intéressant, n'a pas la noble générosité, la largeur, la culture vaste et profonde, l'éloquence unique et enflammée d'un Montalembert. Il a autre chose. C'est « le politique » du parti. De près ou à distance cela attire moins ; quelquefois, cela irrite davantage. Il a connu d'égales ou de pires animosités, des animosités partagées, s'il ne les manifestait pas sous la même forme que certains de ses adversaires. Et l'on peut dire qu'entre eux et lui, le conflit est encore plus naturel, qu'il apparaît inévitable. Un Veuillot, un Montalembert peuvent être amis, ils l'ont été quelque temps ; entre ce plébéien et cet aristocrate, il y a des points de contact. On en chercherait vainement entre le politique Falloux et l'irréductible intransigeant Veuillot.

Falloux fut sans doute celui, qu'entre tous les catholiques de son école, l'admirable journaliste catholique détesta le plus cordialement, un peu plus que l'évêque d'Orléans, envers qui il pouvait un peu moins le montrer. Un Falloux et un Dupanloup, Falloux laïque est cela plus librement, sont par excellence, plutôt que des libéraux d'esprit et de cœur, tels qu'un Montalembert ou un Lacordaire, des hommes de sagesse et de transaction pour tout ce qui ne touche pas aux choses essentielles de la religion. La transaction avec qui que ce soit dans ce qu'ils annexent à un domaine religieux qu'ils étendent loin puisque, pour eux, il embrasse tout, voilà ce qu'abominent, plus que le reste, Veuillot l'intransigeant et les amis intransigeants de Veuillot.

Falloux fallax, écrivait Veuillot. Méchant jeu de mots qui a une signification. Gela veut dire que Falloux était politique et que Veuillot ne l'était point. La politique, toute politique, Veuillot la rejetait en dehors de celle qu'il pouvait faire pour se maintenir en faveur à Rome, auprès d'un pape, ou quelquefois, insinue Falloux, à Paris, auprès d'un empereur. Chose singulière, un juge bien différent de Veuillot, Alexis de Tocqueville, dans ses amera et curieux Souvenirs, aussi remarquables que ceux de Falloux pour d'autres raisons, en vient presque à rejoindre ici le jugement

de Veuillot sur Falloux qu'il admire comme le politique « de l'espèce la plus rare » qu'il lui ait été donné de rencontrer. Il rend hommage à son « ardente conviction », à la souplesse de son esprit « qui appliquait une grande multiplicité et une variété prodigieuse de moyens à l'exécution d'un plan unique ». Puis il prononce le mot do fourberie auquel il donne un sens spécial puisqu'il écrit à côté celui de sincérité.

« Il parvenait à mêler momentanément dans sa propre croyance le vrai et le faux, avant de servir ce mélange à l'esprit des autres ». Gela veut dire ici que Tocqueville, supérieur à Falloux comme politique observateur, lui est inférieur comme politique praticien. Ils avaient été collègues peu de temps dans un ministère composite, où la politique se faisait d'abord et surtout entre les membres du même cabinet. Jusque dans les affaires de son département des affaires étrangères, au moins pour la question romaine, il s'était senti dominé et « mis dedans » par Falloux. Plus simplement et plus justement, Anatole Leroy-Beaulieu, juge ainsi Falloux, jeune et grand politique, à propos de son œuvre décisive, la loi sur l'enseignement de 1849-1850 : « Les catholiques avaient rencontré un homme d'État de race, chez lequel un tact politique inné tenait lieu d'expérience, un homme d'un esprit à la fois fin et élevé, possédant à un haut degré la première qualité d'un homme de gouvernement, le sens pratique. Il avait l'avantage de n'avoir d'illusions ni sur les personnes ni sur les choses. »

Notre cher Anatole Leroy-Beaulieu a là, comme toujours, son admirable qualité de justesse. Il avait vu Falloux et causé avec lui. L'hospitalière villa de Viroflay, près de laquelle nous l'avons conduit l'autre jour — elle appartenait à la compagne qu'il est allé rejoindre — hospitalisait, pendant les sessions parlementaires de Versailles, Mgr Dupanloup, autre auteur de la loi de 1850 et de la transaction qu'elle représente. La loi de Falloux, qui est aussi la loi de l'abbé Dupanloup, et aussi celle de Montalembert, pour les luttes et les campagnes qu'elle termine comme un traité de paix, forme le centre et le point important dans le beau livre d'Anatole Leroy-Beaulieu, si juste et si mesuré, les Catholiques libéraux. Anatole Leroy-Beaulieu y juge la loi Falloux avec sa justesse, sa mesure et son impartialité.

C'est une sorte d'Édit de Nantes, une transaction et un traité de paix entre des gens qui la feront durer, si personne ne s'y sent lésé. Elle est pour lui excellente et inattaquable dans tout ce qu'elle contient de liberté ; elle prête le flanc à des attaques,

retouches et campagnes futures pour la part de privilège qu'elle accorde aux catholiques, la place qu'elle fait aux évêques dans les conseils de l'instruction publique et surtout, pour l'école primaire, la dispense de diplôme aux congréganistes. Cette part de privilège aurait dû être transitoire dans la loi comme elle le fut dans la réalité. De la loi Falloux il ne reste plus aujourd'hui que le principe et le mot de liberté.

Il ne faut pas exagérer la part de privilège ni confondre l'œuvre de Falloux et la loi de 1850 avec la réaction qui suivit, qui laissa de si mauvais souvenirs dans un monde universitaire. Falloux n'est pas Fortoul ; l'idée de les associer l'eût rempli d'horreur. Il accueillait avec l'ironie qu'on retrouve dans ses Mémoires l'attitude des catholiques et de beaucoup d'évêques devant le pouvoir au début du second Empire, que Montalembert accueillait avec les élans de son indignation impétueuse. Catholiques et évêques désertaient le terrain du droit commun où Montalembert les avait établis victorieusement, de la transaction équitable où Falloux leur avait assuré des succès. Ils se courbaient devant le pouvoir pour dominer et pour tout avoir. Ils ont eu les déceptions cruelles et les représailles contre la liberté.

La part de privilège, les catholiques, auteurs responsables de la loi, s'en seraient sans doute passés. Mais il la fallait pour les autres qui la trouvaient beaucoup trop insuffisante. Vis-à-vis de ceux-là, la loi était aussi une transaction qu'ils jugeaient mal taillée et même franchement mauvaise. On eut infiniment de peine à leur faire accepter leur victoire qu'ils acceptèrent très mal. La loi de 1850, triomphe apparent et réel des catholiques, marque la division profonde des catholiques en France. Là commencent les longues querelles et toutes les campagnes qui aboutirent au triomphe des intransigeants.

Falloux prit sa part à ses luttes ingrates. Dans un petit livre, plein de cœur et de talent, qu'il a consacré à un ami plus jeune, mort avant lui, Augustin Cochin, il rapporte une lettre exquise que lui écrivait Cochin avant de mourir. « Qu'est-ce que nous avons donc tous fait au bon Dieu, mon bon ami ? Etait-ce donc bien mal de monter sur les toits pour le servir ? Il a renversé l'échelle, et la tête a donné contre le sol ; mais que son saint nom soit béni par notre soumission et notre silence. » La soumission et le silence de Falloux ne l'empêchèrent pas de dire ses sentiments. La soumission de Falloux était un silence relatif.

Le silence relatif d'un Falloux s'est épanché dans les Mémoires d'un Royaliste, qui parurent au lendemain de sa mort. Il y est

sobre sur les affaires religieuses, à pari la loi d'enseignement et les traits qu'il décoche à Veuillot. Il est plus abondant sur celles de la politique et de la monarchie, où son rôle fut encore plus singuHer. On répète ouvertement aujourd'hui ce qu'on avait longtemps murmuré, qu'il serait le petit-fils du roi dont son premier livre raconte la touchante et douloureuse histoire. Royaliste libéral, il aurait été dans la situation d'un Charette, cousin du roi, sans être, comme lui, toujours d'accord avec le roi. Il aurait été dans une situation analogue à celle qu'avait, d'un autre côté, un compagnon de jeunesse, Morny, qu'il qualifie d'« élève peu studieux et camarade très aimable ».

Ces choses, dont on est jamais très sûr, ont-elles toute l'importance qu'on pourrait être tenté de leur attribuer ? Quoi qu'il en soit de l'ascendance maternelle de Falloux et de la vertu de l'infortuné Louis XVI, il fut royaliste fidèle et dévoué, royaliste libéral en disgrâce de son roi exilé qu'il ne vit plus à partir de 1860. Il eut son rôle discret, mais effectif et important, dans les événements et les négociations poHtiques qui suivirent l'élection de l'Assemblée de 1871. Il est un peu sévère dans ses Mémoires pour le comte de Chambord ; on rapporte qu'il pleura en apprenant sa mort. Pleura-t-il en apprenant celle de son ancien ami Thiers, pour qui il peut être extrêmement malicieux en n'ayant garde do ne pas lui rendre justice ? Il mourut lui-même au début de l'année qui devait voir l'exil par la Répubhque du comte de Paris, peu d'années avant que Léon XIII, dont il avait salué les débuts du pontificat, recommandât aux catholiques d'accepter la République.

On ne saurait trop dire, parce qu'on ne l'a pas dit assez, ce que ses Mémoires ont d'aisance, de charme et de grâce dans le récit, dans les anecdotes, les portraits et les tableaux de société. L'homme qu'ils montrent était, au témoignage de ceux qui l'ont connu, un causeur merveilleux, incomparable. Il évoque bien les choses qu'on a le devoir, en dehors de toute politique, de rappeler ici avec sympathie et respect.

Pierre de Quirielle.

{Reproduction autorisée.)

G IL BLAS (Paul Desachy), 7 juillet.

M. de Falloux

On inaugure aujourd'hui, à Bourg-d'Iré, une modeste commune de Maine-et-Loire où il se retirait, comme Cincinnatus, entre les batailles, un monument à la mémoire du comte Albert de Falloux (1).

Je m'imaginais qu'une telle commémoration n'irait pas sans quelque fracas, que les cléricaux tiendraient à s'emparer de cette journée pour en faire une grande manifestation, et qu'ils rendraient ainsi un hommage éclatant à l'homme qui a si puissamment servi leur cause que son influence pèse encore, malgré tant de réformes sociales, nombreuses et profondes, sur l'État républicain.

Or, l'opinion ignore cette célébration ; les journaux catholiques n'en ont pas parlé. On s'étonne de cette indifférence vis-àvis de celui qui fut vraiment l'âme du parti clérical et qui fait survivre sa force, au delà des lois laïques, dans ce pays, ardent foyer de libre pensée.

Falloux avait été couvé par l'Église pour le grand rôle qu'il joua avec tant de supériorité. Il adopta sa méthode et sa tactique, sectaire et fanatique dans ses principes, violente, acharnée, absolutiste par dessus tout, mais souple et ondoyante dans les apparences, prête toujours à se modeler sur les circonstances extérieures, à varier ses formes avec le milieu et le temps, fertile en ressources, fondée sur une merveilleuse connaissance des hommes et des superstitions disciplinées.

Il donna la mesure de ses tendances et de son mérite dans ses premiers ouvrages. Son Histoire de Louis XVI est l'écho des idées que sa mère lui inculqua dans sa jeunesse, en Anjou, et qui se développèrent dans le salon parisien de Mme Swetchine, cette serre chaude où il fut cultivé comme une plante rare par les plus habiles jardiniers du parti clérical et du haut clergé.

L'œuvre de la Révolution, en ces premières pages, y est jugée

(1) Alfred de Falloux.

avec la haine irréconciliable qu'il tenait de ses origines. Il eut bientôt l'occasion, dans une Histoire de Saint Pie V, de faire sa profession de foi et l'exaltation de la Saint-Barthélémy, l'un des plus épouvantables crimes de la papauté, marque un état d'esprit qui devait se confirmer par tous les actes de sa carrière.

M. de Falloux fut un produit éminent de ce que peut fournir une éducation cléricale.

Très doctrinaire, cerveau étroit, se repliant sur la conception souveraine du pontificat, il avait l'art de ces restrictions mentales qui permettent toutes les concessions à l'esprit du temps et qui rendent si dangereuse une politique masquée sous les dehors du libéralisme, et parfois même sous l'effusion des promesses les plus progressistes.

Il réclama la liberté des personnes et des écrits, puisqu'il était question de liberté et qu'il fallait s'emparer de ce principe pour le dénaturer. Il se déclara acquis aux réformes que voulait une société nouvelle. Plus clérical que légitimiste, il cherchait surtout, dans le sens et avec les procédés de Louis Veuillot, le triomphe de l'Église. C'est un des premiers ralliés, un des premiers aussi de ceux qui comprirent le rôle que pouvait remplir un socialiste chrétien, capable alors, plus encore qu'aujourd'hui, d'escamoter les partis révolutionnaires et de rétablir la réaction puissante du cléricalisme en utilisant les agitations populaires.

A des idées de sectaire, à des convictions d'un catholicisme piétiste, il joignait les qualités de l'homme politique.

Toujom's maître de soi, d'autant plus froid que la situation était plus grave, il savait à l'occasion jouer de la passion et se montrer entrainé par des sentiments, là où son attitude n'était qu'un calcul. D'un esprit pénétrant, excellant à juger le;, hommes et les situations, il dégagea les trois points par où on pouvait porter les coups les plus terribles à la jeune République, à mesure que les circonstances vinrent favoriser son intervention.

Il sut agir si sûrement et si profondément que les conséquences demeurent encore, à l'heure présente et qu'on n'a pu, jusqu'à ce jour, supprimer la situation de fait qui dérive de cette politique.

Il contribua à provoquer la néfaste insurrection de Juin qui, en écrasant les socialistes, en épouvantant les modérés, creusait un fossé infranchissable entre les deux fractions du parti républicain dont l'alUance était nécessaire pour le salut de leur cause com.mune.

Il profita plus tard d'une faute, facilement réparable, du général Cavaignac, pour rendre au cléricalisme le plus grand ser-

vice, tout en compromettant la France et on séparant deux nations latines par des malentendus qui durent encore : c'est lui qui fut l'un des instigateurs, et peut-être le promoteur, de l'Expédition de Rome qui, en prorogeant le pouvoir temporel des papes, écrasait l'efTort d'une république italienne et devait tourner vers la monarchie de Savoie les aspirations des patriotes de la Péninsule.

Enfin et par dessus tout, il fut l'auteur de cette loi trop fameuse sur l'enseignement secondaire qui porte son nom, et qui met à la merci du parti clérical, aujourd'hui encore, la moitié de la jeunesse de notre bourgeoisie.

Soixante mille enfants sont intoxiqués annuellement dans les jésuitières ; ils ont fourni depuis cinquante ans aux grandes écoles militaires et navales, à la magistrature, aux administrations de l'Etat, ces éléments qui maintiennent, malgré la volonté démocratique du pays, la prédominance de l'esprit réactionnaire d'autrefois.

Gomment le parti clérical n'est-il pas mobilisé tout entier aujourd'hui, devant le monument du Bourg-d'Iré, pour la glorification du profond politique en qui s'incarna toute sa puissance de répression sanglante et de lent asservissement ?

Quelle ingratitude il marque à laisser enfouir, dans une bourgade obscure de l'Anjou, cette statue sans intérêt, que l'on remarquait à peine au dernier Salon des Artistes français, au lieu d'élever à l'un de ses plus grands génies le monument hautain de défi et de triomphe que méritait son action sur le siècle !

J'aurais été clérical, j'aurais voulu que l'image d'airain d'un Falloux se dressât orgueilleusement dans la capitale, au sommet d'un Montmartre, plus éloquente que le stupide bonnet de coton du Sacré-Cœur.

Et, libre penseur, je le voudrais encore, pour qu'à la vue d'un tel monument nous sachions retremper sans cesse notre haine d'un passé de domination, et poursuivre notre œuvre, jamais achevée, d'émancipation et de progrès.

Paul Desachy.

(Reproduction autorisée).

REVUE PRATIQUE D'APOLOGÉTIQUE (Mgr Baudrillart)

15 Juillet

Inauguration du Monument du comte de Falloux au Bourg-d'Iré

La fête, célébrée le 7 juillet, au Bourg-d'Iré, en l'honneur de M. de Falloux, a été, du moins en ce qui concerne ceux qui y ont pris part, tout ce qu'elle devait être. Cadre charmant, excellente organisation, réception grande et cordiale, discours éloquents, précis, spirituels, marqués au coin du bon sens, de la justesse et de la modération. Mais mieux ce fut, et plus on eût été heureux qu'une aussi belle cérémonie n'eût pas pris et conservé un caractère aussi strictement local. Sans doute, S. E. le cardinal Luçon a déclaré que, tout en n'étant chargé d'aucune mission officielle, il parlait au nom de l'épiscopat ; sans doute, M. Henry Jouin a lu la longue liste des évêques qui ont apporté leur offrande au monument Falloux et le socle de la statue redira leur nombre à la postérité ; sans doute aussi, 140 établissements libres se sont rangés parmi les souscripteurs. Mais, en dehors des trois évêques angevins de naissance ou d'adoption, S. E. le cardinal Luçon, Mgr Rumeau, évêque d'Angers, Mgr Grellier, évêque de Laval, nul autre évêque que celui de Nice, invité de la famille de Blois, n'était dimanche au Bourg-d'Iré, pas même tous ceux de la province de Tours, que l'on avait annoncés et que l'inscription du monument déclare présents (je signale le fait aux archéologues de l'avenir) ; seuls les recteurs des Universités catholiques d'Angers et de Paris ; seuls les directeurs des établissements d'enseignement secondaire de Maine-et-Loire ; seuls les élèves du collège de Gombrée.

Certes, je me rends compte des raisons qui ont déterminé les organisateurs, et en particulier S. G. Mgr l'évêque d'Angers. Mais je crois que s'ils avaient pu voir par avance les choses telles qu'elles se sont passées, ils auraient compris qu'il y avait là tous les éléments d'une manifestation capable de réunir et de faire

vibrer à Funisson tous les catholiques et tous les amis de renseignement libre ; je le dis, parce qu'après avoir vu ce que j'ai vu, entendu ce que j'ai entendu, jo puis aiïirmer que, grâce au tact, à la discrétion, à la sagesse, à la doctrine de ceux qui ont dirigé et de ceux qui ont parlé, nul, à quelque nuance de l'opinion catholique qu'il puisse appartenir, n'eût été blessé par quoi que ce soit. Aussi bien, ne s'agissait-il en aucune manière de considérer ce que M. de Falloux a pu dire ou penser en telle circonstance donnée, moins encore de savoir s'il s'est querellé avec tel ou tel personnage et s'il a eu tort ou raison dans ses disputes ; il s'agissait de célébrer l'auteur d'une loi qui a été depuis plus de soixante ans la charte de l'enseignement libre et qui, alors même qu'elle n'aurait pas été tout à fait telle qu'on l'aurait pu souhaiter, a produit des fruits abondants et admirables ; et comment juger aujourd'hui autrement que sur les résultats ? Il s'agissait de commémorer une victoire catholique et un homme d'État qui avait formellement déclaré vouloir servir l'Église ; en vérité, comptons-nous tant de victoires qu'il nous soit loisible de dédaigner celle-là, et tant d'hommes d' État animés de ces intentions, que nous puissions faire fi de ceux qui se sont proclamés nôtres ? Surtout quand on réfléchit que le ministre qui a fait la loi de 1850 et qui, par son adresse à se servir des circonstances, en a rendu le vote possible, est aussi celui qui, dévoué au Saint-Siège et aux traditions françaises, a rétabli Pic IX dans la Ville éternelle ! Tels sont les sentiments et les pensées qui ont inspiré tous les orateurs. Pendant la messe, célébrée en plein air par Mgr Chapon, le cardinal Lucoii a prononcé, avec une très grande autorité et d'une voix vibrante qui portait jusqu'aux extrémités de la vaste prairie, un discours historique et doctrinal d'une haute portée. Il a rappelé les droits do Dieu, défini ceux de la famille, de l'État, de l'Église, en matière d'enseignement, montré comment, depuis la Révolution, les droits de Dieu, ceux de la famille et ceux de l'Église étaient méconnus, comment et dans quelle mesure la loi Falloux les a restaurés, rappelant pour en excuser les lacunes, la fameuse parole : « Une exigence de plus, une concession de moins et la loi n'était pas votée. » D'un mot, d'un mot qui suffisait ici, le cardinal a dissipé « les illusions libérales ». Puis il a brossé un second et non moins beau et vivant tableau, celui des conquêtes opérées, grâce à la loi de 1850, et de la rcchristianisation d'une grande partie de la société française. Et à ce tableau, un troisième et dernier s'opposa, — les attaques continuées sans relâche depuis 1880 contre la liberté d'enseignement,

avec le dessein finalement avoué de faire une France athée. Il ne restait plus qu'à tracer aux catholiques leur devoir présent : c'est ce que fit avec une énergie, que la pondération des termes rendait encore plus impressionnante, le prince de l'Église.

Après la messe, devant la statue, le marquis de Vogué prit le premier la parole, au nom do l'Académie française. Avec une émotion qu'à peine put-il maîtriser et qui gagna l'assistance d'élite groupée autour de lui, le noble et grand vieillard rappela ses vieux compagnons d'armes :

« Montalembert, Dupanloup, Lacordaire, Broghe, Berryer, BufYet, Cochin, Gratry, Ozanam..., noms chers et vénérés, je ne puis m'empêcher de vous prononcer, en ce jour consacré à glorifier l'un des vôtres, et où j'ai l'insigne honneur de représenter l'Académie à laquelle, presque tous, vous avez appartenu. Vous dont la grande âme, la foi ardente, le dévouement désintéressé à toutes les nobles causes, la claire intelligence des besoins du temps présent ont exercé sur ma génération une si profonde influence, vous qui avez accueilli ma jeunesse, ma pensée vous cherche avec émotion et reconnaissance. Votre souvenir m'enveloppe et me pénètre ; puisse-t-il inspirer à ma vieillesse des paroles que vous auriez approuvées ! »

Il termina son discours par ces apaisantes paroles :

« Quand l'heure de la justice définitive aura sonné, quand se seront tues ou auront été oubliées les mesquines récriminations de l'esprit de parti, nul, parmi les hommes impartiaux et sincères, soucieux de l'avenir des lettres françaises et de la haute culture nationale, pénétrés de la nécessité d'assurer aux enfants de la France la saine et vigoureuse formation de l'esprit, du cœur et du caractère, nul, j'en ai le ferme espoir, ne refusera de saluer en Falloux le fondateur de la liberté d'enseignement. »

Ce fondateur de la liberté d'enseignement, personne n'en pouvait mieux apprécier les mérites que le distingué et très lettré directeur de l'enseignement libre du diocèse d'Angers, M. le chanoine Grosnier.

Après avoir rappelé le mot de Mgr d'Hulst, qui définissait la loi de 1850 « le concordat de l'État enseignant et de la France libre et croyante », il montra comment M. de Falloux, par le charme'de sa personne et la séduction de sa parole, réalisa l'union de toutes les bonnes volontés et « assura le succès de la campagne, à la fois patriotique et chrétienne, que les adversaires dénommèrent ironiquement la campagne de Rome à l'intérieur ». Puis l'orateur ajouta : « Belle et fructueuse cam.pagne, en vérité !

Le Concordat de 1801 avait rouvert à Dieu, chez nous, des milliers d'églises matérielles. Celui de 1850, en brisant la tyrannie du monopole, a ouvert à Dieu des milliers, mieux que cela, des millions d'églises spirituelles, âmes d'enfants et de jeunes gens. Cette loi de liberté, comme elle fut féconde ! Elle élargit, en lui faisant sortir tout son effet, la loi de 1833 sur l'enseignement primaire ; et lorsque Napoléon, au lendemain du 2 décembre, eut supprimé la faculté, si naturelle et si précieuse, que le législateur y avait inscrite, à savoir que les conseils municipaux auraient le choix de leurs instituteurs et de leurs institutrices, elle fit jaillir du sol les premières petites écoles libres. Elle a produit, dans l'enseignement secondaire, sur tous les points de la France, une blanche floraison de collèges chrétiens : cinquante ans plus tard, vers 1897, le nombre de nos élèves, tant des petits séminaires que des autres institutions, dépassait très sensiblement celui des lycéens ; ce qui fit dire à un sénateur de ce temps-là : « Encore quinze ans de la loi Falloux, et la France nous échappe. » Enfin, je n'ai garde d'oublier, devant les deux éminents recteurs des Instituts catholiques de Paris et d'Angers, que la loi du 15 juillet 1875, sur l'enseignement supérieur libre, dont la France, hélas ! a trop peu profité, est la vraie fille de la loi du 15 mars 1850 : l'une n'a été possible et applicable que par l'autre. Le jeune ministre de 1849 avait-il prévu tout cela ? Peut-être ; mais plus que cette vision consolante, le sentiment du devoir accompli fut sa plus douce récompense. Il n'en chercha point d'autre. Il accueillit avec joie les félicitations de ses amis. Avec la fierté aristocratique qui lui faisait mépriser toute décoration, il dédaigna les injures et les attaques des ennemis ; et l'acharnement qu'ils mirent à mutiler sa loi a dû lui en manifester d'autant mieux toute la valeur... »

Notons cette gracieuse et très juste image : <<■ Je vois la longue théorie des professeurs et des écohers qui, depuis plus de soixante ans, ont bénéficié de la loi Falloux, se diriger vers cette statue que nous inaugurons. Si, en passant devant elle, ils jetaient simplement une rose, tout le monument disparaîtrait bientôt sous l'amas des roses. »

De la plupart des autres discours je ne dirai rien, quoiqu'il y ait dans tous des traits charmants, de jolies descriptions, de précieux souvenirs ; mais ce n'est pas l'affaire de notre Revue, encore qu'avec un peu d'art on puisse sans doute tirer quelque apologétique de l'agriculture et même de la politique. U.

Il y^aurait pourtant une trop forte injustice à ne point men-

tionner la délicate, fine et chaude réponse que M. le comte de Blois adressa, par manière de remerciement, à tous ceux qui avaient loué son grand oncle, et V Historique du monument de Falloux par celui dont la persévérante volonté a assuré le succès de l'entreprise, je veux dire M. Henry Jouin.

« Dieu dans l'éducation ;

« Le Pape à la tête de l'Église ;

« L'Église à la tête de la civilisation».

Tel fut, nous rappelle-t-il, après Mgr Rumeau, le programme que s'était tracé M. de Falloux ; c'en est assez, ce semble, pour justifier l'initiative de ceux qui lui ont élevé une statue et la reconnaissance de tous les catholiques.

« L'Église, a dit excellemment M. Grosnier, n'est jamais ingrate. » Ingrats, il ne faudrait pas qu'aucun de ceux qui parlent en son nom, ou qui, en écrivant, se réclament d'elle, pussent jamais le paraître. Dans les groupes auxquels je me suis trouvé mêlé au Bourg-d'Iré, j'ai entendu regretter certaines abstentions et certains silences ; j'ai entendu exprimer une profonde lassitude des querelles d'antan et un ardent désir d'union. Puissent les fêtes du 7 juillet y contribuer, car il n'est pas, en effet, pour les catholiques français de plus urgent besoin à l'heure présente, s'ils veulent reprendre ce chemin de victoire qu'ils n'ont suivi que durant trop peu d'années !

Alfred Baudrillart.

[Reproduction autorisée).

LE CORRESPONDANT (Louis Joubert), 25 Juillet

Inauguration du Monument de M. de Falloux, au Bourg-d'Iré

Tout arrive, même la justice. Le dimanche 7 juillet fut inaugurée la statue du comte de Falloux, en ce Bourg-d'Iré qu'il

aimait, qu'il organisa, peut-on dire, qu'il enrichit, et où la douceur de la terre angevine le consolait des hommes.

Nous avons tenu nos lecteurs au courant des préparatifs de cette manifestation, et nous ne reviendrons pas sur l'ardeur entraînante qui en permit, après quelques mois seulement, la réalisation. Une foule nombreuse assistait à la messe que célébra Mgr Chapon, sur un autel dressé en plein air, au bord de cette magnifique pelouse, de plus de cent hectares, qui invitait au calme l'homme d'État réduit à l'inaction. En groupe somptueux étaient massés, sur le perron d'honneur du château, le cardinal Luçon, Mgr Grellier, évêque de Laval, tous deux angevins ; Mgr Rumeau, évêque d'Angers ; les recteurs des Instituts catholiques de Paris et d'Angers, les académiciens, les sénateurs, les députés et les autres personnages « officiels ». Après la solennelle prière au Dieu, dont Falloux fut le fidèle héraut, après le discours où le cardinal-archevêque de Reims résuma le passé, caractérisa le présent, et donna des directions pour l'avenir, la foule, au rythme de fanfares joyeuses, se rendit au pied du monument pour y écouter et y applaudir les discours qui rappelèrent chacun une des caractéristiques de M. de Falloux.

Nos lecteurs connaissent déjà celui de M. de Vogué. L'émotion qui faisait, par moments, trembler la voix de l'orateur se communiquait à l'immense auditoire ; et l'on peut dire, sans exagération, que l'unanimité des assistants, du cardinal à l'écolier, de l'évêque au paysan, trouva sa meilleure expression dans ce témoignage d'un ami et d'un témoin. Ce fut vraiment un très bel exemple que le tact souverain, et la haute discrétion dans l'hommage, de ce grand seigneur qui en louait un autre. Nous ne sommes plus guère habitués à cette mesure. Et je songe, tout ému, à la joie qu'en aurait éprouvé quelqu'un qui la goûtait infiniment, parce qu'elle faisait partie de son être môme. Je veux dire le comte Georges de Blois, qui suivait si fidèlement les traditions de son oncle et qui les a transmises intactes à son fils. Il est juste, en effet, de dire que c'est, pour une grande part, à la courtoise et fine ténacité du comte Louis de Blois qu'est due la pleine réussite de la manifestation du 7 juillet. Il eut, dès l'origine de l'entreprise, le sens très exact de ce qui était possible — puisque, hélas ! il faut parfois adapter la reconnaissance non à la taille du bienfaiteur, mais à celle de quelques bénéficiaires.

Certes, Mgr Baudrillart, dans l'important article qu'il consacre à l'inauguration, dans la Revue pratique (T Apologétique du 15 juillet, peut écrire avec fermeté cette déclaration très nette :

«... il y avait là tous les éléments d'une manifestation capable de réunir et de faire vibrer à l'unisson tous les catholiques et tous les amis de l'enseignement libre ; je le dis parce qu'après avoir vu ce que j'ai vu, entendu ce que j'ai entendu, je puis affirmer que grâce au tact, à la discrétion, à la sagesse, à la doctrine de ceux qui ont dirigé, et de ceux qui ont parlé, nul, à quelque nuance de l'opinion catholique qu'il puisse appartenir, n'eût été blessé par quoi que ce soit»... Un tel témoignage est pour consacrer les efforts des volontés les plus sincères et les plus droites. Mais, il doit être permis de le dire, le triste, c'est que des années et des années de sagesse pareille aient été, par quelques-uns, considérées comme des preuves encore insuffisantes que les amis de M. de Falloux, pas plus que leur maître, ne veulent tailler dans le drapeau de notre religion je ne sais quel fanion particulariste. C'est la parfaite notion de ces choses qui a motivé, ici, une discrétion, que d'aucuns ont trouvée excessive, mais qui était un acte d'abnégation de plus — il y a beau temps que nous en avons la très consciente habitude — pour le seul triomphe nécessaire, le triomphe de l'idée.

Or, l'idée, la cause a incontestablement triomphé, en cette journée où tant de nobles esprits voulurent se réunir dans une même pensée de concorde, d'union loyale et de généreux espoirs. On a dit et imprimé, il y a quelques mois, que la loi de 1850 « fut machinée par un sot ou par un traître » . Nous n'avons alors relevé ni la parole, ni l'écrit, pas plus que tant d'autres équivalents. A quoi bon ? Et si nous les mentionnons aujourd'hui, c'est pour constater qu'ils sont bien effacés l'un et l'autre par les témoignages les plus autorisés et les plus compétents. Jamais, sans doute, un plus grand nombre d'évêques n'avaient honoré de leurs suffrages la mémoire d'un homme d'État. Cinq cardinaux, seize archevêques, cinquante-deux évêques de France figurent parmi les souscripteurs ; cent quarante établissements libres les ont imités, en tête desquels Gombrée, le voisin du Bourg-d'Iré. Et, sans doute, lirons-nous quelque jour mieux et plus encore que le chiffre de la souscription, les hommages qui les accompagnaient.

M. Henry Jouin, qui fut l'inlassable ouvrier de l'entreprise, en a déjà fait connaître quelques-uns, parmi lesquels j'ai plaisir à citer celui du cardinal de Cabrières.

« C'est en ce moment qu'il sied aux catholiques de se souvenir des efforts de M. le comte de Falloux pour leur assurer cette indispensable liberté d'enseignement, et de lui en témoigner leur gratitude en glorifiant sa mémoire par la parole, par les actes, et

en donnant à l'un comme aux autres le commentaire durable d'une inscription gravée sur le marbre ou sur le bronze. » — Et le directeur de l'enseignement libre au diocèse d'Angers, M. le chanoine Grosnier, résumait toute une leçon d'histoire en cette image, où tous ses anciens élèves reconnaîtront la chaleur aimable de son cœur et la grâce souriante de son esprit : « Je vois la longue théorie des professeurs et des écoliers qui, depuis plus de soixante ans, ont bénéficié de la loi Falloux se diriger vers cette statue que nous inaugurons. Si, en passant devant elle, ils jetaient simplement une rose, tout le monument disparaîtrait bientôt sous l'amas des roses » . La jolie vision ! Et quelle consolante vérité se fleurit ainsi d'un charmant emblème. — Devant tant de roses écloses, qui ne consentirait de bon cœur pour assurer leur épanouissement, à se blesser quelquefois aux épines de leurs tiges ! On n'attend pas de moi que je cite tous les discours où il semblait que la reconnaissance angevine avait peine à se contraindre. Mais comment ne pas saluer, au moins d'un mot, l'hommage de M. le sénateur Bodinier qui, parlant de la carrière parlementaire de M. de Falloux, eut un si touchant souvenir pour Georges de Blois, trop tôt enlevé aux causes que servirent si utilement son caractère et son esprit d'union ; de M. le député Laurent Bougère, qui parlait au nom de Segré ; du marquis d'Armaillé, qui redit la gratitude du bourg ; du marquis de Kernier, qui tint à associer à la fête la mémoire de la grande lignée des Caradeuc de la Ghalotais, d'où était issue M^^^ de Falloux ; de l'exquise causerie du comte Geoffroy d'Andigné, toute émaillée de souvenirs vécus. Insister plus longuement serait refaire — et mal — l'allocution de remerciement du comte Louis de Blois, qui fut un chef-d'œuvre d'esprit académique, réchauffé par la haute satisfaction d'une âme qui n'avait voulu mettre dans toute cette fête, et qui avait la joie de n'y trouver « qu'un signe de paix au regard des hommes de bonne volonté ». — Aucune devise ne pouvait être meilleui'e à donner à tous ceux qui assistaient à l'heureuse clôture de la campagne de MM. Delahaye, Gonrairie et Jouin, et il appartenait au jeune et brillant écrivain d'en tirer le bouquet spirituel.

D'Evesham, Mgr le duc d'Orléans avait tenu à s'unir à cette fête, et le comte de Blois lut à l'assemblée le télégramme qu'il avait eu l'honneur de recevoir.

« Je tiens, écrivait le prince, à fêter avec vous cette gloire de votre famille, à m'unir, par la pensée et par le cœur, à tous les catholiques français qui rendent un hommage mérité à

celui qui sut, toute sa vie, magnifiquement défendre les grandes et nobles causes : la liberté de l'Église et de l'enseignement ». Ainsi, à un quart de siècle de distance, la voix du duc d'Orléans faisait écho à la voix du comte de Paris qui, déjà en janvier 1886, rendait hommage à la mémoire de Falloux;» royaliste et chrétien.

(Reproduction autorisée). LouiS JoUBERT.

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