L EPISCOPAT ET L ECOLE NEUTRE
fréquenter l'école publique par son enfant, cette latitude ne le dispenserait pas de s'assurer si l'enseignement écrit ou verbal n'est pas hostile à nos croyances, car, dans ce cas, le devoir strict, inéluctable serait le retrait de l'enfant, sous peine de faute grave dont le clergé n'est pas libre de délier le coupable.
Mais, en pareille occurrence, quelle sera l'issue ? L'issue est aisée à prévoir. Une école publique sans élèves ou ne renfermant plus qu'un nombre infime d'enfants sera promptement modifiée dans son enseignement. Livres scolaires et pédagogues seront changés. Nous pourrions citer ici plus d'un exemple d'épurations d'écoles obtenues par la résistance concertée de populations catholiques. Dans un département de l'Ouest, administré par un préfet juif, la persévérance des pères de famille chrétiens, justement indignés contre un instituteur qu'ils estimaient dangereux, a triomphé de l'entêtement du ministre et du préfet.
L'instituteur a dû quitter la place.
Ce résultat s'est fait attendre. Il y a eu malaise, interruption dans l'enseignement. C'est en face d'une situation de cet ordre que le devoir de la classe fortunée surgit et s'impose à chacun, s'il est chrétien. Quelle est donc la somme fabuleuse que nécessite le fonctionnement d'une école rurale catholique ? Dix-huit cents à deux mille francs. Pour beaucoup de propriétaires, une pareille somme n'est qu'une vétille. Supprimez au besoin une automobile, un cheval de luxe, une réception mondaine et ouvrez une école. Vous aurez agi en patriote et en chrétien. Que si le sacrifice est trop lourd pour un seul, vous saurez convaincre, entraîner cinq ou dix de vos compagnons de chasse, et l'impôt volontaire prélevé par votre groupe sur chacun de ses membres ne sera plus qu'une obole insignifiante, et les âmes d'enfants de toute une commune seront à l'abri de l'incréduhté, de la haine de Dieu, du mépris du devoir individuel, de l'insulte au drapeau.
\'oilà ce que peut produire un peu d'or généreusement soustrait aux mondanités coûteuses de l'existence moderne. Songez qu'il y va non seulement de l'âme de l'enfant, mais aussi de la paix des familles ouvi'ières qui, demain, seront privées des sacrements — c'est l'ordre formel des évêques — parce que la question scolaire aura pris le caractère d'un problème insoluble.
A nous tous de comprendre l'exceptionnelle gravité de la situation, les devoirs douloureux qu'elle ajoute aux difficultés du ministère paroissial, la haute sagesse des sanctions indispensables édictées par l'Episcopat.
L'heure n'est plus aux paroles ; elle est aux actes.
l'école libre de 1831
IL — LEcole libre de 1831. — L'Abbé Lacordaire, Montalembej't et de Coux.
§ 1"^''. — Ouverture de l'Ecole.
Ce n'est pas seulement l'Episcopat qui a délimité le champ d'action où doivent se donner rendez-vous les hommes de foi et de patriotisme ; les journaux les plus opposés à nos croyances se targuent chaque jour, de bouleverser la France à l'aide de l'école primaire. La Lanterne n'a pas craint d'écrire avec cynisme que dix années d'enseignement officiel, dans les campagnes, auront fait une France athée, et qu'il ne sera plus question de ce qu'on appelle les « traditions nationales ». S'il était donné à la secte qui détient aujourd'hui le pouvoir de faire l'expérience escomptée par la Lanterne, les ruines morales, accumulées dans le pays, seraient incalculables. Il est donc nécessaire, il est urgent que l'on s'efforce de prévenir de telles catastrophes. L'Ecole libre — permise ou interdite — doit être le but à atteindre par les pères de famille, les Français réfléchis, soucieux de l'avenir.
Si les derniers vestiges de la loi Falloux devaient disparaître, le texte légal élaboré par Doumergue, Massé et autres, ne serait qu'une amplification de la loi draconienne du 10 mai 1806, aggravée par le décret du 17 mars 1808. Ce décret est laconique. En voici le texte :
Article premier. — « L'enseignement public est confié exclusivement à l'Université.
Art. 2. — Aucune école, aucun établissement quelconque d'instruction ne peut être formé hors de l'Université et sans l'autorisation de son chef. »
La Charte de 1830 portait inscrite, à son article 69 : « la liberté d'enseignement » ; mais ce n'était là qu'une promesse. Avant que cette liberté pût être exercée, il fallait qu'une loi déterminât les conditions dans lesquelles s'ouvriraient les étabhssements libres. Plusieurs cabinets s'étaient succédé, aucun d'eux n'avait sollicité des Chambres l'étude de la loi d'enseignement.
6 l'école libre de 1831
Le 29 avril 1831, V Agence générale pour la défense de la liberté religieuse fit paraître dans V Avenir, dont la fière devise était (c Dieu et la Liberté », un prospectus ayant pour titre VEcole libre. Ce prospectus était une déclaration et un appel. Ses auteurs s'exprimaient ainsi :
« U Agence générale pour la défense de la liberté religieuse fonde une école gratuite d'externes, sans l'autorisation de l'Université, rue des Beaux-Arts, n° 3 ,à Paris. Elle y enseignera les éléments de la religion, du français, du latin, du grec, de l'écriture, et du calcul, sauf à y joindre plus tard, et sur un plan plus étendu, d'autres branches des connaissances divines et humaines. Elle a voulu que cette école fût gratuite, non seulement parce qu'elle le peut et que le chrétien doit introduire la charité partout où il le peut, mais parce que l'enseignement, pour devenir universel, doit tendre à être gratuit, avantage que la religion seule peut procurer à la société, dans les limites où il est possible.
L'instruction sera donnée aux enfants par des membres mêmes de Y Agence générale, MM. de Coux, l'abbé Lacordaire, le vicomte de Montalembert, qui prennent sur eux la responsabilité légale de cette école.
Les classes seront le matin de 9 à U heures, et le soir, de 2 à 4 heures.
On n'y recevra que des enfants qui sachent déjà lire et écrire.
L'école ouvrira le lundi 9 mai prochain. «
Cet appel était signé des membr(>s du Conseil de V Agence générale : F. de la Mennais, président ; Bailly de Surcy ; de Coux ; P. Gerbct ; H. Lacordaire ; le vicomte de Montalembert.
Ce « défi sans orgueil », jeté par des hommes courageux, fut suivi d'eiïet (1).
A la date fixée, l'école hbre ouvrit ses portes. De nombreux
(1) Il n'est pas sans intérêt de rappricr ici qur la province d'Anjou avait devanr»', depuis plus d'un siècle, les fondateurs de l'Ecole libr^ dans leur audacieuse tenlative. A Ikaupréau, en 1710, M. l'abbé Chollcl ouvrit l'Ecole devenue le Petit-Séminaire, qui en 1910 célébrait son deuxième centenaii-e. — A (ionibréc, en 1810, M. l'abbé Droui;t, curé de la paroisse, fondait l'Ecole qui n'a cessé de prospérer et dont les suc'-ès ont élé suivis et soutenus depuis I8'»0 par Falloux. En r.UO, Combrée fêtait son premii-r centenaire. (Voyez Pctii-Sciiiin.airc de Brau préau. "1^ juin 10)0. Fête du second Crntriinirc ri srplirmr réunion de l'association aniiealc des anciens élevés. Angers, J. Siraudeau, 1010, in-S" de 107 pages. — Institution libre de Combrée. Les Fêtes du Centenaire, 7 et 8 juin 1910. Angers, J. Siraudeau, 1910, in-8» de loi pages).
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spectateurs étaient accourus ; parmi eux figuraient des membres du barreau. L'abbé Lacordaire prit la parole :
« Messieurs, dit-il, nous sommes rassemblés pour prendre possession de la première liberté du monde, de celle qui est la mère de toutes les autres, sans laquelle il n'existe ni liberté domestique, ni liberté de conscience, ni liberté d'opinion, mais tôt ou tard l'esclavage, l'asservissement de tous les hommes à la pensée d'un seul homme. C'est assez vous dire, Messieurs, que nous prenons possession de la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit naturel, nulle loi ne pouvant ravir aux pères de famille l'âme de leurs enfants, et nul père ne pouvant garder l'âme de son fils que par la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit de chrétien. Quand le Christ apporta sa parole au monde, sa parole ne fut libératrice qu'à cause qu'elle fut universelle, que tous purent l'entendre, tous la répéter ; or nous ne pouvons l'entendre et la répéter que par la liberté d'enseignement. »
L'orateur prévoit les poursuites dont l'école libre sera promptement l'objet. Cette éventualité ne l'effraie pas :
« Malgré les lois qui nous appuient, poursuit l'abbé Lacordaire, et dont nous ne faisons que réclamer le bénéfice, on opposera peut-être à nos efforts je ne sais quel reste de despotisme qui n'a plus de titre et plus de nom. Nous lui résisterons, comme il convient à des citoyens ; nous maintiendrons nos droits avec fermeté et, si nous sommes peu, songeons quïl faut peu pour conquérir la liberté ; trois têtes d'enfants suffisent avec du courage pardessus. Nous espérons d'ailleurs que Dieu nous assistera. Son image n'est point encore ici, elle y sera placée, elle y protégera la liberté du monde dans celle de quelques enfants, et nous l'en prions de tout notre cœur. Oui, que Dieu les protège ces rejetons d'un grand peuple, qu'il leur accorde la grâce de devenir, par la liberté, des hommes et des saints, d'être meilleurs que leurs pères et plus mauvais que leur postérité ! »
A la suite du discours de l'abbé Lacordaire, il fut annoncé que les classes commenceraient le lendemain. Plusieurs des jeunes gens catholiques qui étaient présents ont offert spontanément à l'école gratuite « une heure de leur journée ». « Leur offre a été acceptée avec reconnaissance, lisons-nous dans V Avenir du 10 mai, et l'école en réclamera l'effet dès que le nombre de ses élèves, qui ne monte aujourd'hui qu'à 12, sera notablement accru. »
Dès le mardi 10 mai, à 3 h. 1 /2 du soir, un commissaire de