‹ Famille et collègeChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

QUE CE SONT LES PARENTS QUI DOIVENT ÉLEVER EUX-MEMES LEURS ENFANTS ET NON LES MAITRES SEULS. QUE LES PRÉTEXTES INVOQUÉS POUR SE DÉCHARGER DE CE DEVOIR NE LES SAURAIENT JUSTIFIER.

Le collège n'a de raison d'être moral qu'en tant qu'il aide à l'éducation donnée par le père et la mère. Le maître ne doit diriger tous ses efforts qu'à seconder ceux

des parents et à développer leur influence et leur autorité sur l'enfant : il n'est admis à l'œuvre de l'éducation que pour combler les lacunes de la famille. Hélas!... pour notre malheur, ces lacunes sont nombreuses. Les parents, trop amateurs des plaisirs et des distractions du monde, se déchargent plus qu'il ne faut de leurs devoirs sacrés sur des épaules qui ne sont pas faites pour les supporter. Ils veulent bien avoir des enfants, en goûter les charmes et les caresses, écouter avec complaisance les premières saillies de leur intelligence s'ouvrant à la lumière, mais ils ne veulent de la paternité que les heureuses jouissances et non les sacrifices. L'école vient à propos les débarrasser d'un fardeau devenu insupportable pour leurs caprices, mais ce débarras est pour eux plus cruel que le fardeau lui-même, car ce n'est pas une mince immoralité que de se soustraire ainsi à la peine du devoir. Au fond de tout devoir se trouve le sacri-

fice, et notre lâcheté est telle, qu'elle nous pousse jusqu'à forfaire à l'amour le plus pur et le plus sacré, pour nous en éviter les amertumes. Si c'est un crime et un homicide parfois de manquer aux saintes réserves, aux délicates prévenances de Tamour élaborant, dans l'ombre et le silence des mystères de Dieu, la formation physique de Tenfant, quel crime plus grand encore sera-ce de forfaire aux devoirs de sa formation morale?... Autant l'esprit est au-dessus de la matière, Tàme au-dessus du corps, d'autant le crime qui pousse à Tavortement de la formation de l'âme passe celui qui tue les corps.

Les parents, sans nul doute, ne peuvent pas tout faire ; c'est pourquoi ils appellent à leur aide ceux qui ont pour mission de les seconder dans leur œuvre ; mais ils ne sauraient jamais abandonner leur action sur l'enfant. Ils doivent l'exercer toujours à côté du maître, et par dessus lui ; ils doivent y veiller sans cesse. L'éducateur

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qui leur est étranger n'a qu'une action sur l'enfant; eux, ils en ont mille. Si donc ils se retirent, Tenfant ne subit qu'une action tronquée et fort minime.

Que si la nécessité les oblige à confier leur mission complète à des mains pieuses mais profanes, — chose que je n'admets dans aucun cas, — ils doivent choisir des maîtres qui réunissent en eux les qualités et les ressources que Dieu leur a données avec la paternité. Mais j'écarte tout de suite cette nécessité, car elle n'est pas admissible. Les raisons ou les prétextes que Ton met le plus en avant pour se soustraire au devoir d'élever ses enfants sont: 1^ l'impuissance des parents à s'occuper de cette œuvre, ils ont trop à faire de par ailleurs ; 2^ les mauvais exemples qui se donnent au foyer paternel ; ou encore, et enfin, la distance qui sépare leur habitation d'un collège où l'enfant puisse recevoir une instruction suffisante.

Toutes ces raisons ne se soutiennent pas devant Texamen. Je ne parle ni de la paresse ni de la nonchalance, qu'elles couvrent le plus souvent d\in austère manteau : c'est une hypocrisie de plus ajoutée au crime du suicide moral qu'on opère en soi et autour de soi.

Tout d'abord, je n'admets pas Texcuse d'une vie trop occupée, aucune occupation ne doit passer avant celle d'élever ses enfants. Le premier soin des parents doit se porter sur l'éducation : c'est leur premier devoir, dont rien ne les peut dispenser. Il n'y a que les pauvres qui pourraient invoquer cette raison, et ils ne le font jamais ; car ce sont les pauvres, ce sont les malaisés qui s'occupent le mieux de leurs enfants. On dirait que leurs sollicitudes et leurs soins croissent avec leurs embarras et leurs malheurs. Il est triste de le reconnaître ; mais il faut rendre à l'infortune cette justice, qu'elle ramène souvent au devoir ceux qui en

étaient éloignés. Oui, le pauvre s'occupe davantage de son enfant que le riche. La souffrance unit les cœurs, et il semble que plus on souffre, plus on éprouve le besoin de se rapprocher de ceux que Ton aime. Ah ! c'est que la souffrance est un lourd fardeau, et quand on est plusieurs à le porter, le poids en devient plus supportable et plus léger !

Voyez cette pauvre femme qui passe toute sa journée en de durs labeurs. A peine Taube du jour a-t-elle commencé à poindre, qu'elle se lève en toute hâte, s'habille, se lave et s'apprête en un clin d'œil, dispose les bois dans, le foyer, fait son feu et court à son enfant. Tandis que le sarment pétille dans Tâtre, elle, malgré les soucis qui lui remplissent la tête, elle sourit à son fils, le caresse, Thabille de baisers et de tendresses, bien plus que de riches étoffes et de fin lin ; lui nettoie la tête et les mains, et pendant tout ce temps, converse avec lui, verse son cœur de mère

dans ce petit cœur qui en est avide, lui dit mille choses aimables et se livre à ces colloques d'amour dont la douceur n'a d'égales que la simplicité et la candeur. Mille interrogations croisent mille réponses, et entre deux coups de peigne et deux regards souriants ce sont des embrassements ineffables que les anges de Dieu doivent contempler avec envie. La petite toilette est achevée. Alors c'est le moment solennel : la mère se recueille, elle prend dans ses mains les petites mains qui cherchent à la caresser, puis s'agenouille: Ali nom du Père^ et du Fils^ et du Saint- Esprit. A insi soit-il !!

Oh ! que Dieu doit être ému à ce spec-' tacle digne de son ciel et de ses anges !.,.. Eh quoi î... cette mère qui, tous les jours, cherche son pain dans ses larmes et ses souffrances, pour elle-même et son enfant, est là, à genoux, malgré ses ennuis, ses amertumes, et elle fait sa prière comme si elle était heureuse! Elle demande son pain

au ciel qui semble d'airain pour elle, et Dieu n'éclaterait pas d'amour au sein de son éternité!... Non!... non!... il descend dans cette âme et l'inonde de sa grâce, car c'est la prière de l'innocence et du martyre qui est montée jusqu'à lui. La prière terminée, la mère va rejoindre son feu, Tactive, met le lait du matin dessus et attend qu'il monte, en conversant avec son fils. — (( Voilà, voilà, maman... » dit l'enfant, dont les yeux pétillent, à la mère distraite. Le lait déborde. Il y en a cependant bien juste pour la petite famille. Peu importe!... Avec force bourrées de pain, on se partage le peu qui reste. Huit heures sonnent à l'horloge de l'église, c'est l'heure de la classe. L'enfant embrasse sa mère et s'en va. Celle-ci le suit, l'accompagne du cœur et des yeux : — « Sois bien sage, n'est-ce pas?... » dit-elle, et puis elle court à son travail. Quand Tenfant revient elle est là pour le recevoir et lui demander comment il a su ses leçons et

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tait ses devoirs, comment il s'est conduit avec ses maîtres et ses camarades. L'encouragement et la leçon viendront tour à tour sur ses lèvres, suivant que l'enfant sera abattu ou trop arrogant. Elle lui inspirera la douceur et l'aménité de caractère dans ses rapports avec ses amis, les vertus mâles et courageuses de Thomme de foi et de sacrifice. — « Vois-tu, mon enfant, lui dira-t-elle au repas du midi, la vie est une souffrance continuelle qu'il faut savoir supporter, et pour cela, il importe de s'appuyer sur Dieu. Seuls, elle nous écraserait de son poids. Si je n'eusse pensé à Dieu et à toi, mon enfant, trop souvent j'aurais perdu courage. » jj

Sous cette direction sage, modeste, Tenfant pauvre grandit, mieux élevé que les fils des rois. Pauvreté!... Pauvreté!... tu élèves mieux tes enfants, avec tes sacrifices, que la richesse souveraine, avec tout ce qu'elle emploie, parce que tu forces Tenfant à garder le foyer, où sa

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présence est toute moralisante, où il reçoit tous les jours, et à chaque instant du jour, les leçons et les exemples de sacrifice, de prière, de travail et de vertu, et tout cela du cœur même et des sueurs, et des larmes de ceux à qui il doit son sang et sa vie.

Ce sont donc les plus occupés qui s'occupent le plus de leurs enfants ; ce sont les pauvres et les délaissés qui leur donnent la plus belle éducation morale!...

parce qu'ils souffrent et qu'ils sont incapables de se séparer de ceux qu'ils aiment.

Donc, le prétexte d'une vie trop occupée pour s'occuper de l'œuvre première que Dieu ait imposée à Thomme, la formation morale de l'enfant, tombe de luimême.

Ce sont, au contraire, les désœuvrés, les heureux du banquet social, ceux qui n'ont rien à faire, qu'à jouir de la vie, qui ne trouvent pas le temps de s'occuper des enfants.

Croyez-vous donc que Madame perde une minute de son sommeil pour venir recueillir sur les lèvres de son fils son premier sourire à la lumière du jour... et son premier baiser à son amour?... Tant s'en faut. Elle a couru le bal, la nuit ; elle s'est livrée à une gymnastique endiablée, à faire les honneurs de son salon. Il faut qu'elle se repose à son aise, ou qu'elle aille à la messe pour se désennuyer de ne pouvoir dormir ; car la religion n'est pour elle qu'une distraction honorable, dont elle coupe la longue oisiveté de sa vie. Quant au premier de ses devoirs, qui est de veiller sur son fils, elle s'en décharge d'un cœur léger sur des jeunes filles à ses gages. Tandis qu'elle se repose mollement étendue, ou qu'elle sommeille pieusement à la messe, la bonne qui tient lieu de mère, et à laquelle il faut obéir, vient, toute joyeuse de son office, s'occuper de Tenfant dont on lui confie le soin et l'innocence. Sous cette tutelle efféminée et cor-

ruptice, il croîtra en muscles, mais non en sagesse et en vertu. Heureux encore s'il arrive intact jusqu'à làge de sa première communion; car il est impossible à une jeune iille de s'occuper, durant de longues années, d'un jeune garçon sans l'aimer, puisqu'elle recueille d'autant plus de reconnaissance et d'atfection de la part du père et de la mère qu'elle en aime davantage les enfants. Madame est donc dans sa chambre ou à l'église, pour y réparer les ruines morales ou physiques de la veillée et du théâtre. Pendant ce temps, son fils, dès son âge le plus tendre^ fait l'apprentissage de l'amour. Bien mieux aurait-elle fait de se lever la première et de laisser la messe pour son enfant ; car se priver de Dieu pour son devoir, c'est s'en approcher davantage, et jouir plus régulièrement de lui. Le Christ le dit. assez haut dans l'Évangile : « Ce ne sont pas ceux qui crient sans cesse : Seigneur /... Seigneur!... qui sont agréables à mon Père;

mais bien ceux qui observent ses commandéments! » C'est la préférence donnée au devoir sur toutes les pratiques religieuses. Si je n'accepte pas l'excuse de la multiplicité des occupations, pour la dispense de celle d'élever les enfants, je suis encore plus éloigné d'entendre et d'admettre le prétexte des mauvais exemples et des scènes dont le foyer est le théâtre ; car si l'on doit sacrifier tout à ce devoir saint et sacré, à plus forte raison, devra-t-on lui sacrifier les vices et les scandales qui lui sont une ruine. On ne met pas au monde des enfants pour les y laisser mourir de faim. Il ne doit pas exister de mère assez dénaturée pour refuser son sein à l'enfant qui vient de naître !!

Or, l'éducation est le pain de l'âme, le pain de l'intelligence, du cœur et de la volonté; qui donc voudrait le refusera son fils ?... qui voudrait le remplacer par le poison des mauvais exemples?...

Les lois de la nature et de Dieu sont

— 9-^ — faites pour des hommes et non pas pour des monstres. Et si Ton se sent incapable d'élever, on doit renoncer à avoir des enfants, de même et bien plus que lorsqu'on n'a pas les ressources nécessaires pour leur donner la vie et les nourrir.

Ah ! il y a de mauvais exemples dans le foyer î... Eh bien ! que le foyer se réforme ou renonce aux enfants ! Les y appeler du sein de Téternité, quand l'atmosphère de la famille est corruptrice et mortelle, c'est tenter Dieu pour le plus grand des homicides, qui est l'homicide moral. Il vaut infiniment mieux voir son enfant mourir mille fois que d'en faire une ruine vivante et un soupirail de l'enfer.

Enfin le troisième prétexte que les parents mettent en avant, pour se soustraire à l'obligation qui leur incombe, se débarrasser de leurs enfants et les séquestrer au loin dans un collège, c'est l'impossibilité où ils sont tous d'avoir autour d'eux, à une courte distance, une maison

- 9^ où leurs fils et leurs filles puissent recevoir une instruction suffisante.

De deux choses l'une : Ou la famille peut faire tous les sacrifices qu'impose une éducation domestique, ou ses ressources, justement mesurées, Tobligent à chercher ailleurs. Dans le premier cas, je ne vois pas la raison que le père pourrait invoquer pour se soustraire au devoir d'élever ses enfants autour de lui, dans sa maison.

Dans le second cas, qui paraît plus soutenable, je ne comprends pas pourquoi des parents se croient tenus de donner à leurs enfants une instruction qui passe de beaucoup et leurs moyens et leur situation. Pourquoi ne pas se contenter de Tinstruction qui se donne partout, et qui, certes, sera bien suffisante pour ce fils de boulanger, d'épicier en gros et de marchand de vin ?... Il en est de Tinstruction, aujourd'hui, comme de Thabit. Il va bien parfois à votre taille, mais aussi, souvent, il vous dépasse. Il est trop large et trop

grand. On le revêt un jour : et puis on en rit, puis on ne sait plus qu'en faire. L'instruction de nos jours n est pas faite à la taille de chacun. Beaucoup trop en ont au delà de leur mesure. Cela aboutit à faire des déclassés. Tout le monde veut être bachelier ; et une fois cette peau endossée, tout le monde remarque qu'on Ta de trop, qu'on a perdu son temps à se la façonner, et c[u'on a négligé Téducation, qui est infiniment supérieure à l'instruction la plus parfaite. Que sert à ce jeune homme d'avoir tous ses diplômes, s'il ne sait pas se conduire?... s'il ne sait pas se ravaler à la condition de son père ?... Ce titre, qui lui a fait passer en pure perte des années précieuses de son existence, ne lui sert qu'à vanité, qu'à orgueil. 11 se trouve désormais mal à l'aise auprès de ses parents, dans l'atelier ou le magasin de son père. Il rêvera^ là où il faudrait calculer ; il prendra la plume, là où il faut le marteau. Il fera des promenades senti-

- 9« mentales au lieu de courses d'affaires.

On Ta élevé contre sa condition, au-dessus de sa taille. Il se trouve mal chez lui, il souffre, il veut quitter sa famille, car ce n'est plus là son élément et sa place. Il n'a personne au foyer paternel qui le comprenne. Son brave père parle trop simple et balourd à monsieur le bachelier; les entorses que sa mère donne à la grammaire, quand elle parle, lui mettent le cœur à la torture.

Ouf î... le milieu est par trop béotien pour cette précieuse distinction. La roture, dont il est^ ne lui va plus ; il lui faut la noblesse. Heureux sera-t-il si, dans ses mélancoliques rêveries, il pense au vers de Virgile : « O fortunatos nimium ! sua si bona norint Agricolas. » Mais l'éducation tout étrangère à sa famille, qu'il a reçue, lui a donné des goûts contraires à ceux au milieu desquels il est appelé à vivre. Il est en perpétuelle opposition avec tout ce qui Tentoure. Tout ce qu'il voit, tout ce

qu'il entend lui donne sur les nerfs. Et lorsqu'il aurait pu vivre heureux dans la condition modeste peut-être, mais douce des siens, entre les témoignages tendres d'affection de ses frères et de ses sœurs, il s'en va dans le monde glacial où l'on n'aime pas, où tout est égoïsme et tromperie, chercher une vie misérable et une mort encore plus misérable.

Combien de fois n'ai-je pas rencontré, à Paris, des jeunes gens dont tout le malheur venait de la haute instruction qu'ils avaient reçue et du défaut de l'éducation familiale.

Gardez vos fils auprès de vous, ô mères ; nul ne les élèvera mieux, parce que c'est à vous que Dieu et la nature ont donné tout ce qu'il faut pour cette œuvre sublime qu'ils vous imposent ! . . . Loin de vous, vos enfants pourront bien recevoir une instruction de choix, mais d'éducation, jamais! Si bien qu'on les élève ailleurs, ils ne seront point formés suivant la condi-

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tion où vous êtes. Leurs habitudes, leurs mœurs et leurs sentiments ne seront jamais en harmonie avec les vôtres. Vous aviez donné un fils, on ne vous a rendu qu'un étranger de distinction. Heureux encore si Ton n'en a pas fait un malheureux enclin à tous les vices^ un misérable que ses passions consument.

Je ne veux pas dire par là qu'il ne faille jamais se séparer des jeunes gens. Je parle des enfants et non des jeunes gens, et voici ma pensée plus complète. Une fois l'éducation première achevée en famille, les habitudes vertueuses, les mœurs excellentes données peu à peu, le goût de la famille bien avant placé dans le cœur de Tenfant, on peut plus facilement le lancer dans un milieu étranger, où il gardera ses vertus, par la longue et heureuse accoutumance qu'il en a contractée. Si parfois il y subit quelques secousses, la force même de Thabitude le ramènera bientôt aux idées et aux bonnes mœurs de sa

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première culture, et les choses reviendront, à cet égard, sur le pied où elles étaient auparavant. ArrivésàTâge de quinze ou seize ans, malgré les tempêtes et les troubles que ces années portent avec elles, les jeunes gens peuvent s'éloigner de leur famille, car la première éducation, celle dont les impressions sont les plus durables et les plus fortes, est alors achevée. Ils y reviendront toujours, quoi qu'ils fassent, et les ébranlements qu'ils éprouveront n'en feront que raviver le souvenir et pousser plus avant les racines dans leur âme. Il en est en éducation comme en nature. Avant que l'enfant tout petit ne fasse ses pas tout seul, la mère le tient en lisières, et quand ses jambes plus assurées lui permettent de s'en affranchir, elle ne s'y fie qu'à demi, -elle garde encore quelque temps les lisières, un peu flottantes cette fois ; puis le laisse aller seul, mais sous son regard et près d'elle.

Il en est de même en éducation. Il

arrive un moment où les lisières ne tiennent pas ; l'enfant est plus sûr de luimême ; il peut marcher sans appui, mais jamais, jamais sans vigilance. L'œil de la mère est à lui seul un soutien à l'enfant qui s'affranchit des lisières. On dirait que ce dernier a conscience que le secours ne peut pas encore s'éloigner de lui ; aussitôt qu'il se sent seul, il se retourne pour voir si sa mère est là, veillant à sa première marche triomphale, l'encourageant et l'applaudissant.

A quinze ans, le jeune homme marche seul ; il peut aller, il peut s'éloigner, ai -je dit, du foyer paternel, mais jamais être abandonné à lui-même. Il faut toujours qu'il se sente suivi de près, encouragé dans ses hésitations, arrêté dans ses hardiesses. L'éloignement n'est pas l'abandon. Le premier suppose la vigilance, la sollicitude, Pamour, suivant de près celui qui s'éloigne. L'abandon, c'est l'oubli, l'indifférence, le crime.

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L'enfant, déjà formé au foyer, peut donc être placé dans un collège, loin des parents, pourvu que ces derniers ïy suivent de leur amour, ïy viennent voir souvent, ne ïy abandonnent pas, en un mot. Mais je n'admets jamais cette séparation pour l'enfant que sa mère n'a pas encore formé, qu'elle n'a pas fait à l'image de ses vertus, de ses sacrifices et de son dévouement, comme elle l'avait fait à celle de ses traits.

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