‹ Famille et collègeChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

QUE l'internat RUINE l'eSPRIT DE FAMILLE, qu'il EST IMMORAL POUR l'enfant, IMMORAL POUR SON PÈRE ET POUR SA MÈRE.

Il faut conclure de tout ce qui précède que tout internat est en soi immoral, qu'il est la source de tout ce qui accompagne la vie, d'amertumes et de détresses, lesquelles se répandent sur les temps les plus affranchis et les plus libres de la jeunesse et de Tàge mûr.

On ne prive pas en vain le cœur de l'homme de ses besoins les plus légitimes. On ne viole pas impunément les lois sa- i| crées de Dieu et de la nature. Les lois de la nature ont un esprit vengeur ; elles ne laissent jamais d'exercer sur nous des revendications qui^ pour être tardives, n'en sont pas moins cruelles.

Or, le cœur de Tenfant a besoin de son père et de sa mère, il en doit boire Tamour à tout instant. Dieu qui a voulu que le sein de la mère, sous la vigilante sollicitude du père, fût le lieu de la formation physique de l'enfant, n'a jamais pensé à confier le soin de la seconde formation à un autre sein que celui de la famille.

C'est vous, ô mères, c'est vous, ô pères, qui travaillez avec efficace à la seconde comme à la première formation, qui doivent être toutes les deux les reflets de vos traits et de vos vertus. C'est à vous qu'il a été dit dans l'Écriture : (( Voici que cet enfant est donné au monde pour la ruine

ou pour le salut de beaucoup en Israël. » Vous nous avez donné le marbre vivant mais encore informe de voire chair et de votre sang ; à vous de travailler ce bloc et d'en taire un chef-d'œuvre, la joie du ciel et l'honneur de la terre.

Vous enlever cette œuvre, ce travail d'élaboration silencieuse d'amour et de sacrifices, c'est forfaire à vos droits de nature, c'est outrager vos mœurs, c'est faire un acte doublement immoral pour vous et pour Tenfant. Pour vous, parce que c'est violenter votre puissance paternelle qui demande à faire une œuvre complète, et que l'enfant n'est une œuvre achevée que quand vous l'avez élevé. Si une main sacrilège arrêtait le pinceau de l'artiste au plus beau de son travail, quelle violence ne ferait-elle pas à son âme et à sa conception?... L'artiste, arraché à son œuvre commencée, souffre dans toutes ses puissances créatrices. Ainsi en est-il du père et de la mère auxquels on arrache

- 7^^ l'enfant avant qu'ils Talent conçu et achevé suivant leur vertu et leur dévouement.

L'éducation est une œuvre éminemment morale pour le père et la mère, parce que, devant former eux-mêmes aux bonnes mœurs le fruit de leurs entrailles, ils sont plus tenus de réformer les leurs, ou de les parfaire. La vertu qu'ils enseignent, ils doivent la montrer. Les sacrifices qu'ils imposent, ils doivent les subir. Ils mettront sur ces petites lèvres les réserves des leurs, dans ces petits cœurs les sentiments nobles et saints qui les animent. Ils mouleront leur tenue sur la leur, leurs actions, leurs paroles, tout leur être sur eux-mêmes, et ainsi, contraints de dire sans cesse : « Vois comme je fais, où je marche, comme je souffre », ils se trouveront obligés de faire le bien, de marcher droit, et de souffrir avec courage et résignation. Quoi de plus moral, de plus sublime, que cette rivalité de perfection qui s'établit entre le père et Tenfant!...

L'enfant, observateur par nature, voit tout, entend tout, saisit à demi mots les choses mêmes que nous croyions lui échapper. Les impressions produites par le père et la mère dans son âme sont les plus profondes et les plus durables, parce qu'elles sont fort enfoncées, si je puis dire ainsi, par les premiers coups de Tamour. Ce sont les premiers coups de ciseau, les plus avant portés dans son être, car ils viennent d'une main sûre et habile, autant que délicate.

Je dis que soustraire Tenfant à l'éducation de sa famille, c'est encore un acte immoral pour lui, parce que, malgré la vertu et Thabileté de ses maîtres, il manquera toujours quelque chose à sa formation morale, si les mains du père et de la mère en ont été absentes. On remarque le défaut de la mère dans une éducation. A plus forte raison, l'absence totale d'éducation familiale laissera-t-elle des lacunes encore plus fortes dans son âme.

Il est un fait qui n'échappe à Tobservation de personne, c'est la formation incomplète d'un enfant qui a perdu sa mère. Il aura beau être entouré des soins les plus assidus du plus accompli des pères, il manquera toujours quelque chose à cet enfant. Il y a là une nuance que tout le le monde remarque et que nul ne parvient à rendre ou à donner. C'est le mens divinior du poète, la touche suprême, délicate, qui donne un peu de moelleux aux traits encore durs et qui le seront toujours. Si Raphaël fût tombé avant de mettre sa dernière main à Tun de ses chefs-d'œuvre, tous les peintres du monde eussent pu passer après lui sur son tableau, nul n'aurait su y mettre ce quelque chose d'achevé, de divin que lui seul avait au cœur et à la main. Ainsi en estil de l'enfant auquel la mère a manqué. Ah î c'est que Dieu a fait le père et la mère pour Tœuvre commune de l'éducation, et que, partant, Tun sans l'autre ne la sau-

rait parfaire î Ils ont commencé ensemble leur ouvrage, c'est ensemble qu'ils le doivent achever!... Et s'ils sont tellement unis l'un à l'autre pour l'éducation de leur enfant que l'absence de Tun d'eux s'y fasse vivement sentir, que sera-ce donc de les soustraire l'un et Tautre à l'œuvre commune que Dieu et la nature leur imposent?... L'enfant croîtra, sans doute, sous d'autres cieux et sur d'autres terres, il aura les soins, les sollicitudes attendries de la vertu poussée parfois jusqu'à l'héroïsme : mais fleur transplantée et sevrée de sa sève la plus vive, il court le risque de périr misérablement.

Il n'aura pas le cœur de sa mère, ses sourires et ses tendresses. Et si longtemps il demeure éloigné, son éducation sera compromise à tout jamais : car il n'y a pas d'éducation bonne et complète loin du père et de la mère. Dieu leur a mis au doigt une touche divine^ à laquelle nous n'atteindrons jamais, pour mouler leur

chef-d'œuvre suivant l'idéal qu'il leur inspire.

Il va donc de soi que les maisons qui gardent les enfants loin des parents, qui les soustraient par leur influence délétère à l'influence bienfaisante de la famille, sont, par ce seul fait^ des foyers de pestilence et de corruption, sous l'étiquette de la vertu, de la discipline et de la science.

Qu'on n'aille pas nous parler des bonnes études qui s'y font, de la discipline parfaite, de l'ordre qui y règne, de la pratique des vertus les plus austères de la religion; tout cela réuni, et même encore davantage, ne vaut pas, pour moi, la destruction forcée de l'esprit de famille, de l'influence paternelle qu'entraîne fatalement cette odieuse séquestration de plusieurs années.

Cette influence détruite, que reste-t-il à l'enfant, une fois sorti du collège? Rien, ou presque rien. De parents..., il n'en a plus ; il ne leur doit que la matière dont

il est fait, le pain qui l'a nourri. 11 a vécu sans eux jusqu'à ce jour, il s'en passera encore bien mieux, maintenant qu'il n'a plus besoin d'eux. Le collège, au lieu d'édifier, a tout détruit. Il s'en va seul errant par le monde, le malheureux orphelin qui ne connaît plus son père et sa mère ! Que Dieu le garde en ses voies!...

Quant aux parents, ils ne s'intéressent plus à leur enfant, car il n'est pas leur œuvre, et l'on ne s'intéresse pas à ce que Ton n'a pas fait soi-même.

Ils ne reconnaissent plus leur enfant. Il est tout le contraire de ce qu'ils sont. Fait à un moule quelconque, il n'a rien d'eux. C'est fini. Comme la bète il a grandi. Le chien folâtre s'est calmé, ses muscles se sont fortifiés, qu'il aille courir seul maintenant, et nous laisse vivre sans ennui et sans rage.

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