‹ Famille et collègeChapitre 14 sur 26 · LE LEVER · texte numérisé non relu

LE LEVER

La cloche sonne; c'est l'heure du réveil. Le maître, chargé de la garde sacrée du dortoir, entonne son Benedicamus Domino, et les enfants, d'une voix encore étouffée par les draps, où ils se tiennent chaudement cachés, répondent : Deo gratias! La lumière se fait; on se lève. Rien n'est plus silencieux ni plus calme que le lever des élèves; la pénible impression du réveil, qui toujours coûte à notre infime nature, les tient recueillis. Leurs yeux ne sont pas bien ouverts, leurs

oreilles non plus; ils ne voient qu'à travers des ombres, n'entendent que des sons vagues. Ils vont machinalement au lavabo pour s'ouvrir un peu les yeux et les oreilles. N'allez pas les interrompre dans leur opération, ils vous répondraient par un immense : Quoi!,., qui indiquerait que leur entendement n'est pas encore éveillé.

Il n'y a pas à redouter beaucoup d'actes d'indiscipline à ce moment.

Le dortoir est un sanctuaire, ont dit les éducateurs qui aiment à exagérer les mots^ pour imposer aux enfants un respect dangereux. Je dis dangereux, parce que les enfants ont le droit de se demander pourquoi ce lieu, où ils vont dormir, devient par cela même un endroit sacré où il ne faut ni lever la tète, ni la tourner, ni dire un mot, sans être un criminel. Pour moi, le dortoir est un lieu comme l'étude et le réfectoire, avec la différence qu'au lieu d'y travailler et d'y manger, on

y dort. Pourquoi identifier ce lieu vulgaire du sommeil avec la chapelle, le lieu saint par excellence?... Que peuvent se demander les élèves en entendant de pareilles exagérations?... N'est-ce pas les exposer à des pensées, à des réflexions qui ravaleraient précisément et le dortoir et la chapelle ?...

Laissons à chaque chose son nom propre, sans faire des changements qui demandent des explications. C'est, je crois, un tort que de prendre des termes si relevés pour une chose si vulgaire, et d'affecter des réserves et des sentiments de respect si profonds, chaque fois qu'on voit des enfants se lever ou se coucher. Le dortoir est un endroit où la discipline exige plus de réserve, plus de recueillement, plus de silence... mais, pour Dieu!... allons-y plus franchement et n'éveillons pas, par nos attitudes et nos paroles immodérées, des pensées, et des sentiments qui dorment encore.

Le dortoir est un lien de sommeil, laissons-y dormir tout ce qui peut y réveiller des passions naissantes.

Le maître doit avoir, en ce lieu, plus de retenue qu'à Tétude, et n'y parler jamais. Il est des enfants dont la malice est grande et qui cherchent à satisfaire les secrets instincts qui les agitent. Il ne faut pas les perdre de vue. Notre œil doit les suivre, d'un air indifférent et distrait. Il y a tant de choses qu'il faut paraître ne pas voir, tout en les voyant î II y a plus de modestie à nous à ne pas s'arrêter devant des immodesties quelquefois malicieuses, quelquefois, et le plus souvent, innocentes et pures de mauvaises intentions. On les voit sans les regarder, et surtout sans en rien témoigner, du moins en public. Si la malignité devenait par trop forte, par trop éclatante, il est facile de donner un avis d'une manière qui ne prête pas à suspicion. On dira, par exemple : •(( Mon enfant, soyeipoli; tenei-vous bien. »

C'est un grand et funeste écueil, pour un éducateur, d'avoir cette dangereuse et trop commune propension à juger les enfants .plus mauvais qu'ils ne sont. De là viennent ces tiraillements, ces paroles équivoques qui les initient à ce qu'ils ignoraient. Certains élèves, sous les apparences les plus odieuses et les plus perverses, sont parfois d'une innocence angélique.

Tout le mal est à l'extérieur et sur les lèvres. Ils ont entendu des paroles légères qu'ils n'ont pas comprises, et, grâce à la petite vanité qui les pousse à toujours paraitre grands connaisseurs de toutes choses, ils les lancent à tout propos. Ils ont la forfanterie écolière de se montrer plus mauvais qu'ils ne sont. D'autres n'osent jamais dire un mot. Ils sont doux, câlins, aimables : on ne les voit pas, on ne les entend pas, on n'en a aucun souci, et cependant c'est d'eux que vient tout le mal. Ce sont les loups dévorants de l'Evangile, revêtus de la peau des brebis et des agneaux. Ils

nous câlinent, nous trompent, nous bernent en nous couvrant de leurs baisers.

Laissons-les faire; peu à peu, nous les prendrons au milieu même des témoignages de tendresse dont ils couvrent leurs malices.

Il ne faut jamais faire une observation relative aux mœurs en public. Sans doute, on ne dit pas de grosses choses, à moins qu'on ne soit dépravé soi-même; mais quand je parle d'observations relatives aux mœurs, j'entends toute parole même éloignée, la plus éloignée possible, qui pourrait donner à penser à ces petites têtes, qui ne demandent que cela. Par exemple, il est des maisons où Ton parle aux enfants d'amitié particulière. Eh bien!... je tiens pour assuré que c'est le langage le plus immoral que l'on puisse tenir dans un collège. J'ai toujours observé que les écoles où Ton se permet ces chasses intempestives aux amitiés, dites dangereuses, sont les plus fécondes en ces re-

lations si fort combattues, en billets doux et autres farces immorales du même genre. Que signifient toutes ces amitiés de collégiens?... Rien, ou presque rien. C'est nous, ce sont nos paroles, nos soupçons qui les empoisonnent et les font tourner en perfidie. Le mal, si mal il y a, n'est jamais empêché par ces remontrances et ces avis plus pervers toujours que la chose. Il en est, du reste, de la passion comme du feu ; le souffle qui cherche à Féteindre en augmente la force et la flamme. Rien de plus doux et de plus noble que la persécution dans Tamour : il grandit avec elle et cherche les moyens les plus habiles de se satisfaire en se cachant des coups qui le poursuivent. C'est le rôle du confesseur et d'un cœur de père d'aller à ces plaies, quand elles lui sont découvertes, et de les guérir. Que le maître qui veille à la garde du dortoir ne dise jamais rien qui mette en suspicion la modestie des élèves et la sienne.

Un élève fait-ii un acte qui appelle une observation? il le prend à part, et sans que personne ne s'en doute, sans mystère, sans paroles à double sens, il lui dit tout franc son fait, avec plus ou moins de fermeté ou de douceur dans la voix, suivant les natures auxquelles il s'adresse. Le mieux serait, dans la généralité des cas, de faire simplement un signe qui appelle le respect et la modestie.

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