LE COUCHER
Le coucher ne ressemble pas au lever.
Le matin, les enfants dorment encore les yeux ouverts; mais le soir, ils sont bien éveillés. Le souper les a excités : après les deux ou trois heures de retenue et d'études, ils sont prêts à éclater à la moindre occasion qui se présentera. Ils ne manqueront pas de la provoquer au besoin^ si le maître est distrait. Ici, Tun tire ses souliers avec grands efforts et grands bruits; Tautre lance un soupir et deux furtives
oeillades. Celui-ci se promène majestueusement, sous le prétexte de porter ses habits à son casier; celui-là secoue rapidement son lit, ouvre ses draps et s^y blottit à la hâte.
Le maître doit dominer tous ces bruits et ces mouvements de toute sa gravité, et tenir en bride ces natures pétulantes, prêtes à bondir, par une attitude austère. Qu'il s'abstienne surtout de rien dire qui puisse provoquer des sentiments contraires à ceux qu'il voudrait inspirer.
J'ai vu, et le souvenir m'en sera toujours présent, un maître imprudent donner des avis sur la manière de se tenir au dortoir, et même dans le lit; l'indignation me monta à la tête, avec la rougeur. Il le faisait avec tant d'innocence, le brave homme, que je m'abstins de lui dire quelques dures paroles qui me piquaient aux lèvres.
— <( Voyez-vous, disait-il, il faut que «.les enfants s'habituent à tenir les mains
(( jointes dans les draps ; cela les excite à « la piété et les rend plus modestes. »
— (( Cela ne fait rien du tout, me conte tentai-jede lui répondre, si ce n'est leur c( mettre en pensée des choses qui en (( étaient éloignées. Du reste, cette posi- (( tion est tellement contre nature, qu'ils ce ne sauraient la garder longtemps, mal- </ gré toute la bonne volonté qui les pource rait animer. Occupez-vous, mon ami, de (.( l'ordre purement extérieur, sans vous c( embarquer dans le gouvernement de « rintérieur, où vous n'avez que faire. « Il est des maîtres, comme vous, qui se c( sont fourvoyés pour avoir voulu s'ingé- « rer, sans habileté et sans art, dans ce ce domaine sacré qui désespère parfois les ce plus expérimentés. Croyez-moi, ne parée lez jamais aux élèves dans le dortoir ; ce retranchez-vous tout entier dans votre '( rôle de vigilant gardien; ouvrez bien les ce oreilles et les yeux, et soyez sérieux ; c( on ne vous demande pas autre chose. »
Il est des hommes qui ont un zèle intempestif qui les pousse à des exagérations parfois monstrueuses. Dévorés de scrupules, ils se demandent sans cesse s'il n'y a pas quelque iniquité cachée derrière un sourire ou un coup d'œil lancé à la dérobée. Les voilà tout de suite en courses, en préoccupations qui leur mettent le cœur et l'esprit à l'envers. Que signifient ce mot, ces mouvements d'yeux, ces gestes?... Il y a évidemment quelque anguille sous roche. Le perfide serpent de la volupté glisse silencieux sous toutes ces fleurs aimables. Il n'en est rien le plus souvent. Que de fois j'y ai été pris !... Que de fois ne me suis-je pas mis, l'âme tourmentée, à la recherche du serpent!... et après des investigations, des recherches anxieuses, j'aboutissais à une partie de barres ou de balle, ou à quelque niche préparée ! ! C'était le grand crime que signifiaient tant de signes convenus, autour desquels j'avais tourné en me désolant. Il
faut se tenir en garde contre son propre zèle; les enfants pensent bien moins au mal que nous, et quand ils s'y portent, ils n'ont jamais, ou presque jamais, ni la connaissance ni la volonté requises pour constituer une faute grave. Pour peu qu'on y regarde de près, on constate combien il y a d'enfants qui pensent peu à faire le mal et qui le font si souvent sans y penser. Croyez-vous donc que le Père qui est dans le ciel, et qui ne délaisse point la plus petite créature qui bruit sur un brin d'herbe, abandonne si facilement a Fennemi Tâme si pure et si belle des enfants î... Il y veille plus que nous, et c'est ce qui explique comment tant de jeunes gens, ayant passé par tant de flammes, sont restés intacts, sans que Ton ait rien fait pour cela. Comment ce jeune homme, avec tous ses charmes de dix-huit ans, a-t-il passé par le collège sans y laisser sa vertu?... Personne ne s'est occupé de lui. Il a crû, comme le lis de la vallée, parmi
les ronces et les épines, et maintenant il otfre, au soleil de sa jeunesse, Téclat de son front candide et la limpidité d'un regard qui porte une belle âme. Qui lui a gardé son innocence ?... Qui lui a donné cette splendeur de vertu qui reluit sur ses traits? Dieu, qui fait germer les fleurs, les fait arriver à leur maturité, pleines de beauté et de parfums, qui les garde contre les foyers de pestilence dont elles sont entourées, contre les insectes dévorants et les oiseaux voraces, qui les protège contre la tempête, sait aussi conserver les âmes qui croissent et se développent au milieu de la corruption universelle. C'est Dieu qui fait les âmes innocentes et vertueuses. Il faut donc plus compter sur l'action bienfaisante de sa grâce et de son amour que sur les efforts et les impuissances de notre zèle.
Ne sortons jamais de notre sphère d'observateurs, et, dominant les enfants de toute la hauteur de notre dignité pater-
- i37 nelle, n'allons jamais nous ériger en juges trinstruction pour fouiller imprudemment dans ces cœurs. Croyons à leur innocence, afin qu'ils croient à la nôtre; cela leur produira plus d'effet que nos investigations et nos discours. Libre à nous de les juger et de les connaître dans leur vrai ; mais quand même nous les saurions coupables, ne le témoignons pas trop haut et donnons-nous des airs de n'y croire qu'àdemi.
Ce à quoi les enfants pensent le plus et avec le plus d'ardeur, c'est à se divertir.
Toutes leurs pensées et tous leurs désirs se dirigent vers l'amusement. Il ne faut pas le perdre de vue. Donnez-leur liberté pleine et entière sur les champs et dans les prés, les voilà qui courent et se roulent sur l'herbe comme des agneaux bondissants. Là, plus de mauvaises pensées, plus de désirs!... le jeu captive toutes leurs facultés et résume toute leur vie.
Le plus grand devoir, le premier du maître qui préside au dortoir, c'est d'y être. Il ne doit jamais s'en absenter, et cela pour la simple raison d'ordre et de discipline. S'il a le malheur d'être un peu amateur des jeux et des distractions de la veillée avec ses confrères, les enfants s'en apercevront bien vite. Il y en aura un dont Toeil, un beau soir, reluira à la pâle clarté de la lampe!... Aussitôt, il tirera sa tête, quoiqu'elle soit pleine de sommeil; quoiqu'il fasse froid, il mettra ses maigres jambes en dehors, car avant tout et malgré tout, il faut qu'il s'amuse. Ah! le réjouissant spectacle !... et le beau sabbat! En un clin d'œil, les voilà tous sur pied ; ils courent à travers le dortoir, se lancent des bas, des pantalons, des souliers même, au risque de se casser le nez. Il s'agit bien de cela pour eux !... Ils se soucient fort peu du nez et de tout le reste, quand ils s'amusent. Ce sont de vraies batailles dans les couvertures, et
des pas sourds qui ébranlent la maison, et des rires étouffés et des cris ! Vous ontils à peine entendu, une planche perfide at-elle trahi vos pas en gémissant, ainsi que la surprise que vous leur ménagiez?...
les voilà qui bondissent tous à la fois, se nichent et se blottissent à qui plus vite, et feignent le sommeil le plus profond. Vous arrivez juste après la bataille, juste à point pour recueillir le fruit de la victoire que votre nonchalance leur fait gagner sur vous. Ils dorment maintenant, ou du moins ils paraissent profondément dormir, tout en riant silencieusement de votre déconfiture. Jouissez en paix de votre victoire; votre ombre les garde pour le reste de la nuit; vous pouvez à votre tour vous reposer sans souci ; votre absence leur a procuré une entrée joyeuse dans le sommeil.
Si, au lieu d'être dupe et dindon de la fête, vous arrivez à la troubler au plus beau feu, vous vous croyez obligé de
punir sévèrement ceux qui, malgré votre ombre, ont fait du bruit. Fort bien; mais dans l'un et dans Tautre de ces deux cas, vous êtes le coupable ; car votre absence est la cause de ce mal que votre présence dans vos quartiers aurait mille fois prévenu.