RECREATION
Le lieu et le temps où Ton connaît le mieux les enfants, et sans qu'ils s'en doutent, c'est le lieu et le temps de la récréation et du jeu ; parce qu'alors ils lâchent prise à leur naturel contraint jusque-là par Tétude. C'est donc aussi là que nous devons porter toute notre attention à les connaître et à leur faire du bien.
Nul ne connaît mieux les enfants que les enfants eux-mêmes : écoutez-les seulement, observez-les, et vous ne tarderez pas à remarquer le défaut de chacun par
les coups de rabot que le camarade y porte. Rien n'échappe à leur cruelle perspicacité, et tout est relevé par eux, jusqu'au moindre tic insignifiant, avec une franchise, et parfois une dureté que vous ne pouvez pas vous permettre. Du reste, ils acceptent ainsi les uns des autres, sauf à se les rendre avec usure^ toutes les observations, même les plus mortifiantes. De vous, elles leur sont plus pénibles, tout comme vos vivacités : ils ne les peuvent point endurer sans révolte. Ils ne tiennent aucun compte des coups les plus formidables qui leur sont donnés dans Tardeur du jeu; mais à peine les efïleurez-vous dans un mouvement d'impatience, que le nez leur saigne, et qu'ils pleurent comme si vous les aviez mis à deux doigts de leur perte. Assommez-les au jeu : ils ne sentent rien. Le jeu leur rend tout supportable; touchez-les en classe ou à Tétude, après une incartade ou un acte d'indiscipline, vous passez pour une brute.
Il n"ypasde lieu où le maître doive plus se répandre et s'effacer que dans le lieu de la récréation. Il ne doit pas être sa Majesté se tenant à distance, l'œil dominant, et les mains sur le dos, marchant d\m pas relevé et faisant aller sa sonnette. Il en perdrait d'autant. Il faut qu'il se mêle, au contraire, à tous les jeux, les yeux et les oreilles bien ouverts.
On oublie trop que le maître se doit encore plus à ses élèves aux heures de liberté, et qu'il ne peut se livrer à aucune conversation, ni aucune rêverie qui le captive. Cela ne veut pas dire qu'il faille à tout moment intervenir dans les saillies et les mouvements des enfants. Non, il faut leur laisser la plus grande somme de liberté et d'initiative possible: prendre part à leurs conversations, partager leur joie, se ranger de leur avis, jouer aux jeux de
leurs caprices et ne pas les soumettre aux nôtres.
Nulle part la surveillance ne saurait être plus active et à la fois moins sensible. C'est pourquoi il importe que le maitre se fasse Tami des enfants, et partisan aussi passionné qu'eux de leurs jeux et de leurs ris...
La surveillance des récréations ne convient pas à tous les maîtres, pas plus que celle de l'étude. Elle demande une connaissance et une expérience des enfants peu communes, et que beaucoup ne sauraient avoir.
C'est l'opinion aussi généralement qu'injustement répandue, que celle qui considère la surveillance des études et des jeux comme secondaire dans l'éducation. Le rôle des surveillants est au-dessus de celui des professeurs chargés des sciences les plus élevées. C'est le rôle du professeur,
— i5o — qu^on appelait autrefois le pédant, qui est secondaire pour la formation morale des enfants : car il ne s'occupe, à proprement parler, que d'enseignement.
L^éducation, qui passe de bien bin renseignement, appartient aux maîtres d^étude et aux surveillants de récréation. Aussi je ne comprends pas Terreur commune, qui confie à des jeunes gens sans expérience, et souvent sans talent, ces charges qui en nécessitent le plus.
Il faut plus d'art et d^habileté, d^ntelligence et de savoir pour faire un bon surveillant de jeu et de travail, que pour être un excellent professeur; et si Ton savait observer ce principe, on ne verrait pas tant de désordres dans les maisons d'éducation.
Que fait le professeur, si ce nest récolter le plus souvent ce que les surveillants ont semé de travail et de discipline en
étude.
Je dis que les surveillants d^étude et de récréation, étant les vrais éducateurs, doi-
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vent avoir plus d'expérience, d'habileté et de savoir que les simples professeurs, parce qu'il leur faut relever par des qualités supérieures rhumilité où l'on a réduit leurs fonctions. Les surveillants en éducation ne sont pas des policiers de rue, attentifs seulement à maintenir Tordre, ils sont de véritables éducateurs. Tant qu'on n'aura pas rendu aux humbles fonctions de surveillance leur vrai caractère de direction, tant qu'on n'aura pas choisi pour les remplir des hommes d'expérience et de savoir, l'éducation sera sacrifiée à renseignement dans toutes les écoles : c'est-àdire la partie essentielle sera abandonnée pour l'accessoire.
Les enfants veulent être libres dans les récréations, libres dans le choix de leurs jeux, libres dans leurs disputes et leurs querelles, libres, au besoin, dans leurs injures et leurs coups; ce sont parfois
des corrections que nous ne pouvons pas leur donner, et qu'ils s'administrent euxmêmes de main de maître.
Il ne faut pas apaiser la noise aussitôt qu'on voit les becs s'allonger en menaces, et les poings se montrer. Ils s'en disent de si vrais et de si justes î C'est Téternel avantage du collège, de corriger ainsi l'âpreté de certains caractères par les angles des autres. La dispute a ce grand avantage d^ mettre au vif les défauts de chacun, et de les jeter à la face pour qu'on les sente mieux.
Laissez-les donc s'en donner tout leur soûl; l'humiliation sera complète et la galerie jouira du spectacle, et chacun tirera son profit des reproches sanglants que les deux champions se seront faits dans Tardeur du combat.
Après les injures pleuvent souvent les coups; je dis que parfois il les faut laisser pleuvoir, parce qu'ils sont une correction bien méritée. Ainsi, j"ai vu, il n'y a pas
longs jours, un enfant, presque un jeune homme, qui avait la lâcheté innée d'agacer, de taquiner toujours de plus faibles que lui : c'était son triomphe et sa joie, quand il avait réussi à pousser les choses à tel point de fureur que le petit sortant de ses gonds, se jetât sur lui et l'obligeât ainsi à exercer sur son dos sa brutale force et sa triomphante lâcheté.
Or, un jour, il se trompa d'adresse.
Enhardi par ses succès sur les faibles, il s^oublia jusqu'à se prendre de bec avec un camarade de son âge et de sa force.
L'attaquer, le mettre en quartiers, Robinet l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille.
Et le mâtin était de taille A se défendre hardiment.
Tandis que les langues se croisaient comme des glaives acérés, les deux adversaires se mesuraient des yeux, et cherchaient l'un dans Tautre le point le plus faible et le plus saisissable. De la dispute,
on alla aux mots, des mots aux injures, et des injures aux menaces. Puis bientôt, les menaces devenant plus menaçantes, on s'approcha l'un de l'autre, on se prit de corps, on se serra fortement, on se plia trois fois, trois fois on se releva et enfin on roula par terre, et Robinet reçut une de ces corrections dont je triomphais joyeusement en moi-même. Et tous les camarades d'applaudir, et moi, de feindre la plus haute surprise à la vue de l'événement, que je faisais semblant de ne pas voir, pour laisser aux champions la facilité du combat.
Toutes les libertés possibles doivent être laissées aux élèves durant les récréations, sans toutefois leur faire sentir qu'on les leur donne. Ils doivent passer, au gré de leurs désirs, d'un jeu à un autre, des conversations banales, ridicules, aux sérieuses, de la taquinerie à la moquerie,
de l'ardeur du jeu au repos d'un instant. Il faut les laisser s'ouvrir, les provoquer parfois à dire plusqu'ils ne voudraient, surprendre leurs pensées, leur échappant des lèvres malgré eux, les presser de Taiguillon sans toutefois les laisser aller jusqu'à la dispute, car leur impertinence aidant, ils pourraient bientôt s'oublier en injures.
La récréation est le lieu où l'on peut faire le plus de bien aux enfants. Il y en a tant parmi eux autour desquels il faut longtemps faire sentinelle pour attendre et saisir le moment favorable. Sombres, tristes à l'étude et en classe, la récréation les ouvre, les dilate. Ils sont heureux et contents. C'est alors qu'il les faut prendre entre deux jeux, deux courses échevelées, parfois deux coups de poing d'ami; leur glisser une leçon un bon conseil noyé entre mille amabilités et mille bontés de cœur. C'est un art infini que réclame ce jeu : car sans cela, comme le sot émoucheur, pour tuer une mouche, on soulève un pavé.
Combien en ai-je vu, hélas î que leur sottise, leurs prétentions et leur inexpérience (toutes choses qui, toujours, vont ensemble), ont tirés de leur sens. Ils exagèrent tout ; ils crient, portent des tempêtes dans rame, voient des montagnes là où il n'y a que plaines, des monstres là où se trouvent des mouches qu'un coup de main disperse.
Que font-ils ? la réflexion grossissant encore davantage les puissances ennemies, ils s'arment comme s'il s'agissait de livrer une bataille rangée. lis prennent conseil à droite, à gauche, chuchotent partout leurs alarmes et leurs inquiétudes, soupirent au ciel leurs angoisses, portent les considérants à leur point le plus grave, et finissent par se faire des convictions appuyées sur des principes faux, et par donner une réalité cruelle au monstre que leur imagination seule a produit. Comme don Quichotte, ils ont besoin de se faire des ennemis qui aillent à leur valeur, afin de
satisfaire ainsi leur humeur guerrière.
Combien en ai-je vu, encore une fois, et non pas des moins huppés, qui pour néant ont fait beaucoup de bruit, tenu chapitre, y ont éclaté en furie, et malgré toute la déraison de leurs raisons, ont fini par mettre beaucoup de monde dans leurs fausses alarmes. Tel est l'empire de la passion et de l'éloquence sur les âmes les plus rassises et les plus affranchies, qu'elle trouble en elles les notions les plus élémentaires de justice et de vérité. Aussi était-ce avec justice, et en connaissance de ce détestable empire, que les fiers Cantabres, nos pères, avaient mis dans leurs lois de n'accepter pas d'avocat dans les causes criminelles, et, en général, dans tous les débats judiciaires, parce que, disaient-ils, devant soutenir avec un art égal et une égale éloquence l'innocence et le crime, la vérité et l'erreur, ils ne pouvaient que troubler les esprits, et partant, égarer la justice.
Les médecins ont des soins sans pareils pour adoucir les élancements que pousse une blessure. Ils supportent avec force patience les cris, les reproches, et parfois ks injures de leurs malades, parce qu'ils savent que c'est leur état et leurs souffrances qui les leur jettent à la face bien plus que leur langage. Les plaies de Tâme sont encore plus cuisantes que celles du corps, et demandent plus d'art et de ménagement. Il faut un long examen de Tétat du malade, avant de lui appliquer le remède qu'il réclame; sans cela, on court le risque de lui donner la mort pour la vie. Et s'il en est ainsi du corps, que nous voyons, que nous analysons, bien plus devrons-nous porter desoins à l'examen des états de Tâme, que nous ne voyons pas. Autant Tàme passe le corps, d'autant ses dispositions diverses fuient notre analyse, échappent à nos recherches. Il faut
donc, avant toute chose, se posséder soimême beaucoup ; car si le médecin a besoin de tout son sang-froid, de la pleine possession de ses facultés pour opérer un malade, à plus forte raison, celui qui travaille sur une âme doit-il s'appartenir et garder toutes ses facultés dans l'indépendance de ses passions, comme affranchies sur une hauteur sereine : car c'est avec elles qu'il opère, et si l'instrument est souillé, il envenime la plaie et y met la mort.
Nos facultés sont si fragiles : elles s'entachent au contact de nos vices, comme le pur cristal au moindre souffle qui Teffleure. Il les faut donc comme tirer de soi-même et les bien épurer par la réflexion, avant que de s'en servir pour juger et analyser les autres. Nous devons prendre les choses d'enfants pour cequ'elles sont, et non pas les grossir par nos réflexions et nos jugements. Nous avons, ne l'oublions pas, plus de connaissance de
la malice des hommes et plus d'expérience qu'eux ; nous en avons fait peut-être davantage à leur âge; c'est pourquoi il nous arrive très naturellement de donner à leurs actes toutes les intentions malignes que nous seuls portons. 11 n'y a pas d'homme qui puisse se dépouiller assez de lui-même pour affranchir ses jugements sur les autres. Le cœur humain est un prisme trompeur à travers lequel il nous faut regarder, et comme ce prisme est brouillé par nos passions et nos pensées obliques, nous les voyons toutes sur ceux que nous regardons à travers. Tel qui s'abandonne à ses vices et pense toujours à les satisfaire, voit l'acte insignifiant d'un enfant avec ses propres intentions, lui prête des sentiments qu'il n'a pas et aggrave son acte. Tel autre qui réagit sans cesse contre ses tendances, et qui, par des efforts répétés, est arrivé le cœur pur et les mains nettes sur la sainte montagne, parfait tout ce qu'il voit. Sa charité aidant,
il est tenté de faire vertu de toutes les actions d'autrui. L'homme qui suit sa nature pense et juge suivant sa nature et son état ; le saint qui s'élève au-dessus de son naturel porte avec lui plus haut tout ce qu'il embrasse de son regard limpide.
Hélas î qu'il y en a peu de cette phalange charitable ! ! On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain : c'est-à-dire, qu'on constate chez lui les défauts que Ton porte soi-même sans s'en apercevoir. On se mire souvent sur les autres, et, comme Tenfant en face d'un miroir, on croit tenir un autre personnage que soi, et Ton cherche derrière sa présence. Pour lors, notre regard ne fait que nous refléter nousmêmes avec nos vices et nos défauts; seulement, nous les appliquons à d'autres visages, pour nous consoler de les voir.
On ne saurait donc trop se défier de soi-même, se tenir en garde contre son sens propre en regardant les enfants et les hommes. C'est pourquoi il faut se dé-
pouillerde ses jugements personnels, pour ne juger les enfants que d'après eux-mêmes. On les regarde, on suit leurs actes, on les écoute, on écoute leurs camarades, c'est le meilleur moyen de connaître leurs intentions et leurs mobiles, et de ne pas s'égarer dans ses propres vues. Ils laissent échapper toujours par quelque endroit leurs pensées, car ils ne savent pas être attentifs à leurs lèvres; celles-ci les trahissent un jour ou Tautre.
Donnons l'oreille à leurs beaux discours, donnons tous nos yeux à leurs mouvements, et nous connaîtrons leurs pensées; mais pour Dieu, ne leur prétons pas les nôtres, qui leur sont souvent fort éloignées. Rien n'indigne plus un enfant que de se voir prêter des intentions qu'il n'a pas. Cela le met dans toutes les colères et porte toutes les impertinences à sa langue.
La dispute surtout est une accusatrice qui trahit toutes leurs malices. Quand ils
s'y sont échauffés, ils lâchent prise à toute la furie de leur langue, et alors les intentions malignes, les actes qui en paraissaient les plus innocents se font jour. La tète ne réglant plus ce que les lèvres disent, les intimités, les confidences s'étalent au grand jour.
C'est pourquoi, ai-je dit, la dispute est d'un grand secours durant les longues heures de récréation. Elle en accourcit la monotonie, corrige et forme les caractères les plus indomptables, aguerrit les âmes, et met à nu tous les défauts et les pensées cachées. Aussi gardons-nous bien d'arrêter les disputes au bon moment. Il les faut parfois régler, rappeler peut-être aux convenances, et encore ne doit-on pas s'y montrer trop sévère, car rien n'en fait sentir la laideur, ne donne plus de répugnance aux mots grossiers que de les voir employés dans ces circonstances où l'homme n'est plus homme. Instinctivement, la galerie en rit et en prend horreur,
parce qu'ils font penser aux valets de basse condition.
Sans doute, les plus jeunes les retiendront, comme mots heureux de querelles.
Ils auront hâte de s'en servir, dès leur première entrée triomphale dans la famille, sur le dos de leurs petites sœurs. Cellesci , épouvantées, gémiront comme de timides colombes dont on a souillé les pattes blanches. Elles appelleront maman! « Quelle horreur, maman î il a dit un vilain mot, un mot affreux. » Elles n'oseront pas le répéter, elles porteront leurs mains aux lèvres, afin de s'assurer davantage d'elles-mêmes. Oh ! oh ! quel vilain motî La maman à son tour s'épouvante : (( Qu'est-ce ceci ? qu'avez-vous dit ! » s'écrie-t-elle ! Elle avait conduit son petit Vert-Vert, tout innocent, ne sachant rien de rien que murmurer des douceurs et des tendresses. C'était merveille de les ouïr ; elle les cueillait sur ses lèvres roses et pures, comme bonbons et baisers, avec ses
propres lèvres! Aujourd'hui, les lèvres sont noires et souillées. Vert-Vert est revenu trouver maman avec tout un répertoire de vilaines choses qui la font reculer d'épouvante. Ce n"est pas, bien sûr, parmi les marins et les bateliers de la Loire qu'il les a apprises, mais à l'école avec ses camarades. Maman, surprise, s'afflige ; ce ne sont plus des tendretés pieuses qu'elle entend, et chérie par-ci, et chérie par-là. Elle croit déjà à la corruption générale. Elle hasarde deux observations, bien appuyées de conseils sages, et le petit homme, voulant accuser davantage son sexe, hausse les épaules et en dit de plus fortes. Sœur Cunégonde s'en casserait deux dents du coup : mais la mère garde son calme et vous lui fait un bon sermon pour l'exhorter à reprendre un langage plus poli, plus en rapport avec sa condition et sa propre dignité. A ces mots^ l'enfant sent qu'il s'est ravalé par ses propos, et prend de lui-même une suffisance qui le
retient sur la pente de Tabîme. Les mots dignité, respect de soi, touchent toujours les enfants. Ils sentent qu'on les veut respectés, honorés, et partant, dignes de l'être, et cela les élève à leurs propres yeux, et les mots vilains qui les humilient ne reviennent à leurs lèvres que par oubli ! Qui ne les a pas ainsi à ses heures !
Le surveillant de récréation, en outre de la vigilance qu'il exerce, des mots grossiers qu'il réprime, comme les mamans, des yeux qu'il roule partout, de l'oreille qu'il prête atout, des conseils qu'il sème, parj manière de jeu, entre deux fuites, et tandis) qu'il se laisse poursuivre seul par celui à qui il les veut donner, afin que nul autre ne les entende, tandis qu'il se mêle au; intimités, aux amitiés même, doit toul animer par sa présence et son entrain. Tant que les enfants jouent, ils ne pensent;
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à rien de mal; le jea les absorbe pleinement. C'est pourquoi le maître doit diriger son art à les mettre tous en mouvement. Exciter ceux qui ne jouent pas, organiser des amusements, leur donner feu, en être parfois le trompette et le héros.
Il doit se mettre bien avant dans la tête qu'aucun jeu ne vaut pour les enfants celui où leur maître joue ; mais pour cela, il importe que tous y prennent part, le maître ne pouvant jamais se laisser absorber par un jeu particulier entre quelquesuns seulement. Il lui faut une partie générale : car il se doit à tous.
Remarque-t-il là-bas, sous la feuillée, deux jeunes philosophes, la sagesse en moins, se promener gravement, comme les péripatéticiens au jardin d'Académus , il y court par manière distraite, tout en faisant sa ronde, se mêle à leur conversation, les comble de ses amabilités, et ne les laisse point qu'ils n'aient tous envie de courir au lieu de philosopher. Il importe
d'arrêter cette philosophie dans ses prémices; les conséquences en peuvent être dangereuses. Si la chose se présente à l'autre récréation et puis à l'autre, on y va toujours pour y porter sa philosophie et sa belle humeur. Je vous assure que les jeunes philosophes n'y tiendront pas longtemps!
Ce qu'il faut surtout éviter dans ces occasions, c'est de porter trop de sévérité à ces rencontres et à ces assiduités d'amis. Il n'y a pas, bien sûr, tout le mal et toute la malice que nous y voyons souvent. On doit paraître s'y complaire quand on s'y trouve, tout de bon, toute surveillance mise de côté, car la persécution ne ferait qu'ennoblir leur combat, et les exciter à se réunir ailleurs et loin de tous les regards, et les occasions ne leur manqueront pas, et alors ce sera pis vingt fois. Ces amitiés de collège, que nous suspectons si sévèrement, n'ont pas les conséquences funestes que nous voulons en tirer parfois ; elles
sont le plus souvent pures camaraderies, rapprochement d'humeur et de caractère
J'ai dans mes souvenirs la douce et jolie ligure d'un ami d'enfance, qui charme encore mon cœur dans mes tristes jours. Dieu m'est témoin que nous n'avons jamais pensé à mal durant les années que nous avons remplies de nos jeux et de nos ébats bruyants. Oh ! comme je l'aimais, mon cher Adrien! ! Comme nous étions heureux, l'un avec l'autre! Je n'avais pas de peine qu'il ne pleurât près de moi. Il n'avait pas de joie que je ne dusse partager. Tout était commun entre nous.
Nous passions ensemble les jours de congé, et dans ce petit jardin qui entourait sa maison et que je vois encore, c'étaient des rires, des courses échevelées, qui ne prenaient lin qu'avec la journée. Alors, il fallait se séparer, et c'était toujours une peine de se séparer; on avait tant à faire on était si bien ensemble; on y serait resté sans manger et sans boire : « Allons, disait
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la bonne, il faut partir! » et j'embrassais Adrien : Adieu ! au revoir î !
Une fois nous eûmes la permission d'aller à la pêche. Aussitôt, si vous nous aviez vus bondir de joie, nous serrer la main avec force, nous parler avec précipitation, nous promettre maints poissons pour le plat du soir, vous en auriez eu le cœur tout allègre. Un marin comiplaisant nous prépara les lignes et tous les engins du combat, et nous partîmes.
Le long d'une rivière, nous nous mîmes en pêche. L'onde était transparente, ainsi qu'aux plus beaux La commère la carpe y faisait mille tours [jours, Avec le brochet, son compère.
Nous aussi, nous faisions les nôtres, et mille fois plus joyeux de les prendre qu'eux, bien sûr, d'être pris. Nous fûmes aussitôt maîtres en pêcherie : en moins d'une heure, nous en eûmes tout le panier rempli. De les voir bondir et frétiller tout vifs, nous ne nous sentions pas d'aise, et
— lyi — nous courions de ci, de là, pour varier notre plaisir et donner carrière à notre joie.
On dit que pour prendre gent muette sous Tonde, il faut soi-même rester muet.
Eh bien ! nous, nous babillions, caquet bon bec^ et disputions quelquefois sur le poisson de nos désirs, et sur celui qui mordait et qui ne mordait pas, et sur celui qui tournait sans cesse autour sans jamais se laisser prendre :
C'était an vieux routier, il savait plus d'un tour, Quoiqu'il n'eût pas perdu la queue à la bataille.
Sans le caquet et la dispute, jamais patience ne nous eût tenus si longtemps au gros bout de la ligne par lequel, le plus souvent, les hommes sont pris. Ainsi fut accourcie la longueur de l'attente et de l'espoir. Enfin, le jour vint à décliner : Tombre commençait à descendre des monts. Nous rentrâmes. Nous étions bien fiers, allez. César n'était pas plus glorieux
de porter sa couronne de laurier que nous le fruit de notre victoire. Et en nous voyant la tête relevée, Tneil plein de notre joie et de nos poissons, on devina bien que les paniers pesaient lourd.