‹ Famille et collègeChapitre 18 sur 26 · PROMENADE · texte numérisé non relu

PROMENADE

Le bon La Fontaine a dit :

Dès que les chèvres ont brouté,

Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage,

Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés des humains. Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices. C'est où ces dames vont promener leurs caprices.

Eh bien î il y a de la chèvre dans les enfants. On ne saurait croire à quel point il faut suivre leurs pattes blanches. Les

lieux battus ne leur plaisent pas, ils ont toujours quelques tendances à laisser la route commune, pour aller par monts et par vaux à Taventure de leurs caprices, souvent, hélas î de leur inexpérience, car ils côtoient Tabîme sans qu'ils s'en doutent. Je ne sais quel instinct de chèvre les pousse dans les endroits périlleux. Toujours sur les sentiers tortueux, difficiles et glissants, toujours sur les ponts où il n'y a place que pour un pied. Ils se fatigueraient bien moins sur la route large et belle, où Ton peut s'arrêter et s'asseoir, mais elle n'a pas d'attrait pour leur humeur aventureuse.

A peine avez-vous détourné les yeux, que vous ne les voyez plus. S'il y a quelque danger autour, vous avez l'âme à la torture : elle est pendue à un précipice jusqu'à ce qu'elle se soit reposée sur les traces de leurs pas.

Vous regardez au haut et au loin : Tun est assis sur le sommet d'un vert petit

— 17^ — mamelon, où il est parvenu les jambes déchirées par les épines des broussailles; Tautre vous contemple d'un air narquois, en sentinelle sur la branche d'un arbre, et votre poitrine se dégonfled'aise aussitôt.

Oh ! qu'ils sont cruels, les enfants chèvres, par leur audace et leurs échappées ; comme ils nous tourmentent pour la seule satisfaction de leurs caprices, et aussi parfois de la surprise qu'ils nous ont voulu ménager. Ln éclat de rire en accueille les manifestations plus ou moins vives. Aussi vaut-il mieux, si on veut cheminer avec quelque assurance, ne pas fréquenter avec eux des lieux qui puissent tenter leur humeur coursière et troubler notre âme.

Cette tendance d'échappées et d'aventures est dans la plupart des enfants, parce que tous cherchent à s'affranchir du joug les yeux et de la surveillance qu'ils exer- :ent. C'est ce besoin d'indépendance qui eur met dans les jambes des courses

dévergondées et périlleuses. Vous les conduiriez vous-même là où ils vont, qu'ils crieraient aussitôt, les bras ballants et rhaleine perdue, et se laisseraient choira chaque dix pas : « Oh î que c'est fatigant ! que c'est dur à monter ! rapide à descendre ! oh ! que Ton se pique et s'abîme î Oh ! la : »

Mais sont-ils seuls, brides sur le cou, au gré de leurs fantaisies, ils volent, il^s courent de bois en bois, de collines en collines, rien ne leur pèse, rien ne leur est dur, la liberté leur donne des ailes et adoucit toutes les àpretés des montées, émousse toutes les épines des broussailles.

Vous avez beau leur promettre des délassements, des réfections, force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons.

Sans parler de mainte caresse...

cela et tous les trésors du monde ne sont rien au prix de leur liberté. Du reste, ils

ne s'en priveront pas, croyez-le bien. A peine auront-ils disparu que

Sur un tapis de Turquie, Ils auront leur couvert mis.

Je laisse à penser la vie Qu'y feront tous ces amis !!!

Les meilleurs repas du collège et de la •famille n'auront aucune valeur auprès de leurs fruits verts, de leur pain dur et de leur boisson détestable, parce qu'ils les mangent en champ clos, assaisonnés de liberté et d'indépendance, et que rien ne vaut pour eux cet assaisonnement. Etre libres, voilà leur rêve, et quand une fois ils ont fait de leur rêve la réalité, rien n'est comparable au délire de leur joie. A peine avez- vous surgi comme un fantôme de terreur, même avec le sourire aux lèvres, sans courroux dans Tàme, que vous troublez leur fête et leur jeu. Vos yeux, quelque bonté qu'ils portent, leur sont une chaîne et une captivité. Ils prennent aussitôt des airs tartufes, archipatelins, leurs

éclats de voix tombent, ils ne bougent plus, ils se regardent à peine, immobiles, avec des regards en dessous. C'est égal, ils se sont bien indemnisés de leur contrainte forcée pendant les quelques instants qu'ils ont pu vous soustraire.

11 n'y a pas jusque dans les jeux où ils ne cherchent à s'affranchir. Ils choisiront toujours, si on les laisse faire, des amusements qui leur permettent de s'éloigner et de se dérober à la vue du maître, et Dieu sait s'ils y sont habiles et allègres. 11 importe beaucoup pour cela que la surveillance que Ton exerce sur eux ne leur soit pas un poids et une chaîne : elle doit être active, incessante, mais il ne faut pas la leur faire sentir, alors seul on les surveille mieux et on les connaît davantage. Veulent-ils jouer à cache-cache, ce jeu favori qu'on proscrit et qui est la terreur des surveillants, il n'y a qu'un moyen de les surveiller sans qu'ils s'en doutent, c'est de jouer avec eux. Sous

prétexte de se cacher, on les suit, et sous les recherches que le jeu commande, on déguise sa surveillance.

Ah ! ce jeu de cache-cache ! combien il m'a donné de troubles et d angoisses.

C'était sur une falaise au front chauve. D\in côté, une immense prairie à pente rapide, émaillée d'immortelles et d œillets sauvages ; de lautre, la mer qui frémissait en déferlant sur les rochers. Cette prairie, toute riante qu'elle fût, était trompeuse et perfide, car elle se terminait brusquement et comme si elle offrait une continuation aussi gracieuse au point le plus élevé de la falaise. Rien n'annonçait le précipice qui la finissait au haut, et ce précipice était la mer a cent mètres plus bas. De ce côté pas une plante, pas un sentier, rien ^ui offrît un espoir quelconque à l'œil iffolé de celui qui s'y serait précipité. 3n aurait dit que la main de Dieu avait )artagé la falaise, pour en jeter la moitié lans le vaste océan. Il n'y avait que des

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rochers rompus. A peine y distinguait-on ' un ou deux d'entre eux qui s'avançaient dans le masque de terre, comme une langue timide. Quiconque s'y serait aventuré donnait d'un mouvement dans le vide et se brisait dans sa chute.

Or, c'est sur cette colline que j'organisai un jour une partie de ce jeu maudit. Le sort me choisit pour chercher, et aussitôt ma gent trotte-menu de disparaître, et moi, la tête contre un vieux mur en ruine,

décompter : Un, deux, trois, quatre

cinquante, et je me retournai ; mais plus rien autour de moi, rien que la prairie avec ses fleurs, que le vent faisait badiner doucement. Je cherche, le nez au vent, les veux en furet. L'un émerge sa tête de derrière un roc perdu au pied de la falaise; j'y cours et le découvre; un autre en fait autant, et je le prends aussitôt, puis un troisième, puis un quatrième, puis tous, moins un, me tombent sous la main.

Je cherche encore, je cherche longtemps, mais aucune tête ne se montre plus à mes yeux. Alors, une pensée horrible vint me frapper comme la foudre. Se serait-il, par malheur, aventuré du côté perfide de la prairie montante ? Oh ! du coup qu'elle me porta, mes membres tremblèrent et mes yeux s'obscurcirent. Je gravis la falaise, j'allongeai ma tête sur labîme ; mais rien ne parut à mes yeux troublés. Comment, du reste, voir ce qu'il y avait au fond, là, parmi les rochers que la mer avait laissé nus.

La mort dans Tàme, je descendis, tandis que les autres enfants, qui ne voyaient pas mon trouble, étaient à me poursuivre de leur joie impitoyable. La marée était basse, je pus aller jusqu'aux rochers.

Mon cœur reprit quelque assurance; il n'était pas là, brisé, au milieu des algues vertes qui pendaient aux rocs, comme une chevelure de soie. Je levai les yeux, et quels ne furent pas ma surprise et mon effroi,

lorsque je vis Robert blotti sur une langue de pierre qui émergeait à peine sur Tabîme. Par quel prodige d^équilibre y étaitil parvenu ? Je ne sais. Je crus un instant que les jambes me fuyaient, mais toutefois je retins un cri sur mes lèvres, car la secousse de la moindre surprise le faisait choir à mes pieds. Je tremblais, je pâlissais ; quelques secondes s'écoulèrent ainsi ; elles furent des siècles pour mon angoisse. Tout à coup, je le vis grimper doucement ; mon cœur cessa de battre, mon haleine demeura en suspens. Il gagna le haut gail lardement et disparut. Il était sauvé.

Merci, mon Dieu ! m"écriai-je, merci, et aussitôt les larmes coulèrent de mes yeux abondantes.

Je remontai vite rejoindre mon troupeau. Il m'attendait, dans les transports de la victoire. C'était à moi de parer encore. Ah! oui, volontiers, m"écriai-je, mais allons plus loin. Je choisis un lieu qui n'offrît aucun danger, pour me remet-

tre à compter : Un, deux, trois, quatre, et les choses allèrent aussi gaiement que devant. Certes, si jamais j'ai cru à Texistence de Tange mystérieux qui veille sur les témérités et les aventures des enfants, c'est ce jour- là. Qiioniam Angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibus viis tuis. In manibus portabunt te ne forte offendas ad lapidem pedem tuum.

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