‹ Famille et collègeChapitre 19 sur 26 · ETUDE · texte numérisé non relu

ETUDE

C'est dans la petite ville qui m'a vul: naître que j"ai fait l'apprentissage de malpremière école; et quelle école grandf Dieu! jamais je n'en perdrai le souvenir.!, Je me vois encore à Tâge de six ans, à peine honoré des insignes de ma virilité,*) et m'en allant à travers la grand'rue, iieri| comme Artaban. Ma mère m'avait dit quei le temps était venu d'être un homme pour tout de bon ; jusque-là je n'en étais un quel; pour rire. La veille, seulement, elle m'avait fait dépouiller les petites jupes qui

— i85 — n'étaient pas ;le mon sexe, afin de réussir mieux sur moi, quand, le lendemain, elle me conduirait au collège.

J'entrai tout muet, et jetant les yeux dans tous les sens, j'embrassai d'une seule vue ce qu'il y avait dans le parloir. En attendant que Monsieur le Directeur vînt, je faisais mille tours autour de la table, je posais mille questions. Je montais sur les chaises et sur de vieux fauteuils; je crois même que sous mes secousses, Tun d'eux s'effondra ! Je fus saisi d'épouvante, ma mère devint pourpre ; le directeur entra. Il fallut commencer, dès l'abordée, par faire des excuses. Ce n'est rien, Madame, s'écria le Directeur, le fauteuil était cassé. Alors, pourquoi donc le mettre ainsi tout arrangé, comme s'il se portait bien ? C'est sans doute pour surprendre la bonne foi des petits turlupins de mon espèce. C'est égal, je sens encore dans le coffret de ma frêle poitrine d'enfant la commotion électrique que le fauteuil m'avait causée.

J'écoutai, recueilli, toutes les observations, les recommandations de ma mère, et je la regardais tout joyeux, tandis qu'elle parlait. Quant au directeur, je n'avais pas pour lui le regard plein et franc de ma mère ; j'inclinais la tête quand il s'adressait à moi, et mes yeux, suivant le parquet d\m bout à l'autre, allaient jusqu'à découvrir au loin un petit camarade qui passait. Enfin, la présentation faite, ma mère m'embrassa^ tandis que le directeur me conduisait par la main jusqu'au lieu de la récréation. Là, je fus d'abord ébloui par cette grande cour, ces beaux arbres et cette multitude d'enfants qui couraient en [ tous les sens; puis, quelques-uns s'étant détachés de la course commune pour venir à moi, je fus bientôt dans le tourbillon de la troupe bruyante. Je vois encore cette belle et spacieuse maison, aux grandes fenêtres, aux portes larges et belles, ces jardins immenses tout le long d'une cour qu'ils ornaient de leur verdure, ce chêne

vert dont nous ramassions les glands, ces platanes élancés, autour desquels nous faisions des rondes insensées. Tout cela est dans ma mémoire, comme si c'était d'hier. Les Messieurs de la Société de Marie dirigeaient cette maison. Il m'est arrivérarement, dansmavie, de rencontrer des maîtresplus distingués et plus dévoués. Nul n'entend aussi bien qu'eux l'éducation de famille. Leur manière est toute paternelle, leur commerce doux et agréable.

J'ai vu parmi eux des hommes du plus haut mérite, qui nous charmaient des journées entières, autantpar la bonté qu'ils portaient à tout ce qu'ils faisaient que par la grâce de leurs récits. Il en est un surtout que je ne puis taire, tant il se presse de lui-même sous ma plume et dans mon cœur. Ah ! celui-là, par exemple, c'était un vrai charmeur. Il nous aurait tenus pendus à ses lèvres et le jour et la nuit, et parfois, s'il traversait la cour, fut-ce même parmi l'ardeur du jeu le plus échauffé,

nous nous arrêtions pour courir à lui et lui demander une de ces histoires qu'il savait si bien dire. C'était une fête pour nous que d'aller en promenade avec lui. Nous avions hâte d'arriver au but, sur le haut de Sainte-Barbe ou de la colline des Sables, pour former une couronne autour de lui, et l'écouter deux heures durant. Il se nommait M. Alphonse.

Oh ! ce Monsieur Alphonse, comme nous l'aimions î II n'était question, dans nos familles, que des histoires de M. Alphonse. Et il savait si bien ménager notre attention et nos surprises, il mettait un art si achevé dans ses contes, que nous demeurions toujours en suspens, toujours dans Tattente et le désir de la suite ; c'est ainsi qu'il nous tenait des mois entiers avec une seule narration, etnousforçaitàbiensavoir nos leçons, à bien faire nos devoirs, afin que l'histoire vînt couronner nos efforts, ne serait-ce que pendant cinq minutes.

C'est ainsi, de ces lèvres séductrices et

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par manière d'amusement, que j'ai appris [histoire, non pas une histoire quelconque, mais la vraie histoire, la grande qui ne s'apprend que plus tard, sur de vieux parchemins et dans les archives. C'est ainsi que toutes les campagnes de Napoléon, avec leurs plus minutieux détails, m'ont été données. Lorsque, dans la suite, j'ai voulu faire des recherches, que j'ai lu les grandes biographies des grands hommes, les mémoires, les revues historiques, grande a été ma surprise de ne plus être surpris. Je savais tout cela. M. Alphonse nous avait tout appris. Je garde une éternelle reconnaissance et une affection profonde à ce maître bien-aimé, que j'aurais voulu avoir durant de longues années. Ses récits charment encore mon souvenir, et quand je me reporte par la pensée vers cette plage chérie de mon enfance, il me semble que le vent de l'océan et la voix mugissante des vagues me portent le doux nom de mon maître.

— igo —

Qu'il reçoive ce tribu tardif mais sincère d'une amitié qui ne Toublie pas.

Sous des hommes aussi aimables, mon amour de Técole ne fit que croître. Je m'y rendais avec entrain, dès que j^avais bu mon lait et que j'avais embrassé ma mère. Bientôt, prenant de Tàge avec des forces, je fus admis à l'étude du matin; et, pour ne pas manquer à la cloche qui l'ouvrait, je me levais à cinq heures. Dès la veille j'avertissais ma grand'mère, que nous appelons dans notre langue Amacho ou Amatchi^ ce qui veut dire petite mère. Pourquoi ma grand'mère ? parce que, après les coqs qui chantaient en duo, à Taube naissant du jour, dans notre bassecour, la première personne que j'entendais, c'était elle. Ces bonnes vieilles sonties plus alertes à se lever matin. A peine Taurore aux teintes rosées s'est-elle assise sur la colline et parmi les bois qui forment sa chevelure, qu'au milieu des poules et des coqs, des oies et des dindons, il est rare

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que vous ne vo\'iez pas une bonne vieille leur distribuant leur déjeuner. On dirait qu'a mesure qu'on approche du terme de la vie et que les jours déclinent, on éprouve le besoin d'en augmenter la durée : Puisque voilà la fin, hàtons-nous de vivre!!! Oh î cette bonne Amatchi, avec quelle tendresse et quel regret dans la voix elle venait me tirer d'un sommeil où j'étais si bien ! Je me levais aussitôt, malgré le froid de l'hiver, car, tandis que je m'habillais à la hâte, le grand foyer, où l'on couchait de grands bois en long, se réveillait aussi et s'animait en pétillant, de manière que ses belles flammes qui léchaient le mur norci me pussent réjouir les yeux et les mains, dès ma sortie de ma chambre.

Puis, la tète bien enveloppée, une petite lanterne à la main, je sortais dans la nuit sombre et le brouillard. Il n'y avait personne dans la grand'rue à cette heure, je n'entendais que mon pas, qui résonnait comme celui d'un homme, dans ce silence

solennel. J'arrivais à la porte de Técole ; là, rien encore ; mais tout à côté, il y avait un cordonnier que nous appelions Zango inoi{^ jambe courte, à cause de celle qu'il avait perdue. La lumière de sonquinquet était le phare qui nous ralliait tous autour de sa boutique. Comme ce cordonnier était l'homme le plus brave et le plus honnête qui se puisse rencontrer, il nous admettait dans sa petite loge en attendant le signal de rentrée à l'étude. Nous restions dans l'admiration du travail opiniâtre et gai de cet homme, qui se complaisait à nous entendre et à nous répondre, sans perdre une seconde, ni un coup de marteau, ni un point de ses coutures. Nous l'entretenions de nos malices d'enfant, qui lui rappelaient les siennes, tout en grignotant le petit pain d'un sou, tout chaud, que nous avions acheté chez Paul, à Pol-Beita. La cloche venait nous surprendre au milieu de nos rires et de nos saillies d'esprit; c'était l'étude du matin.

Cette étude est la meilleure de toutes pour les maîtres et les élèves : pour les maîtres, parce qu'elle est la plus calme; pour les élèves, parce qu'ils sont plus dispos au travail, que leurs têtes, fraîchement ouvertes aux leçons et aux livres, s'y portent avec plus de liberté et d'ardeur. Il n'y a donc pas grand embarras pour le maître à garder la tranquille assiette qu'il occupe à cette heure. Si les hommes qui se dévouent à l'éducation des entants doivent toujours se posséder et garder cette plénitude d'âme si nécessaire à l'observation, si la réserve et la prudence sont les gardiennes assurées de leur dignité et de leur empire, les maîtres d'étude ont encore plus besoin, s'il se peut, de redoubler cette garde autour d'eux-mêmes, et de ne jamais quitter prise sur la retenue et la paix, qui sont leur force. On nous disait autrefois, par manière de dérision, que le maître d'étude était un professeur d'éloquence muette, et cette plaisanterie cou-

vrait le mépris sous lequel on tenait cette chaire trop souvent garnie d'ignorants, de gens sans culture et de bas lieu. Il est vrai, le maître d'étude est un professeur d'éloquence muette, et comme le professeur se doit en exemple à ses élèves, celui qui enseigne le silence Timpose d'autant plus sûrement qu'il se tait lui-même davantage.

Le premier soin, le premier devoir du maître qui veille au silence et au travail est donc le silence même. Si sa nature vive, son intempérance sont telles qu'il ne puisse supporter le moindre mouvement, la moindre incartade d'enfant sans crier aussitôt, qu'il descende de sa chaire, et laisse la place à d'autres; car une àme inquiète, impressionnable, qui prend feu pour rien n'est point faite pour siéger là où il se faut garder avec la raideur et le froid tranquille du marbre. C'est sur une chaire d'étude surtout que le maître doit être rhomme fort d'Horace :

Fortem et tenacem propositi virurn.

L'étude est la base même d'une maison d'éducation ; ce que j'ai vu de ruines amoncelées dans ce foyer du travail et du recueillement passe tout ce qu'on peut imaginer de plus extravagant. J'ai souvenance qu'en mes jeunes années, on exposa à nos petites cruautés de collégiens un jeune et charmant professeur dont nous devînmes bientôt les âmes damnées. Rien en lui n'inspirait la crainte et le respect. Au lieu de nous dominer d'un regard ferme et tète levée, il semblait nous demander pitié ; son œil était suppliant, son attitude inclinée lui donnait un air gauche qui portait le rire à nos lèvres. Et puis, pour comble, il avait la triste manie de nous parler à tout propos. A peine voyait-il quelques-uns d'entre nous chuchoter de livre à livre, de cahier à cahier, il nous lançait sa trompette de voix qui faisait lever toutes les tètes, et nous voilà tous en l'air pour un quart d"heure, et le travail en perdait autant. Le recueillement rompu.

nous étions bien aises de nous lancer quelques sourires, puis des sourires on allait aux murmures; et le brave homme, alors, avait beau menacer, nous rappeler à l'ordre, gesticuler, tempêter et crier, cela ne faisait que développer l'orage jusqu'aux éclats les plus scandaleux. Ne pouvant pas vaincre par la force, il faisait contenance de battre en retraite, ce qui augmentait notre audace et notre joie, car la faiblesse d'un maître rend les enfants sans pitié. Les têtes brûlées, les mauvais élèves (et il y en a toujours), montaient des cabales où le maître ne voyait rien, et lui, perdant la || tête, en venait jusqu'à les ménager comme les athlètes de toutes les méchancetés. Puis, quand nous en avions tout notre soûl, nous rentrions de nous-mêmes dans le silence, qu'il n'interrompait que par des gémissements, des tristesses et des changements de postures dans sa chaire, d'un homme fort en malaise avec lui-même. Il n'est point de spectacle plus humiliant et

plus pénible que celui d'un maître qui se livre ainsi pieds et poings liés entre les mains de ses élèves.

Pas n'est besoin de crier et de faire du bruit; il suffit d'une fermeté sage et sans éclat. Quand les enfants voient que le maître les regarde, sans peur comme sans parole, ils ont des craintes qui les tiennent en bride. Le silence est pour eux plus menaçant que la voix la plus terrible. Quand ils entendent les éclats de la colère, ils courbent la tête, et se disent à part eux-mêmes : laissons passer Torage, et ce sera fini. Mais il n"en va pas ainsi dès qu'on leur tient tète en silence. Ils ont grande frayeur de ce qui n'éclate pas au premier feu. Ils ne savent pas ce qui les attend au sortir de Tétude, et il n'est rien de plus salutaire que cette incertitude pour des enfants. Jamais on ne doit faire d'observation à l'étude, ou si on en fait, c'est toujours de inanière que les élèves s'en aperçoivent le moins possible.

On appelle d\in signe de la main le petit impertinent que Toeil n'a pas suffi à réduire, et on lui dit tout bas à Toreille : « Vous viendrez me trouver après Tétude, j'aurai quelque chose pour vous. » Cela met en trouble Tenfant, et lui fait reprendre la sagesse qu'il n'avait plus.

I.e maître d'étude doit tout voir, et ne laisser rien passer; c'est pourquoi toute son attention et tous ses yeux, roulant sans cesse sur son troupeau, ne lui sont pas de reste.

Il regarde tout, observe les moindres mouvements, réprime les causes les plus éloignées de désordre d'un coup de maître, et ne s'émeut de rien. C'est l'âme tranquille et d'un ton ferme, qui ne souffre point de réplique, qu'il arrête les plus petites prétentions des plus fortes tètes, de ceux-là même qui, à cause de leur âge, se croiraient affranchis de la règle commune. La moindre tentative de réponse même respectueuse doit être ré-

duite à l'étude, dès sa première manifestation; ce n'est le lieu de rien entendre et de rien accepter. Hélas ! nous avons tous plus ou moins la vanité de vouloir l'emporter du coup, même sur des intentions qui ne se manifestent pas ; nous ne pouvons pas souffrir un mouvement négatif qui met en doute notre autorité, et nous voulons réduire jusqu'à la pensée ellemême qui ne se traduit pas, mais qui se trahit timidement par un geste. Il faut savoir attendre et ne pas se livrer à la discussion, car c'est s'abandonner à la défaite. Dans une dispute à l'étude, les enfants prennent toujours parti pour l'-élève contre le maître, les esprits s'échauffent et de part et d'autre passent les bornes. Lorsque le jeune et brave maître auquel nous faisions voir toutes les couleurs, à la seconde, n'eût plus en main qu'un sceptre qui tombait en quenouille, toute l'école fût en émoi. Les choses en étaient venues à tel point de désordre^ nous machi-

nions si bien toutes les malices à la sourdine, qu'il était impossible qu'on les prévît, et partant qu'on les prévînt. Il fallut cependant mettre un terme à la triste situation d'un maître si capitaiement en butte à nos moqueries, et pour ce, on nous en présenta un autre.

Figurez-vous une tête ronde, encadrée dans une chevelure noire bouclée, et ornée de deux yeux toujours grands ouverts. La surprise du changement fît silence à sa vue. Nous le regardâmes, indécis de ce qu'il serait et de ce que nous serions avec lui. Un de m.es camarades, voulant continuer sans doute sur l'ancien pied, se hasarda jusqu'à me dire tout bas à l'oreille : Tiens! mais c'est une lune nouvelle. Le nouveau maître, à qui rien n'échappait, et qui n'avait pas un œil à trembler, s'écria aussitôt en le désignant du doigt : (( Vous me ferez cinq cents lignes. )> — Peste, il n'y va pas de main morte, celui-là, me dis-je en moi-même. C'est

ainsi que le nouveau maître fit son entrée à son étude. Celui-là fut un maître pour tout de bon. Jamais je n'ai vu deux cents jeunes gens et enfants marcher dun pas plus régulier, garder un silence plus profond que sous son commandement. Armé d\in petit carnet noir, seul confident de ses notes, il ne nous disait jamais rien. Il était là, immobile sur sa chaire, sans perdre un de nos mouvements et une de nos paroles. A quelque moment que nous levassions la tête, nos yeux étaient assurés de rencontrer les siens. Il ne nous perdait pas de vue une seconde. Si parfois nous menacions de nous lever pour aller à lui, d"un geste il nous en éloignait. Si d'une main il mettait un signe sur son carnet, nous étions inquiets; nous savions ce que faisait cette main tranquille avec son crayon, mais nous nous gardions bien d'en témoigner de la surprise, car la main aussitôt se serait encore inclinée sur le carnet. Oh î ce maître-là nous tenait bien,

je vous assure ! Et il n'était pas méchant, mais ferme et attentif à la moindre chose ; rien ne lui échappait. Il relevait tout, et parfois nous étions étonnés de la perspicacité avec laquelle il déjouait nos plans les mieux combinés, nos complots les mieux ourdis. Je ne l'ai jamais vu en colère; il avait tant de bonhomie dans sa figure et dans sa voix, que volontiers nous lui aurions sauté au cou et sur les épaules, n'était qu'avec tant de douces apparences, il nous donnait ses pensums de la meilleure grâce du monde. Nos récriminations ne Tém-ouvaient ni dans un sens ni dans l'autre, il ne s'en réjouissait ni ne s'en attristait aucunement ; sa figure ne trahissait ni la satisfaction, ni la joie. C'était le maître parfait dans toute l'acception du mot. Je le vois encore, ce brave M. Pedros, au milieu de la grande cour, avec son carnet noir, et nous appelant à lui les uns après les autres : k A nous les comptes, (( maintenant; vous vous êtes amusés de

tel moment à tel autre moment de l'étude, cela fait cinq, dix, vingt minutes de récréation que vous vous êtes payées d'a- « vance : il est juste que vous les rendiez maintenant au travail. Système de com- '( pensation \ \ l » Et nous aussitôt de prendre notre cœur à deux mains et d'aller au travail, jurant bien qu'il ne nous y prendrait plub. Oh ! ce M. Pedros, disionsnous, il a l'œil du bon Dieu ; il voit

tout : : !

L'étude est un océan contenu ; c'est pourquoi il ne faut jamais attendre que ses flots aient fait dans la digue une large trouée pour en arrêter le cours. C'est au plus léger mouvement qui s'annonce de loin, c'est avant que les orages ne soient éclos qu'il importe d'opposer une barrière à leur empiétement. C'est ce que fait le maître qui observe bien ses élèves du haut de sa chaire, et qui ne se laisse distraire par aucune pensée étrangère à celle qui doit ['occuper tout entier. Dans les

débuts surtout^ les enfants tâtent leur maître, tâchent de le soumettre à toutes les épreuves, et s'appliquent à mesurer toute l'étendue de sa patience et de sa vivacité. Ils ne perdent pas une occasion de le tirer de son calme, pour le seul plaisir de voir jusqu'où il portera ses furies. Il y a un profond esprit de taquinerie dans les enfants réunis ensemble ; autant ils sont doux et patelins, quand vous les prenez seuls sous vos yeux, en tête-à-tête, autant ils sont fiers, indépendants quand ils sont réunis. Rien ne grise plus un enfant que la présence d'autres enfants; c'est pourquoi, en premier lieu, il faut faire le vide autour de lui pour le mieux tenir. L'isolement est la première sauvegarde de notre action sur lui. Il sait fort bien qu'ainsi, il sera sitôt vaincu que vu ; aussi aime-t-il mieux qu'on lui réponde parfois en public, qu'on lui reproche devant les autres ses incartades, car cela lui donne prétexte pour montrer sa tête et la tenir, pour afficher

aux autres son courage et sa ténacité.

Raison de plus de se tenir en garde contre ces joutes publiques; il faut le champ clos dans un combat avec les enfants. Rien ne les désarme plus que notre silence, et cela met fin, souvent étouffe en son germe même une cabale qu'ils avaient échafaudée sur un discours et un éclat qu'ils escomptaient d'avance en leur pensée. Prendre les choses au rebours de leur attente est l'arme du combat la plus sûre pour les vaincre. Rien ne les déconcerte, ne jette plus d'eau sur toutes leurs entreprises et leurs malices les mieux ménagées, comme de les voir interprétées et prises dans le sens qu'ils n'avaient pas prévu. Cela les renverse, et ils en demeurent interdits. Ils s'attendent à un éclat? Eh bien ! on les suit d'une àme tranquille. Ils veulent une observation, on ne la leur fait pas, ou on leur dit tout le contraire de ce qu'ils attendent.

J'assistai, un jour, a une distribution

de prix, où je vis avec la dernière évidence comment on peut remporter sur les plus fortes intrigues par cette ruse et cette habileté. La salle était pompeusement ornée. Le sénat et les anciens des élèves, qui sont les philosophes et les mathématiciens, occupaient le fond, et dominaient par-dessus les autres tètes. L'avant et Tarrière-bans des Girondins et de la Montagne, qui sont les humanitaires et les avocats de la rhétorique, aiguisaient leurs becs et leurs langues pour un coup d'État. On sentait dans Pair un souffle de révolte.

Le Supérieur s'avança lentement, suivi de son escorte, entre les rangs des élèves: le silence se fit. Les premières nominations vinrent couronner les premiers élèves sans soulever de protestations; mais à un moment donné, un nom fut prononcé qui souleva la tempête. Sans doute, Télève qui le portait ne méritait pas Thonneur que ses maîtres lui faisaient, au sens du moins de

la Montagne et de la Gironde. Des murmures montèrent de cette mer houleuse, comme des vagues mugissantes. Évidemment, nous nous attendions à un éclat, a la foudre : mais quelle ne fut pas notre surprise, quand Tabbé Thenon, se levant avec un fin sourire, contenant son émotion, comme si de rien n'était, s'écria : (( Messieurs, dans une réunion qui se respecte, on n'a pas accoutumé d'applaudir de la voix, mais bien des mains seulement. y> A ces mots, dits avec sang-froid, la Gironde et la Montagne se regardèrent étonnées, les applaudissements suivirent les murmures, et les élèves se dirent en sortant de la salle : « Décidément, M. le Supérieur est plus fort que nous, il a bien démonté notre batterie. »

Voilà une assemblée proprement accommodée, et une partie bien gagnée sur des élèves qui, quoique de première force, n'avaient pas pu prévoir cette sortie et ce coup d'adresse.

L'attention du maître d'étude à ses élèves ne doit pas se borner à des regards plus ou moins longs et soutenus, il faut qu'elle soit une étude approfondie, une sonde qui fouille dans les yeux d'enfants jusqu'à l'àme. Car dans toute foule de jeunes gens, ou d'hommes, il y a des tètes dominantes, il y a des volontés qui s'imposent aux autres par leur audace et leur énergie. Dans toute aventure, ils sont les capitaines, qui lèvent l'épée en signe de ralliement, au moindre mot d'ordre qu'ils jettent; ce sont les meneurs ou ceux qui sont capables de l'être. Le maitre les doit démêler de première vue dans le troupeau compacte, serré. Suivant qu'il saura les prendre, il en fera un corps de majordomes, capables d'exercer sous ses ordres la plus heureuse influence sur tous les autres. Les caractères d'entrain, de courage et de volonté, loin d'être étouffés, doivent être soutenus et applaudis ; c'est leur mauvais usage qu'on réprime. J'en

ai connu qui conduisaient les affaires les plus difficiles, les plus embrouillées avec toute TafFection, la capacité et l'art qui se peuvent désirer.

Se servir d'eux sans le leur dire, sans leur donner aucun commandement ni aucune charge, mais seulement sous un semblant de fermer les yeux, quand cela va bien ; c'est la manière la plus heureuse de les employer à son propre usage. Une fois la distinction des esprits forts, des volontés capables de prendre empire sur les autres, faite et bien établie, le maître se garde de se reposer dessus comme sur un bâton de tutelle, encore moins de leur faire sentir qu'il y compte, et qu'il subordonne son action à leur concours. Non, son attitude doit être fière, indépendante de toute affection et volonté d'enfant. Mais il est un moyen de grande efficace, qui peut lui assurer Tappui et la force des chefs de troupe, et sans qu'ils s'en doutent; c'est de leur inspirer une amitié et une estime pro-

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