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fondes. Une fois qu'il sera aimé et estimé des plus forts, il e^^t assuré de leur concours dans toutes les circonstances, et cela, sans qu'il le demande, et quoiqu'il n"en témoigne aucun désir et aucune satisfaction. Avec eux, les autres seront toujours sous son commandement et ne lèveront jamais la tête au-dessus du niveau commun.
Quand on discerne, au contraire, autour de soi des enfants qui fuient toute influence, si forts, si indomptables dans leur caractère, que ni Taffection, ni la force ne les sauraient réduire, il faut chercher d'autres puissances de leur mesure à leur opposer, et vaincre ou du moins neutraliser leur funeste empire par des volontés aussi énergiques qu'on arme contre eux.
Mais telle est notre déplorable inclination au mal, que l'homme qui emploie son esprit et sa force pour combattre le bien a plus d'empire sur nous que celui
qui le soutient. Toutes choses égales d'ailleurs, l'enfant, le jeune homme qui résiste à Tautorité, qui la brave, a plus d'appui que celui qui la soutient et s'y soumet. Pour un enfant que rallie la sagesse, dix suivent l'étendard de la révolte. Il y a comme un fluide magnétique d'insubordination en nous, qui fait écho à tout cri de désobéissance: un secret instinct malgré nous applaudit le non serviam qui monte de l'abîme sur les lèvres des humains. Ah ! c'est que tous égaux par la nature, par notre origine et notre fin, nous n'avons rien en nous qui accepte le pouvoir et l'autorité d'un semblable : c'est une humiliation amère que fait peser sur les hommes leur déchéance originelle.
Rien ne détruit plus sûrement l'influence funeste d'un fort et mauvais esprit que l'isolement et le peu de cas qu'on fait de lui. Jamais il ne faut ni s'en inquiéter ni s'en émouvoir, car c'est lui donner plus de force et de poids. Rien de plus funeste à
une influence que de n'en pas tenir compte. C'est une illusion dangereuse que de croire détruire une force parla résistance; la résistance l'exerce, au contraire, et la développe davantage. Mais si on ne lui fait aucune opposition, si on fait le vide autour, elle s'anéantit par son rien faire. Les forces physiques tombent et se détruisent par le manque d'exercice : ainsi en est-il des forces intellectuelles et morales.
Si donc on ne joue pas à exercer la volonté résistante, Tesprit mal tourné et dominant de Tenfant, il finit par perdre toute l'énergie dont il voulait faire usage comme d'une arme de combat, et n'ayant plus où Texercer, il en resserre les cornes. Les Rodriguez, les Jean Climaque, et, en général, tous les hommes qui ont fouillé notre nature, c]ui, avec la lampe des vierges sages, en ont éclairé chaque jour les coins et les recoins, disent que l'arme la plus sûre contre la tentation est de n'en faire aucun cas, c'est-à-dire de la
mépriser, comme chose indigne de notre attention.
Quand Tennemi vous vient susurrer des infamies à Toreille, tournez-lui le dos et suivez votre chemin. Il lui est une humiliation cruelle que de se voir méprisé, que de sentir son éloquence tourner a sa confusion. Eh bien! il en doit être ainsi de Tennemi qui ose se lever parfois parmi le troupeau candide des enfants. Il ne faut pas lui donner V importance qu'il attend de noiis^ mais bien le prendre en nain quand il croit se grossir en éléphant. Se lève-t-il tout d'un coup comme pour s'afficher en homme, après avoir ajusté une cabale afin de s'exercer au combat et à la résistance, on ne lui dit rien, on se garde d'élever la voix, de le secouer, de faire, en un mot, Téclat qu'il a voulu provoquer; mais on le prend à part, on l'isole de tous les autres camarades, et cela sans donner à sa réflexion le temps de venir à son secours. Alors il est vaincu et réduit à néant.
car il a été éloigné de bonne heure, et avant d'être en état de faire le mal. Il ne suffit pas qu'il se taise: son silence parle plus fort dans ces occasions que sa langue. Il faut qu'il soit éloigné absolument. Ce serait manquer de courage et de volonté, et le réjouir surabondamment que de quitter la partie quand on en est là avec lui. Pas d'éclat, pas de résistance ouverte, mais un appel et un éloignement ferme, sans donner attention ni oreille à aucune explication. Si par malheur on n'arrêtait pas cette tête dans sa levée, d'autres de son espèce, et il s'en trouve toujours, surgiraient, et bientôt, grâce au fluide magnétique de la résistance que nous portons tous, la cabale montée s'étendrait en traînée de poudre sur tous, sur les plus timorés comme sur les plus audacieux.
Que faire, quand on a poussé les choses au point d'avoir formé sous ses yeux un bataillon ennemi, toujours en embuscade
pour épier les moindres fautes et en tirer avantage contre soi ? C'est toujours avec le calme qu'on tue la tempête, pour si développée qu'elle soit. C'est donc notre calme, notre façon presque indifférente de répondre aux manifestations les plus scandaleuses, comme si on n'en avait ni peur ni souci, qui réduira à néant les efforts les mieux combinés. Dès que l'on voit que les vents sont déchaînés, que la mer gronde et pousse ses flots jusqu'aux nues, on se tait et on regarde, tout en tenant main ferme par-dessous. Si nous nous agitions au milieu du mouvement et du bruit général, notre intervention ne ferait qu'en augmenter la force et la durée. Le moins que pourraient faire nos paroles et nos gestes serait de s'aller perdre dans le tumulte, et de donner par là un triomphe plus éclatant à la révolte. Rien qui donne prise davantage aux excès les plus bruyants que de voir des mains et des pieds qui remuent, une bouche qui
s'ouvre et qui se ferme dans le vide, sans qu'il soit possible d'entendre.
Il y eut, un jour, un maître dont la seule vue provoquait la joie la plus signalée parmi les élèves, tant ils se promettaient de rire sous son commandement.
A peine s'était-il installé sur sa chaire, que les plus jeunes, à la mine candide, mettaient leurs têtes dans les bras en tapinois. Ils demeuraient ainsi quelques instants, feignant de dormir, puis un œil plein de malice se levait du coin du coude, ayant Tair de dire : Eh bien î commencez donc ? Aussitôt on entendait remuer les pieds sur le parquet, et de petits rires suffoqués, et des chuchotements et des murmures ; c'était à ne plus y tenir. Avez-vous fini ? dit le maître d'une voix dolente et traînante. Oh ! alors, ce n'étaient plus ni chuchotements ni murmures, c'était un cri formé de mille cris joyeux et de grands bruits sous les tables, et des conversations furieuses et précipi-
tées. Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ! Il tomba comme le soliveau dans la mare aux grenouilles, et toute la gent gouailleuse et criarde de gagner aussitôt les cavernes profondes du silence et de la retenue. Les têtes se raidissent d'un air grave et sérieux, les lèvres se serrent, les fronts s'inclinent peu à peu, et Ton n'entend que le bruit des livres et des cahiers qu'on feuillette, comme si le travail n'avait pas été interrompu de deux heures. Les yeux eux-mêmes, ces yeux tout àlheure si fiers et délurés, cherchent une contenance d'étude et de réflexion profondes sur la plume en suspens. « La comédie est terminée, s'écrie le Soliveau; c'est vraiment dommage, Messieurs ; je me promettais cependant de rire à vos ébats. )) Les têtes ne bougeaient pas, et les yeux n'osaient point se lever, dans la crainte de s'accuser mutuellement.
« Je reprendrai moi-même le troisième acte de votre pièce, ajoute le Soliveau,
et vous verrez que vous en serez satisfaits. »
Or, le lendemain était un jeudi, jour de congé et de fête. Dès que les manifestants de la veille furent entrés à Tétude, quelle ne fut pas leur surprise de voir, aux lieu et place de leur maître habituel, le Soliveau qui les regardait, calme, immobile, sans proférer une parole. Chacun avait gagné son banc et attendait le signal pour s'asseoir, lorsque, sur toutes les oreilles attentives, tombèrent ces quelques mots, qui semblaient de la foudre : « Messieurs, aujourd'hui, jour de congé, je joue le dernier acte de la pièce que vous vous êtes si librement payée hier : au travail. )> Et, la tâche imposée, tout le monde se mit au travail sans mot dire, sans maugréer d'aucune sorte, car on avait crainte que cela ne recommençât de plus belle le dimanche suivant. Trois heures durant les têtes ne laissèrent point de sentir le poids du Soliveau, et les plumes de cou-
rir en grinçant sur les feuilles blanches. Après le repas de midi et la récréation qui le suit, ce fut à recommencer jusqu'au soir. Ah î je vous promets bien que les bras en avaient tout leur soûl, et les yeux aussi. On n'en pouvait plus de se taire et de rester assis. Ainsi fut apaisée la noise, et l'envie de la noise. La fermeté et une fermeté tranquille, fermeté de soliveau, est le salut d'une étude troublée, comme d'un État en discorde. La débonnaireté, au contraire, et une facilité qui va en faiblesse opèrent le mépris et les attentats les plus audacieux. Et une fois sur la pente de la révolte, tout se précipite en danger et en ruine ; les airs suppliants, les paroles douces et bienveillantes, loin de prévenir les éclats, mettent le feu aux poudres, et Ton ne se peut relever alors que par des coups de force, où le bonheur ne préside guère moins que la sagesse et l'énergie.