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REPAS, RÉFECTOIRE

Si la récréation libre met à nu et en jeu tout le caractère de Tentant, rien ne trahit davantage ses appétits et ses instincts que la table. Là, ils lui échappent des yeux et des lèvres, sans qu'il lui soit possible de les couvrir. Le réfectoire est donc aussi pour un éducateur un lieu d'observation et d'étude. A peine les élèves y entrent-ils que leurs yeux courent d'une table à l'autre et y cherchent ce qui convient à chacun ; les narines se dilatent et interrogent les fumées

de la cuisine, pour savoir ce qui viendra après; et leur plus ou moins d'empressement et d'avidité à s'asseoir et à se servir montre avec éclat le degré de violence de leurs passions. La tenue à table, les mouvements, les impatiences, les mécontentements, les voracités diverses, les manières plus ou moins rapides de jouir qui s'y manifestent sont comme des ouvertures en dehors, par où l'âme de l'enfant se montre Ici, de même qu'au dortoir, il ne faut rien exagérer, et surtout prononcer trop vite en soi sur les apparences si souvent trompeuses. Souvenons-nous que le plaisir de la table est un plaisir nécessaire, tant qu'il ne se porte pas à des excès aussi nuisibles à la santé que contraires aux lois de la morale. La nature a mis le plaisir dans les opérations de l'homme nécessaires à sa vie, dit saint Thomas. Xatiira aiitein delectationein apposait operationibus necessariis ad vitam Jwminis. C'est pourquoi l'ordre naturel exige que l'homme

use des plaisirs de la table selon ses besoins. Or, qui connaît les besoins de chacun ? Les besoins sont aussi divers que les tempéraments ; ils diffèrent en chacun de nous, et nous mordent avec plus ou moins de force et de cruauté, ainsi que les maladies, suivant la diversité de notre constitution. Quand nous entendons un cri ou des soupirs d'une âme accablée par le mal, nous jugeons de sa douleur par Tacuité de ses cris et le déchirement de ses plaintes; de même les besoins de l'homme se traduisent par des empressements plus ou m.oins avides, et là où nous voyons vice et dégradation, il n'y a le plus souvent qu'une nature qui cherche à satisfaire ses besoins. Quand donc l'homme se porte avec force à une chose^ il ne fait souvent qu'accuser l'intensité des besoins qui le pressent. Ne soyons pas si prompts à mettre sur le compte du vice ce que la nature réclame si fort comme sien. Les uns sont satisfaits avec un rien,

d'autres avalent des montagnes. Ceux-ci veulent vivre de telle nourriture^ préparée de telle manière ; ceux-là ne la peuvent point souffrir ou la veulent d'autre façon. Qu'est-ce à dire ? si ce n'est que les uns ont des besoins d'oiseaux qui se contentent d'une becquée, tandis que d'autres sentent en eux-mêmes des gueules de lion auxquelles il faut franche lippée. Et cependant, on fait vertu à ceux-là de ne manger pas, tandis qu'on accable souvent ceux-ci sous le poids du vice, qui leur est aussi étranger qu'aux premiers. Il y a plus de vertu dans Thomme qui mange beaucoup, et pas tout son soûl, que dans celui qui prend peu de chose, mais tout son plein : Tun comble son besoin, et l'autre se prive. Est-ce que l'oiseau a beaucoup de mérite de se nourrir de becquée, tandis que l'aigle se repaît d'un agneau ? Ne poussons donc jamais la rigueur de nos jugements, et observons les avidités si variées des enfants à table, sans nous en émouvoir.

avec un esprit de nature et de justice. Que les enfants aient du plaisir à manger, rien de plus naturel : c'est là une nécessité con^ tre laquelle il ne faut point réagir. Puisque le plaisir de manger est le fond même de l'appétit, et que l'appétit est une assurance de bonne santé, il importe de ne pas les rendre insensibles à ce goût qui leur fait prendre si volontiers Taliment nécessaire à leurs forces et à leur développement : c'est l'excès en toute chose qui doit être combattu, ce sont les transports excessifs qui demandent à être émoussés. Après un examen détaillé et sérieux du tempérament de l'enfant, de ses habitudes, de ses besoins, on peut plus heureusement et plus sûrement adoucir Télan de ses premières poussées.

Il est un point qui m'a toujours donné la dernière surprise dans les maisons d'éducation, c'est la lecture qui est faite dans les réfectoires durant les heures de repas. Cette voix de recto tono partant

comme une trompette, sur tout ce bruit d'assiettes et de fourchettes, m'a toujours paru une excentricité sans but et sans profit. Cette lecture, utile peut-être à quelques maîtres qui se veulent donner des airs de vivre au-dessus de la nature, et d'être insensibles aux jouissances de la table, est souvent nuisible a la bonne formation de Tenfant et à la surveillance que l'on exerce sur lui. Au risque de passer pour un réformateur à outrance, je ne saurais ne pas insister sur ce point, et donner ma pensée plus complète. Je fais appel a tous ceux qui ont observé avec attention ce qui se produit dans les réfectoires pendant les repas d'élèves, et tandis qu'on y lit rhistoire de France ou autre chose. Les maîtres d'abord sont attentifs à la fois aux enfants et à l'histoire, et cette attention partagée ne saurait jamais être bien sérieuse; l'Histoire ou les enfants en doivent souffrir. Que s'ils se tiennent tête levée, tout oreilles et tout yeux à l'histoire,

comme cela est nécessaire pour toute lecture dont on veut tirer quelque profit, les enfants sont perdus de vue, livrés à euxmêmes, et Tart infini de l'éducation, qui réclame la surveillance et Tattention les plus minutieuses de tous les instants, est abandonné au moment et au lieu où il doit s'exercer avec plus d'avantage.

Les maîtres attentifs à la lecture ne sauraient observer avec soin les enfants. La réflexion, cette espèce de sonde qui doit toujours accompagner l'œil de celui qui regarde pour pénétrer plus avant; la réflexion, qui étudie et dissèque, si je puis m'exprimer ainsi, ce que Toeil voit, leur manque totalement, puisqu'elle est tout entière à la lecture. Mais je trouve des inconvénients autrement graves à cette lecture, si je considère les enfants ; et ici, je n'ai besoin que de la nature et de la raison pour plaider cette cause : elles protestent toutes les deux contre la lecture du réfectoire. C'est une loi de la nature deve-

nue un proverbe, qu'on ne saurait faire plusieurs choses à la fois sans les compromettre toutes les deux. Chaque chose a besoin de son temps et de sa peine. Nous portons en nous deux hôtes très exigeants, et chacun d'eux réclame son repos particulier et sa nourriture à sa manière et en son temps. Tandis que le corps se meut, gravit les montagnes, fait des courses folles, se livre à une gymnastique furieuse, Tesprit, lui, se détend, Tàme se repose. Tandis que Tàme se recueille, pense et produit ses œuvres, le corps se délasse à son tour. Mais ces deux hôtes ne se livrent jamais à leur activité plénière à la fois, chacun a son heure et son tour, car si Tàme se permettait de vagabonder en ses parages, tandis que le corps court les siens, nous nous irions cogner du nez sur les arbres du chemin ou rouler dans les ruisseaux. C'est ce qui nous advient quelquefois, quand, par aventure, l'hôte d'en haut déserte ainsi son foyer, et veut faire à la

la course avec Thôte d'en bas. Il en est de n:ième pour la nourriture ; nos deux hôtes veulent leurs heures de repas, sans cela, ils se nourrissent mal Tun et l'autre.

Quand Tàme se nourrit en même temps que la bête, celle-ci mange mal ou 1 ame ne se nourrit pas. Ce n'est point encore là le point le plus grave et le plus haut de mon observation. Voici qui est encore plus fort, et que j'appellerais Vultima ratio de ma thèse. La vie est une lutte perpétuelle de la chair contre l'esprit, a dit Tapôtre : Tesprit ne saurait donc jamais lâcher prise de son empire sur la bête ; mais aussi, s'il ne veut point être un jour ou Tautre secoué au-dessus de sa force, et passé sous son joug, il doit se tenir en garde contre la tyrannie. Sans doute, les rênes sont toujours à l'esprit, mais à la condition que ces rênes ne deviennent jamais un joug, et que Tesprit fasse droit à toutes les exigences légitimes et sages de la bête. Si Ton veut que le corps soit docile.

il ne faut pas le pousser à la révolte par des sévérités qui le passent. Il faut lui donner ce qu'il réclame par droit de nature : le vice est toujours dans les excès contraires, la vertu dans le juste milieu, et la physiologie a observé que les excès dans les deux sens conduisent aux mêmes désordres. Le corps auquel on donne tout son soûl, et celui que Ton prive, éprou- \ent les mêmes révoltes et vont aux mêmes folies. Il faut donc, en nature comme en société, faire droit aux exigences légitimes et sages de chacun.

Or, Tune des grandes lois de la morale et de la nature^ est celle qui affranchit l'esprit dans le temps que la bête fait sa bête, ou satisfait à sa nature. C'est lorsque le corps est dans ses opérations qu'il faut le plus affranchir l'esprit, et le tenir dans une hauteur sereine et indépendante; alors seul, il courra les chances de ne se ravaler jamais à la condition de son hôte inférieur. Tout ceci

veut dire que c est au moment où les enfants se livrent au repas, à la satisfaction de leursappétits, à ce moment où tous leurs sens se réveillent, qu'il faut le plus affranchir leur esprit. Il ne faut pas qu'ils réfléchissent alors qu'ils se replient en eux-mêmes, de manière qu'ils soient tout entiers au plaisir qu'ils éprouvent; par conséquent, il ne faut rien leur donner qui, au lieu de détendre leur âme, la captive au contraire, car ce qui captive absorbe et tourne en dedans, et quand il y a du feu dans un foyer, il ne s'agit pas d'en fermer les portes et les fenêtres, il s'agit de les ouvrir, tout au contraire, afin qu'on en puisse sortir à l'aise et sans brûlure.

Or, la lecture du réfectoire, loin de distraire les enfants, les captive au contraire, les renferme en eux-mêmes et les livre pieds et poings liés à toutes les réflexions, qui celles-là leur montent d'en bas. Et ' qu'on n'aille pas nous dire que la lecture distrait les élèves et fait diversion à l'opé-

ration de la table, l.cs enfants, quand ils mangent, n'écoutent pas la lecture qui leur est faite ; autant vaudrait-il leur jouer de la musique, elle leur charmerait les oreilles et les distrairait davantage. Non ! ce recueillement forcé au temps où la nature réclame plus d'expansion et de joie, est aussi contraire à la morale qu'à la nature. Tous les auteurs de la vie spirituelle, depuis saint Jean Climaque jusqu'à Rodriguez, disent que pour ennoblir les opérations de la béte, il faut affranchir l'esprit, rélever au moment que la béte opère en bas; que c'est au temps oià l'inclination est la plus grande, la plus violente vers la matière, qu'il faut détendre son esprit, afin de ne l'arrêter pas à ces fonctions vulgaires, de crainte qu'il ne s'y complaise^ et qu'enfin, le meilleur moyen de combattre la tentation et les exigences de la chair est de se distraire, car la distraction est l'arme la plus victorieuse pour sauver sûrement l'esprit.

Il importe donc que les enfants soient distraits et non pas absorbés durant les heures de repas. Quoi de mieux pour faire diversion à leurs appétits et à leurs instincts, que de lâcher prise et donner plein champ à toute la furie de leur langue et de leur humeur ? Quand ils parlent et qu'ils s'amusent, ils pensent moins à euxmêmes et davantage à leurs camarades, à qui ils doivent répondre tout en mangeant. Pourquoi, du reste, aller contre la nature, qui réclame cette expansion, ce besoin de communiquer, de rire et de parler durant les repas? Cette violence est ici dangereuse car elle tourne en dedans, bien loin de disparaître. L'expansion, le besoin de communiquer va aux passions ; l'entretien qui n'a pas lieu en dehors se fait dans Tintimité recueillie des instincts, des appétits qui se satisfont.

Rien de plus calme, de plus silencieux que le commencement d'un repas : ventre affamé, dit La Fontaine, n'a pas d'oreil-

les; les oreilles absentes, les langues ne sauraient parler. Mais à peine a-t-on porté à ses lèvres le premier coup de gaieté qui couronne si bien les premières ouvertures, les voix montent peu à peu, et vite après, on n^appartient plus à la table, ni aux mets qu'elle porte, on est tout entier au voisin que Ton veut convaincre d'un fait contesté ou engager dans une partie amusante. Et si ce repas est un repas d'enfants, la discussion, les rires sont encore plus forts et vont même, le plus souvent, jusqu'à faire oublier les meilleures choses, celles qu'on aurait dévorées dans le silence, avec toutes les voluptés de la bête qui s'en lèche les doigts. Les enfants, ne l'oublions pas, n'aiment rien tant que le jeu et Tamusement; donc, les laisser s'ébattre aux repas, c'est donner carrière à une de leurs tendances heureuses, pour en combattre une mauvaise, et il n'est rien de mieux, pour réduire une passion, que de lancer toute bride à une autre passion qui

nous détourne et nous distrait de la première.

Si, aux heures de récréations, on doit veiller avec soin à ce que les enfants jouent et se distraient au lieu de rester immobiles, tout entiers à leurs pensées et à leurs sentiments fraîchement éclos, à plus forte raison devra-t-on les pousser à converser^ à discourir et à se distraire aux heures de repas, qui les inclinent encore bien plus à leurs passions et les tournent en bas.

Ce n'est pas encore là le seul avantage du repas parlé, dans les maisons d'éducation. Après la distraction vient la correction. Les entretiens, les discussions, les projets de jeux auxquels se livrent les enfants pendant qu'ils mangent, n'ont pas seulement le don de les distraire, mais encore celui bien plus utile de leur faire voir les défauts qui échappent à leur nature durant le repas. Malgré tout le soin, toute la rigueur de notre surveillance, nous ne pouvons pas tout voir en

eux : bien des choses nous échappent, mais rien aux enfants. Aucune indélicatesse, aucun manque d'égard, aucune gloutonnerie, aucun empressement n'est à couvert de leurs yeux scrutateurs. Toute l'attention qu'ils n'ont plus sur eux-mêmes s'étend sur les autres. Si par malheur Tun d'eux montre trop d'empressement à se servir, il l'aura vite sur le nez comme coup de baguette sur les doigts. S'il se sert le premier sans tenir compte de ses camarades, s'il convoite longtemps des yeux la petite portion choisie sur le plat qui arrive, il y en aura un qui surprendra sa préférence et son choix^ et il baissera son regard d'une manière distraite et humiliée. Toutes les manifestations de Tégoïsme, des appétits, des avidités sont relevées avec une rigueur sanglante, et celui qui en est l'heureuse victime n'a qu'à rentrer ses cornes en silence, s'il ne veut soulever une tempête qui l'enfonce encore davantage. Quoi déplus nécessaire

à la formation de l'enfant que cette vigilance et cette correction qui s'exercent sur lui pendant qu'il croit tenir ses préférences et ses passions cachées et secrètes. Tous ces yeux qui lèvent la couverture et regardent à la fois en dedans, et les découvrent, lui donnent une humiliation aussi salutaire que profonde.

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