CLASSE , ENSEIGNEMENT
La classe est, à proprement parler, un lieu d'enseignement. Gomme il est possible, toutefois, d'y glisser l'éducation, j'en veux dire quelques mots. Cette bonne éducation dépend surtout de Tempire et de rinfiuence que peut exercer le professeur sur ses élèves. C'est à lui de se mettre en haute estime à leurs yeux et en profonde affection dans leur cœur; pour cela, il doit être irréprochable dans sa manière et dans son enseignement. Pour cela aussi, il lui importe de bien préparer sa classe, de la préparer non seulement
au point de vue des matières à enseigner, mais encore, et peut-être bien plus, au point de vue des choses à dire. Il faut tout prévoir, et être bien assis sur toutes choses, avant que de prendre siège dans sa chaire d'enseignement. La préparation de la classe et une préparation complète, de manière à ne rien laisser à l'improvisation et à la surprise, est absolument nécessaire pour obtenir et garder empire sur les élèves. Car ici, la moindre lacune, la moindre hésitation donne prise à la défiance sur le savoir du maître, et un maître surpris en flagrant délit d'ignorance, même une seule fois, descend immédiatement de l'estime dans la déconsidération et le mépris. Désormais, il aura beau parler, faire éclater sa science etTétendue de ses connaissances en mille rencontres, il ne pourra jamais recouvrer sa place perdue. Quand une classe n'est pas préparée, malgré notre habileté à couvrir notre retraite, et souvent nos insuffisan-
ces, malgré nos dixer^ions habilement ménagées pour distraire l'attention, cet œil de Tintelligence, sur un point qui nous échappe, et où nous sentons que le bât nous blesse, les élèves s'en aperçoivent bien vite. La malice les pressant, ils s'efforceront de nous rappeler, quelque agrément que nous leur puissions offrir ailleurs, sur la corde où ils nous sentent si mal en équilibre. C'est un jeu pour eux si agréable que de voir leur maître à Tépreave et prenant mille postures variées, pour ne pas se tenir en celle qui lui sied mal. Les malins, tandis que lui développe longuement une histoire avec mille circonstances intéressantes, ou une observation qui met en crainte les esprits prompts à se lever, chuchotent de Tun à Tautre, inclinés sur leurs livres, sourient malignement, et lui font de timides et innocentes questions, par manière de bâtons jetés dans les jambes. Alors, le maître, voyant sa chute inévitable, et pour ne pas s'enfoncer
davantage, s'arrête court, fait volte-face, et impose le silence par un éclat désastreux qui couvre sa défaite, mais non son ignorance. Une préparation sérieuse aurait suffi pour le mettre au-dessus de ces luttes cruelles, et lui éviter une humiliation qui est une ruine à lui et à ses élèves. Le maître, au contraire, qui se présente sur sa chaire, son enseignement bien préparé, bien soutenu par ses travaux, toutes les difficultés vaincues d'avance, est comme un chevalier armé de toutes pièces en champ clos. Les élèves, habitués qu'ils sont à le voir toujours sûr de ses avances^ ne hasarderont même jamais une question qui puisse mettre en doute son savoir et leur confiance, tant ils sont assurés qu'elle sera aussitôt relevée avec avantage. Il fait réciter les leçons, les explique avec clarté, précision, par manière de notes qui agrémentent un texte. Il ne s'étend pas trop longuement, car il noierait sa note dans des considérations étrangères où elle ne
paraîtrait plus, et il n'aurait pas le temps de tout expliquer. Ces explications doivent toujours être courtes et claires ; ainsi les élèves les saisissent et les prennent, et le maître montre qu'il a plus de savoir qu'il n'en dit, qu'il tient en réserve d'autres choses, comme petits papiers rangés en ordre dans un tiroir, et qui attendent une occasion pour en sortir. Il est bon souvent de ne pas s'étendre, de s'arrêter une fois qu'on a donné le suffisant, tout en montrant la pointe d'autre chose qui appelle une demande. Il est bon aussi d'attendre la demande, de la provoquer au besoin habilement, pour développer davan.tage son enseignement, afin que les élèves ne voient point dans le maître une suffisance, ou pour le moins une complaisance à faire connaître sa science.
Rien n'est comparable à l'influence qu'exerce un maître habile, toujours préparé sur tout et toujours sur ses gardes. Il n'est pas nécessaire qu'il soit un savant, il
suffit qu'il le paraisse, et il le paraîtra, bien sûr, si sa classe est sérieusement préparée. On voit souvent des hommes de première force, de transcendance intellectuelle et de vaste érudition, échouer misérablement devant des enfants de douze ans. Les titres universitaires eux-mêmes, quelques soins qu'on ait pris, quelques travaux qu'on ait faits pour les conquérir, ne sont pas un sûr garant pour renseignement; ils ne garantissent pas contre les surprises d'une classe non préparée, et si on y subit une humiliation, elle est d'autant plus profonde qu'on est plus élevé dans l'échelle et les grades des connaissances humaines.
Les hommes de grand savoir, dont les connaissances sont les plus étendues et les plus variées, ont encore besoin de plus de préparation que ceux qui n'ont pas la science voulue ; car il est plus facile d'acquérir le nécessaire de façon à satisfaire aux exigences des jeunes esprits que de se réduire, d'ordonner ses idées
de manière à se rendre accessible à eux. Il est si difficile à l'homme de science de se borner, de se convaincre que les enfants ne sont pas à la hauteur de son intelligence, déjà mûre et rassise! Se réduire quand on est immense de savoir, se rapetisser quand on est grand, s'habituer à la plaine quand on a vécu toujours sur les sommets les plus voisins du ciel, c'est, à coup sûr, ce qu'il y a de plus ardu, et qui demande le plus d'efforts.
L'homme qui, au contraire, chemine péniblement dans le savoir humain, qui est obligé de faire entrer dans sa tête par ordre, et une à une, toutes les connaissances, en commençant par les plus petites et les plus faciles, se met plus uniment à la portée des élèves. Il a vu comment il a dû procéder lui-même, comment il lui a fallu émietter la science, pour ainsi dire, afin de la faire entrer plus facilement et plus avant dans son cerveau, et c'est sans grand effort, et en suivant la pente de son
esprit, qu'il emploie le même procédé pour communiquer ses connaissances à ses élèves. Autre chose est de savoir, autre chose d'enseigner. Tel qui est assis sur les bancs de TAcadémie n'est pas capable d'enseigner la grammaire française à un enfant, et tel qui ne saurait écrire une page sans faire sourire l'académicien renseignera merveilleusement. On ne demande pas que le maître sache beaucoup, mais seulement qu'il sache très bien ce qu'il enseigne^ et surtout qu'il enseigne bien ce qu'il sait.
Cela exige une grande souplesse de caractère et une grande connaissance des enfants, car on doit pouvoir donner à son enseignement toutes les formes variées qui le puissent faire entrer plus facilement dans les intelligences si diverses. Il en est de l'intelligence des enfants comme de leur estomac. Il est un temps où il ne faut leur donner que du lait et des nourritures d'une facile digestion; mais quand ils prennent
plus de forces, que les dents viennent en aidé au travail de Testomac en lui envoyant des aliments préparés à son usage, on commence par lui donner des viandes légères, puis enfin, quand ils sont prêts de toutes pièces, que leur bouche est bien armée, on leur donne une nourriture d'homme.
Il est des estomacs faibles malgré Tàge et les forces, des estomacs délicats qui ne peuvent point supporter tel aliment, des estomacs dont il faut stimuler l'activité par des épices et des boissons. Aux uns, il faut, immédiatement après l'absorption d'une nourriture, quelque chose de plus qui la fasse bien accueillir et garder à l'intérieur ; aux autres, des déguisements et des atours qui flattent l'œil et le goût. Et que sais-je ? les estomacs et les caprices de l'appétit et du goût sont si divers qu'ils désespèrent l'art culinaire et la médecine.
Il en est absolument ainsi des intelligences, et surtout des intelligences d'en-
fants. Leur nourriture première doit être le lait, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus simple, de plus élémentaire dans renseignement ; ce n'est qu'après un fort long usage des choses faciles qu'on peut pro-i gressivement aller à de plus fortes, et^ encore faut-il alors et toujours préparer, et comme mettre en morceaux et presque en poudre ce qui a trop de substance et de force. C'est pourquoi le professeur doit, tout en préparant ses matières, les réduire, les émietter, les mettre en mille formes variées, de façon qu'elles puissent entrer sans effort dans les esprits les plus faibles et les nourrir. Son enseignement doit être comme la parole de Dieu, du lait pour les uns et de la viande pour les autres ; et pour tous, une nourriture en rapport avec leur puissanced'absorption et leurs besoins de vie intellectuelle ; ce qu'il donne aux uns par grandes portions, il le distribue aux autres par petites becquées. Ceci suppose une connaissance profonde du tem-
pérament intellectuel de chacun, de ses aptitudes, de ses ressources, et partant, établit avec la dernière rigueur que Tenfant lui-même doit être l'objet des observations et des premières et des plus sérieuses études du professeur. C'est faute de connaître cette diversité des intelligences qu'on passe en pure perte les années les plus précieuses de la jeunesse et de renseignement.
Le plus sûr pour le maître, quand il se trouve en face d'intelligences si diverses, c'est de prendre dans le nombre les plus faibles, et de réduire son enseignement à leur faiblesse ; alors il est convaincu qu'il ne perd pas son temps et que tous profitent de ses leçons. Tous ne peuvent pas vivre de viande, mais tous peuvent vivre de lait; c'est la quantité qui doit être doublée pour les tempéraments qui en réclament davantage. Si un maître n'est pas capable de descendre, de se réduire au niveau des plus petites intelligences, de se
faire petit avec les petits, simple avec les j simples, faible avec les faibles, ses leçons ^ pourront être très élevées, burinées à la dernière perfection, mais elles passeront au-dessus de ses élèves, comme ces courants supérieurs de Tair, que nous ne sentons pas au-dessus de nos tètes, et qui .cependant portent les nuages. Sa voix sonore sera une cymbale retentissante, et rien de plus ; il aura le plaisir de s'être complu à sécouter lui-même, et sa classe sera un monologue plus ou moins brillant, où les auditeurs n'auront rien compris. Pascal disait : « Il y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu'ils entendent vêpres. » Les élèves qui écoutent un maître dont renseignement les passe sont ces gens ; ils entendent le sermon comme ils entendent chanter vêpres. Ils en entendent la musique et le chant ; quant aux paroles, elles sont lettres fermées pour leur entendement.
C'est donc avec raison que j'ai soutenu, il n'y a qu'un instant, qu'il est plus difficile à un savant de savoir réduire son enseignement à la portée des petites intelligences, qu'à un esprit ordinaire d'arriver à la connaissance juste nécessaire à un cours sérieux et utile. L'homme qui sait beaucoup au delà de ce qu'il faut, voulant se réduire, condense le plus souvent trop de choses en peu de mots, ou bien s'échappe à tout instant en digressions qui égarent les élèves et leur font perdre le fil de la leçon. De sorte que le savant et l'ignorant qui enseignent arrivent tous les deux au même résultat, s'ils ne préparent pas leur enseignement, s'ils ne le mettent pas en rapport avec les intelligences qu'ils cultivent.
Tout cela ne veut pas dire qu'il ne faille jamais sortir des matières de la classe, ni rien dire qui puisse distraire un instant lattention des élèves. Au contraire, j'ai dit plus haut qu'il fallait souvent assaison-