‹ Famille et collègeChapitre 23 sur 26 · DO · texte numérisé non relu

DO

ner la nourriture suivant les exigences de Testomac ; de même il faut souvent assaisonner son enseignement de bons mots, d'échappées spirituelles et de récits charmants ; cela ne fait qu'en rendre la compréhension plus facile. Surtout quand les matières enseignées sont par trop relevées et absorbantes, il les faut ménager avec soin, s'arrêter souvent, laisser souffler l'esprit, qu'une tension trop grande pourrait rompre et briser, et donner ces viandes fortes entre deux aliments plus faciles et entre deux coups de vin de gaieté, qui les fait passer avec avantage. La classe est un banquet intellectuel, où il faut ménager tous les mets, de manière que les premiers ne remplissent pas toute la place. C'est au maître d'observer cette progression, et | d'interrompre souvent même la série et l'ordonnance du festin par des saillies et des récits qui en rendent la longueur et la durée supportables. Cela s'appelle donner de l'entrain à sa classe, pour la tenir sans 1

cesse en éveil, sans fatigue et sans ennui. Une classe sans entrain est une classe morte, une classe qui dort. Qu'attendre d^elle alors ? Un maître qui garde sa chaire avec la raideur d'un Caton ou d'un Socrate, sans se dérider jamais, sans lâcher prise à la bonne humeur gauloise, et agrémenter ses graves leçons de quelque ris, fait bientôt dormir sa classe. Les yeux du corps resteront bien ouverts, ils promèneront ou reposeront avec langueur sur le maître qui parle, mais l'attention, qui est Toeil de Tâme, sera fermée, et celle-ci dormira son plein sommeil, une fois repue d'une leçon qu'on a rendue indigeste et lourde. C'est pour charmer sa classe que le maître peut, avec avantage, lâcher volée à la variété de ses connaissances. Il doit même faire des lectures qui lui mettent tous ces agréments dans sa tête et sur ses lèvres, car elles font partie de la préparation de la classe. Cette préparation comprend donc Tétude des élèves, de leur

caractère, de leur humeur, de leur intelligence, des matières à enseigner et des connaissances faciles qui ornent et charment renseignement. Connaître ses élèves, posséder ses matières, les donner avec clarté et mesure , interrompre la monotonie parfois accablante du cours par des envolées qui élèvent et distraient les esprits, de manière à tenir sa classe toujours en éveil et en haleine, c'est le rôle d'un professeur qui entend bien Tart d'enseigner. Sans doute, sous le prétexte de donner de l'agrément à sa leçon, on ne doit pas s'étendre au delà des limites raisonnables et faire de sa classe une récréation intellectuelle. Tant sans faut; la classe est un lieu de travail, mais le travail, pour être supportable, demande quelques douceurs.

Par les grands jours d'été, quand le soleil mord les épaules du laboureur qui travaille en son champ, il y a tout à côté Tombrage touffu et parfumé, pour délasser ses membres fatigués, et le clair ruis-

seau qui murmure sous la mousse pour désaltérer son gosier altéré, et le fruit pendu à Tarbre pour rafraîchir sa bouche sèche et Tembaumer. Si Fauteur de la nature a ménagé ces biens, ces haltes bienfaisantes sous l'oasis, au travailleur de la terre, c'est pour nous faire entendre qu'il y a aussi dans les travaux intellectuels de ces repos nécessaires, qui les rendent utiles autant qu'agréables.

Le maître pour soutenir l'attention de ses élèves, relever son cours, donner de l'entrain à sa classe, l'animer, non seulement ménage des surprises, mais encore fait parler les élèves, les interroge, et jette ses questions par manière d'énigmes qui excitent leur curiosité et leur émulation. Sa parole, il doit la ménager, ne la livrer qu'en dernier lieu et comme couronnement qui clôt le débat qu'il a engagé. Les élèves doivent parler plus que lui. Ainsi, il se réserve pour le meilleur moment, celui où toutes les recherches restent impuis-

santés. S'agit-il d'un passage de Virgile ou d'Horace à expliquer dans les termes qui rendent le mieux la pensée de l'auteur : il interroge un élève ; celui-ci donne un mot qui ne répond pas encore au sens de la phrase latine ; il en interroge un autre : celui-là trouve une nuance plus proche de la pensée qui domine ; puis un troisième, jusqu'à ce qu'il ail trouvé le mot vrai, qui va à l'expression latine comme un jeton à son casier. Aussitôt il le relève, il l'inscrit avec soin ; c'est la traduction faite par les élèves, et il sort souvent de ces joutes intellectuelles de véritables chefs-d'œuvre, que le maître lui-même n'aurait pas pu trouver dans son cabinet. Combien n'y at-il pas de professeurs qui doivent leurs plus beaux travaux de commentaire et de traduction, leurs travaux les plus achevés sur le latin et le grec, aux questions, aux réponses, aux observations faites par leurs élèves. Rien n'éclaire plus un texte contesté, une phrase obscure.

que ces émulations acharnées après son vrai sens.

Il en va de même pour les compositions françaises. Le professeur compare les travau.x divers des élèves, en montre les beautés et les vices ; tel a développé une partie avec art, tandis que tel autre Ta sacrifiée par impuissance ou par oubli ; en revanche, celui-ci a fini avec ampleur et richesse, s'étant réservé les plus beaux éclats pour la fin, tandis que celui-là termine comme un essoufflé qui n'en peut plus. Ces deux travaux se complètent Tun l'autre, et en observant encore les autres compositions, on trouve que ce qui manque à l'un va à Tautre. L'un est doué de plus d'imagination que de raison, l'autre de plus de raison que d'imagination; telestfroid, glacial; tel plein d'ardeur et de fougue : celui-ci se laisse emporter par les exagérations d'une nature qui saute au premier feu, comme une cavale indomptée ; celui-là est d'une quiétude

d'àme que rien n'ébranle, et comme chacun porte dans ses écrits sa propre nature, on fait à la fois sur les devoirs d'enfants une étude psychologique et littéraire, et on complète en sa pensée et dans son cours les défauts des uns par les qualités des autres, on prend dans l'abondance échevelée des uns de quoi suppléer à l'aridité des autres. Rien qui anime plus une classe que ces rapprochements et ces comparaisons, qui sont comme des portraits d'autant plus saisissants qu'ils contrastent davantage entre eux, parce que les élèves y sont touchés au vif, et que les traits de leur nature sont merveilleusement rendus par eux-mêmes. Ils se mirent comme en un miroir sur le tableau tracé d'euxmêmes par eux-mêmes, tableau dans lequel leurs traits s'accusent d'autant plus vivement qu'ils sont mis en opposition et en parallèle avec des traits différents, semblables à des dessins d'ivoire sur un fond noir.

Page 1