‹ Famille et collègeChapitre 4 sur 26 · DEUX EXEMPLES · texte numérisé non relu

DEUX EXEMPLES

Un jour, je vis un petit enfant à qui sa vivacité faisait faire un usage trop fréquent de ses poings. A peine échangeaitil quelques mots, qu'il se montait comme un coq irrité, et il fallait voir ses coups qui pleuvaient sur la tête d'E^mile, son frère î Or, cette fois, il le battit si bien, qu'il le blessa. Aussitôt, ce furent des cris, des larmes et des injures dont la maison retentit. La maman accourut tout émue, inquiète : (( — Polisson, qu'as-tufait?... Demandepardon à Emile 1... » Et Tentant de dire en tremblant : — a Pardon ! . . . Emile î . . . » — •

(( A genoux !... )^ reprend la mère... Pour le coup, Tamour-propre du petit homme s'indigna... — (^ Non, répondit-il, ce n'est pas un Dieu, mon frère. » La mère insiste, et le petit homme de répéter toujours : «Ce n'est pas un Dieu, mon frère. » — « E!h bien ! dit la maman, tu ne déjeuneras pas avec nous, jusqu'à ce que tu aies obéi. »

On se mit à table ; mais à table, il y avait un vide. Le père le remarqua, il fallut appeler le grand coupable et le juger. Le père donc parla ; mais l'enfant murmurait toujours : — <( Ce n'est pas un Dieu, mon frère. » Et le vide restait à table, et tout le monde regardait tristement ce vide, et la maman encore plus.

Cependant;, les plats se succédaient, et le vide ne se comblait pas. Le dessert, ce plaisir des enfants, s'étalait déjà dans toute sa splendeur. La mère avait son cœur à un autre dessert dont elle se serait bien passé. Alors, je me levai, j'appelai le petit homme; je le menai dans sa

chambre, et lui dis : — « Pourquoi, mon enfant, ne veux-tu pas demander pardon à genoux à ton frère, puisque maman le veut ainsi ?...)^ — « Mais ce n'est pas un Dieu, mon frère, n me fît-il. — a Mon ami, repris-je, est-ce que tu n"as pas été quelquefois à la cathédrale pour y voir les cérémonies du Jeudi-Saint?... » — ^( Oui, Monsieur!... » — (c Kst-ce que tu n'as pas vu Monseigneur TEvéque, avec ses beaux habits, à genoux devant de pauvres mendiants et leur lavant les pieds?... » — (( Oui... » — (( Est-ce que tu es plus que Monseigneur l'Évêque?... )) — a .Non... » — c( Est-ce que ton frère ne vaut pas ces pauvres mendiants ?...)) — a C'est vrai ! ... » Je voulais continuer; mais Tenfant, vif comme la poudre, avait déjà disparu. Et lorsque je me levai, je le vis à genoux, aux pieds de son frère, lui demandant pardon. Ainsi, la persuasion avait opéré sur cette petite tête plus d'etfet que la tendresse, la violence et les menaces.

Une autre fois, j'eus à lutter contre une nature plus difficile, car elle était apathique. Un enfant charmant, aimable, gracieux, prompt au jeu, ennemi du travail, cachant derrière un œil tout franc ouvert des pensées souvent malignes, mais cependant pas assez pour qu'on ne les pût démêler dans le fond du regard candide; du reste, fantasque, quinteux, bizarre^ tel était le jeune Henri.

Par une belle soirée d'été, vers six heures, Henri n'était pas d'humeur à faire son devoir. Il trouvait qu'il lui siérait mieux de courir les champs et les bois et de s'établir sur la branche des arbres. Le temps était si beau, et il faisait si bon, làbas, sous l'ombrage parfumé des marronniers en fleurs; le gazon y était si doux, et les racines tordues de l'arbre, couvertes de mousse verte, vous invitaient si bien à vous y asseoir, pour rêver et dormir!... Les oiseaux vous appelaient de leurs derniers cris, célébrant à l'envi le coucher du

soleil !... Henri les entendait et les voyait. Ah ! que n'aurait-il pas donné pour avoir leur place sous le feuillage et sur les branches ! Mais il était là, assis, lui, sur le banc noirci et poli, ayant devant lui un autre banc noir et poli, et des livres qui dormaient.

— f( Petit oiseau au bec narquois, va voleter ailleurs, car ta liberté est un tourment pour le jeune captif, et tu as l'air de te moquer de lui par tes chants. »

— c( Voilà, tu es pris et moi je vais de (( branche en branche, picotant les fruits « et recueillant les miettes que tu as laissé « tomber pendant la récréation du goû- « ter. » Et tout ce temps-là, Henri, l'œil plein d'ennui, avait ses bras sur son livre et la tête avec l'oiseau,.

J'entre sur ce rêve et l'interromps. — « Que faites-vous, Henri ?... » — « Rien, Monsieur. » — « Et votre devoir ?... » — (( Je n'ai pas envie de le faire ». — <( Mais, mon ami, travaillez donc : sans cela, vous

serez consigné pour dimanche, et vous ne verrez pas maman. » — « Ça m'est égal. »

— (( Et le dimanche suivant non plus.... »

— (( Ça m'est égal », reprenait invariablement Henri. Encore, si cela ne lui fût arrivé qu'une fois!... Mais c'est que cette furieuse envie de rien faire lui prenait souvent, et quand elle le prenait, ni tendresses, ni menaces, rien n'y faisait... 11 fallait en passer par la petite tête d'Henri. Or, un beau matin qu'il était de cette humeur, je lui dis : — « Prenez votre chapeau, mon enfant, et me suivez. » — « Il ne faut pas de livre ?... » — « Non, rien. »

Jele conduisis à ma chambre, et sans mot lui dire, je le plantai là et me mis à vaquer à mes occupations, comme si de rien n'était, comme si Henri n'existait pas. Un moment, cela alla bien. Henri faisait Tinspection de la chambre ; il examinait la bibliothèque, les chaises, les tables, il comptait les livres, en lisait les titres, considérait le plafond et les tentures ; mais

bientôt, cette inspection terminée, il ne savait plus que faire de ses yeux, encore moins de ses bras, pendant comme à un nigaud. Enfin, las d'attendre : — (( Monsieur, me dit-il, qu'est-ce qu'il faut faire ?... » — « Rien, mon ami, puisqu'il vous sied de ne rien faire. » Et puis, il se tut et se reprit à contempler le plafond, à regarder le ciel à travers la fenêtre. De temps en temps, sans qu'il s'en doutât, je jetais un regard furtif sur lui. De le voir ainsi, les yeux en l'air, les mains derrière le dos, sa lèvre inférieure qu'il mordait de ses dents d'en haut, on comprenait qu'il s'ennuyait mortellement. Une heure, deux heures se passèrent ainsi.

Et Tenfant répétait toujours : — « Mais, Monsieur, qu'est-ce qu'il faut faire?...

Donnez-moi quelque chose à faire! )> — (( Non, lui disais-je, vous n'avez voulu rien faire, vous allez vous en payer tout votre soûl ; vous ne ferez rien de tout le jour. ))

De fait, Henri ne fit rien de tout le jour; mais le lendemain, quand j'entrai à Fétude, il mordait à ses livres comme un affamé à son pain. A Tair avide dont il s'y prenait, je vis que la journée serait bonne. Et la journée fut bonne, et plusieurs à la suite.

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