‹ Famille et collègeChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

QUE LA VIE TOUT ENTIÈRE DÉPEND DE LA BONNE OU MAUVAISE ÉDUCATION DU CŒUR.

C'est le reproche éternel fait au collège de ne pas suffisamment cultiver le cœur. On y parle beaucoup à Tintelligence, on y forme l'esprit, mais non Tàme. Or, cela conduit à des abîmes ; car, que sert à l'homme d'avoir la science et d'être merveilleusement orné, quant à son esprit, si son cœur est gâté, ou s'il en est dépourvu ?... Le cœur est, en général, pour ne

pas dire toujours, le mobile de toutes les actions de Thomme. Tous les actes nobles, généreux, héroïques viennent du cœur.

Toutes les iniquités, les noirceurs, les honteuses passions en découlent. D'où vient que cet homme descend jusqu'à ces viles actions, ces honteuses bassesses, devant lesquelles, suivant l'expression de Lacordaire, le ciel et la terre se couvrent pour ne pas voir?... c'est que le cœur est gâté. D'où viennent ces ingratitudes, ces noires jalousies, ces envies et ces haines que rien ne peut assouvir?... du défaut de cœur. Le langage populaire, qui est toujours l'expression de la vérité et du bon sens, le dit fort bien : (( Que voulei-vous? cet homme na pas de cœur. » 11 a eu la jeunesse la plus dissolue, conséquence d'une adolescence livrée à elle-même et d'une enfance immolée, toute vive et toute palpitante, à la légèreté sacrilège des parents et des maîtres. Si donc les actions de l'homme sont surtout les filles de son cœur, elles en portent

les traits de noblesse ou d'infamie. A ses fruits, on reconnaît Tarbre, disait le Christ, à ses actions, on reconnaît le cœur de rhomme. 11 suit de là que si nous voulons élever Thomme, c'est-à-dire, imprimer à toute sa vie et à tous ses actes une tendance élevée, de façon qu'il ne fasse jamais que ce qui est digne de Thomme, et qu'il ne se ravale que par oubli à la bassesse des sentiments vulgaires, il faut élever la source de sa vie morale, c'est-à-dire le cœur.

La première condition pour Télever, c'est de l'avoir, de le tenir. Une fois qu'on le tient, qu'on en connaît les forces et les faiblesses, on est assuré d'avance d'un heureux résultat.

Sans doute, il ne faut pas croire qu'après bien des sacrifices, bien des ennuis, bien des larmes, ce cœur de vingt ans ne nous échappera pas quelque jour pour défaillir misérablement : ce serait asseoir ses espérances sur des illusions par trop fragiles. Tant que l'àme est captive dans sa prison

d'argile, elle bat de l'aile, c'est vrai, pour se maintenir à hauteur et ne pas tomber dans la fange, mais elle en est à tel point enveloppée, qu'elle doit craindre à toute heure d'en être souillée. Une fois qu'on a donné Thabitude des hauteurs et de la noblesse à un cœur dès Tenfance, il y remonte malgré ses chutes, par la force même de Theureuse accoutumance qu'il en a contractée dans l'éducation première.

Il y a cette différence entre l'homme sans habitudes vertueuses et celui qui en a : que le premier, une fois tombé, se complaît dans la boue et y demeure ; et que le second, au contraire, à peine a-t-il failli, qu'il porte ses yeux en haut, d'où il s'esi laissé choir, pour y remonter, suivant sa vaillance, plus ou moins vite.

Il y a toujours un souvenir de l'éducation première au fond de notre âme, bien vif, bien fort, et si elle a été bonne, Tœil de Tâme s'y porte souvent avec envie et tâche d'y atteindre.

La vivacité des impressions que Ton ressent dans Fàge de l'enfance fait, sans doute, que les images se gravent mieux en nous et d'autant plus profondément que nous sommes plus jeunes. Cette fraîcheur tendre des premiers jours de la vie dispose à toutes les impressions : Tàmeest ouverte à tout, avec l'avidité béante de savoir qui est en rapport avec son ignorance native. C'est l'affamée qui, sans cesse, tient sa bouche ouverte, et qui dévore toutes les choses, même les plus fades et les plus insipides, parce qu'elle a faim. L'âme se referme plus tard, et les impressions nouvelles courent le risque de rester en dehors, sans y entrer. Les vieilles seules demeurent ineffaçables, parce qu'elles datent du temps de la famine de savoir et de sentir, et que portées au fond de l'àme même qui s'est fermée dessus, elles ne sont point poussées par les nouvelles, qui ne sauraient les atteindre.

Il faut tirer parti de cette vivacité des

impressions premières, de cette malléabilité de Pâme de l'enfant, si je puis me permettre cette expression, pour y graver le sceau du premier amour, le sceau de Dieu et celui de la plus profonde amitié, qui est la nôtre.

Le cœur étant donc le principe de nos actes, et sa noblesse et son perfectionnement faisant la noblesse et la perfection de nos actes, il est évident que c'est vers lui que nous devons porter tous nos efforts.

Or, le cœur comme les autres facultés se perfectionne, s'ennoblit par son objet.

Il importe donc d'offrir au cœur de Fenfant un objet noble, élevé, de le lui présenter toujours, afin qu'il s'y attache irrévocablement. Mais le cœur, en outre de sa tendance générale au bien, revêt en chaque individu un cachet particulier.

C'est toujours le bien, le bon qui est cherché ; mais les uns l'entendent d'une manière, les autres de l'autre. Les uns veulent tel bien, les autres tel autre.

Chaque cceur, comme chaque esprit, a sa tendance particulière, propre, personnelle, et partant, son objet préféré. 11 ne s'agit pas de le lui enlever s'il est bon. S'il est indifférent, il s'agit de l'ennoblir. S'il est mauvais ; chaque objet mauvais d'une faculté, quoique, en tant que tel, il ne puisse pas être Tobjet d'une faculté, a son contraire qui, une fois connu, excite des désirs et une inclination dans son sens et attire plus fortement, c'est l'objet vrai ; et quand la faculté l'a reconnu, il n'est rien qui puisse égaler le transport qu'elle éprouve, ni la passion avec laquelle elle s'y porte. C'est ce revirement des facultés un moment abusées et portées par erreur vers la matière et tournées par une volte-face de la grâce divine, par la main d'un ami, le conseil d'une mère, l'encouragement d'un maître, vers l'objet vrai. Dieu, qui a fait les grands saints, les grands patriotes, les grands héros.

Il est donc d'une importance souveraine,

en éducation, de connaître les objets préférés d'un cœur, afin de les dépouiller de cet alliage trompeur qui en ternit la beauté et la grandeur ; car, comme le dit admirablement saint Thomas, tout acte tire sa qualité de son objet : Omnis actus habet speciem ab objecta^ et si nous l'ennoblissons, cet objet, Tacte grandit d'autant.

J'insiste sur l'objet de nos actes, puisque de lui dépendent toutes nos actions morales, et partant, toute notre vie ; la vie n'étant qu'une série d'actions bonnes ou mauvaises, la grandeur de notre existence dépend ainsi des actions dont nous la remplissons.

Que si Téducation n'est autre chose qu'élever, c'est-à-dire ennoblir, donner l'habitude des hauteurs à ses actes, il faut proposer à Tenfant. dès son âge le plus tendre, des objets où il monte sans cesse, sans descendre jamais. Quand nous voulons admirer un ciel plus serein, respirer un air plus pur, contempler un horizon

plus vaste, embrasser d'un regard toutes les beautés de la nature, nous ne restons pas dans la plaine, nous gravissons les montagnes. Je ne sais quel sentiment envahit le cœur de Thomme arrivé à ces sommets qui portent si haut la gloire et la magnificence de Dieu. La figure s'épanouit, la poitrine se dilate, le cœur bat avec force, et un cri s'échappe de Tàme : (( Que Dieu est admirable dans ces hauteurs!!! ))

Plus les montagnes sont hautes, plus notre vue s'étend, et plus nous pénétrons dans les cicux ; il semble qu'on approche ainsi davantage de la divinité.

Les voies diverses où cheminent les actions de l'homme sont leurs objets.

Faisons que ces objets soient des montagnes, des sentiers sur la crête des monts. Asseyons-y la conduite générale de l'enfant. De là, il ne contemplera que les cieux ; il ne verra de la terre que les beautés. Or, ce qui fait de nos objets des mon-

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