‹ Famille et collègeChapitre 7 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

qu'il faut au cœur de l'enfant un objet qui puisse satisfaire son activité.

Avant tout autre objet à p'>roposer à l'âme des enfants, il en est un qui va le premier dans Tordre de la nature, parce que les autres en doivent être la conséquence, et c'est nous-mêmes, c'est notre cœur.

Arrachés à leurs affections légitimes, séparés de leurs mères, jeunes, ils se trouvent, au collège, privés dans ce qu'ils ont de plus naturel et de plus sacré,

ramour filial. Il ne faut pas nous le dissimuler, le cœur de Thomme est fait pour aimer, comme sa tête pour penser, et quand ce besoin est empêché d\m côté, il se tourne de Tautre. C'est dans leur affection la plus légitime, la plus sainte, que les enfants sont empêchés au collège. Ils ne peuvent plus s'épancher au milieu de leurs tristesses, faire part de leurs chagrins, de leurs joies, de leurs embarras, de leurs inquiétudes à quelqu'un qui les comprenne. Leur amour est violenté dans son cours. Peu à peu, ils s'habituent à cet éloignement, à cette séparation ; le silence se fait dans ce petit cœur qui tout à Theurc palpitait à la pensée de sa mère ; il n'y entend plus sa voix douce et bienfaisante ; il n'y voit plus ses traits consolateurs. L'oubli descend, enveloppe et emporte avec lui tous les souvenirs de maman. Car hélas ! telle e^t notre destinée, que l'objet le plus__chéri s'éloigne j^jiotre cœur en même temps

que dejios yeux, et que l'absence de la vue accuse une absence égale du cœur. Sans doute, dans les premiers moments, on se jure des liens et des regrets éternels; mais il n'est rien de durable ici-bas, pas même l'amour. Le jour qui suit l'éloignement, le cœur saigne et fait monter à la tête mille souvenirs aimés ; puis la plaie se cicatrise. Un jour, un souvenir disparaît, puis un autre, puis un troisième, et enfin, quand la plaie est bien fermée, quand le cœur ne parle plus, rien ne rappelle celui auquel on promettait un amour sans fin. Il en est ainsi des enfants ; pour peu que l'absence se prolonge, l'indifférence s'empare d'eux, et il faut les contraindre, souvent, à penser à leurs parents. Je ne veux pas dire que l'amour filial soit mort. Non. Il est seulement endormi. Une visite de maman...

une lettre même, le réveillera quelques jours ; mais peu importe ; le sommeil est une mort, et ce qui est mort, ce qui dort, ne satisfait pas le cœur. Le cœur veut un

objet qui vit, car il est essentiellement actif; et si sa faculté d'aimer s'engourdit d'un côté, se paralyse, ce ne peut être général : cette faculté, empêchée dans un sens se jettera dans un autre, avec une violence d'autant plus grande qu'elle se trouvera plus détournée ou arrêtée dans son cours naturel.

Voici donc que le vide est fait, vide de la mort, de Tabsence ou du sommeil : c'est toujours un vide. On ne jouit pas plus de ce qui dort que de ce qui est mort. L'enfant est seul : il regarde, il cherche. Rien ne répond à son âme avide de tendresses ; c'est le moment d'y répondre, nous, de nous emparer de son cœur, de le faire se tourner vers nous, comme vers son père et vers sa mère ; de lui faire trouver dans nous, non pas une affection et des témoignages de dévouement qui lui mettent en oubli sa famille, mais qui la lui rappellent, au contraire. Si nous ne saisissons pas ce moment de l'élan de l'âme qui cherche un

objet, si nous ne substituons pas à l'amour filial un amour égal, ou du moins aussi légitime, par la confusion des deux paternités : celle de leurs pères et la nôtre; si nous n'inspirons pas un amour filial par nos tendresses paternelles, un amour tel qu'il occupe cette âme, immense déjà de désirs, et partant de besoins, l'enfant n'attendra pas, il regardera encore, il cherchera avec une avidité d'autant plus grande que nous aurons laissé plus de vide en lui.

Nous ne suffirons pas, il va sans dire, à satisfaire les enfants; notre amour ne les remplira pas tout entiers, pas plus que l'amour de leurs parents ne peut parvenir à combler, à calmer leur besoin d'aimer. Mais il faut que notre amour soit l'amour dominant, l'amour saint, sage et prudent qu'ils consulteront toujours pour tout autre amour. Prenons, en attendant, par notre cœur tout ce que nous pouvons du leur, ne reculons, pour cet effet, devant aucun sacrifice ; sans cela, n'ayant plus sous

leurs yeux et dans le cœur l'objet légitime de leurs atfections, ils se dirigeront vers rillégitime et l'amour, hélas! trop souvent mauvais et contre nature remplacera Tamour légitime et filial.

C'est Tétrange illusion des parents que de penser qu'à cet âge Tenfant ne sait pas aimer. Gomme si eux-mêmes n'avaient pas passé par ces jeunes années et n'avaient pas fait le plus souvent, au collège, l'apprentissage de l'amour. La nature est une maîtresse fort habile et qui nous initie bien jeunes aux secrets d'aimer. C'est le fruit d'Eve, dont nous sentons le goût, dès notre entrée dans la vie. Qui de nous n'a pas été quelques jours rêveur, pensif, plein de désirs, sans objet déterminé : triste, sans un sujet quelconque de tristesse!... dégoûté de la vie, sans y avoir goûté! se complaisant, toutefois, dans cette mélancolie et dans ce dégoût, cherchant un lieu écarté, une ombre sous la feuillée touffue, pour satisfaire, dans la solitude

et le silence, ce besoin vague de pleurer sans motif, de rêver de rien. Ah ! si nous eussions eu alors un maître qui nous surprît dans cet état, qui nous tendît la main et ouvrît notre jeune cœur à Tamitié, comme nous aurions été heureux !... comme notre âme eût exulté de joie! Il aurait été bientôt Tobjet de nos rêves, lui, il aurait fixé notre besoin vague d'amitié, et ainsi, il aurait laissé d'impérissables souvenirs parmi les premiers enchantements de l'amour. Mais pour cela, il faut vouloir revenir soi-même à ses jeunes années, se rappeler ce qu'on était alors, se mettre à côté de l'enfant, se rapetisser à sa taille, lui témoigner qu'on Taime, le distraire, le caresser, l'occuper de soi, de son affection, pour l'élever sans cesse à celle de Dieu. Non !... on n'est pas attentif assez à Tâme, dans le collège. On n'y a qu'un œil dominant et général sur tous les élèves ; on n'a pas cet œil qui fait distinguer dans la foule celui dont Tàme est inquiète; cet œil qui

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fait deviner et qui attire pour deviner encore plus, et pourvu qu'il n"v ait pas de ces éclats de nature et de passion qui réveillent l'attention, les plus violentes tempêtes du cœur y passent inaperçues.

Alors, Tenfant, sans savoir pourquoi, distingue, parmi ses camarades, une physionomie qui appelle ses sympathies, et, sans se demander si c'est bien ou mal, si ce camarade est bon ou mauvais, si sa conduite et son caractère peuvent influer sur son caractère et sa conduite, il lui tend la main, il se livre avec une impétuosité et une vivacité d'autant plus grandes qu'il est resté plus longtemps dans la famine d'amour et d'amitié. De là, ces relations clandestines si dangereuses, si nuisibles, si perverses à tous les points de vue, relations qui, si elles ne sont pas étouffées dans leur principe, au moment de leur éclosion première, compromettent à tout jamais l'éducation.

De là, cette froideur et cette indifférence à l'égard des parents et des maîtres. Leurs

regards pèsent, leur amour encore davantage. L'amour illégitime a fait son entrée triomphale dans ce cœur tout ouvert et a étouffé Tamour filial. J"ai vu des enfants être tellement dupes et victimes de leur propre cœur, qu'une visite des parents était pour eux chose pénible, parce qu'elle les distrayait du doux objet de leurs vœux. Je les ai vus s'efforcer de toute leur éloquence à convaincre leurs mères qu'elles avaient à faire sortir cet ami, ce camarade si cher, et celles-ci, qui, généralement, ne voient en cela qu'un beau mouvement, une grande générosité de cœur et de caractère, se laissent prendre à ces ruses d'une passion naissante, et les deux amis sortent ensemble ; et pour peu que les mères soient distraites ou faibles, ils s'empoisonnent mutuellement. J'ai vu d'autres fois un commencement d'affection illégitime détruit, dans son germe, par la visite de maman. L'amour filial commençait à s'alanguir, et alors, l'autre, profitant de

cette défaite, s'insinuait dans le cœur de Tenfant; mais voici que la mère est venue : elle a parlé, ce petit cœur d'enfant s'est épanché dans son sein, elle lui a prodigué toutes ses caresses de deux mois, de trois mois. C'est fini ; Tamour filial a repris le dessus et Tautre a été refoulé, et aucune trace d'amitié ne reparaît plus dans cette âme, du moins de quelques jours.

Mais si les parents ne voient jamais leur enfant, ou le voient très rarement, si les maîtres ne les remplacent pas par le cœur, s'ils ne sont pas réellement des pères et des mères, Tenfant s'attache passionnément à ce qu'il rencontre, et ces attaches du collège le conduisent à ces autres attaches qui feront qu'il ne sera plus un fils, mais un perpétuel amant. Il roucoulera, il gémira dans tous les coins et recoins du collège, à la poursuite de son ami, en attendant qu'il soupire et languisse sous les balcons et sur les boulevards. Et cela

va de soi: l'amour filial étant diminué par Pabsence, n'est plus capable de lutter avec ces amours de passion. Et dès qu'un enfant, au collège, est initié par Tamitié à ces liens étrangers, il ne sait plus s'en passer. Les parents seront désormais au second plan de la vie, et au verso du cœur. Le jeune homme ne pensera plus à sa mère; il ira, sans cesse, à la poursuite de ces fleurs d'un jour, aux couleurs éphémères et tyranniques, dont les parfums Tempoisonnent en l'enivrant. Tel est le sort d'un cœur qu'on n'a pas su prendre et enchaîner au sien par l'amour, auquel on n'a pas su se donner à point, au moment de son premier sourire à l'amitié.

Encore une fois^ loin de nous l'illusion de croire que nous suffirons à remplir tout ce cœur de jeune homme. Il ne s'agit pas de le remplir ; il s'agit de le dominer, à force de sacrifices et de dévouement, en mesurant d'un coup d'œil ses tendances, et de lui donner avec soi d'autres objets qui le

satisfassent et qui le remplissent, des objets dignes, élevés ; car ceux-là remplissent davantage l'âme, parce qu'ils la perfectionnent.

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