CHAPITRE VII
QUE l'éducation PUBLIQUE, l'iNTERNAT PRIVE LE CŒUR DE l'eNFANT DE
l'objet naturel de son activité.
L'un des grands malheurs de Téducation publique, c'est de soustraire trop l'enfant à ses parents. Je ne suis pas partisan de cette brutale et criminelle discipline qui éloigne sans cesse les fils et les filles de leur père et de leur mère. Plus les parents viennent voir leurs enfants, plus je suis heureux. Sans doute^ il ne
faut pas qu'à toutes les heures de la journée, le parloir soit envahi par le vaet-vient des familles ; Tordre général en souffrirait. Je veux seulement qu'à une heure déterminée, toute liberté soit donnée aux enfants d'aller embrasser leur mère au parloir, et de parler longuement avec elle.
Quoi de plus touchant que ces rencontres, ces échanges d'affction et de tendresses !... Quoi de plus pur et de plus bienfaisant à l'âme !... Pour ma part, je ne trouve rien de plus beau, rien qui m'émeuve plus que les embrassements et les caresses d'un père et de son fils. Quand je vois un père demander son enfant, l'attendre, le sourire aux lèvres, l'impatience dans les yeux, je suis toujours tenté de regarder, pour savoir ce qui va se passer. La chose est banale, cependant ; mais toutefois rien de plus varié et de plus doux. Vous allez voir. Le père est dans le collège. Vous
croyez qu'il s'assied indifféremment et qu'il pense à autre chose?... Détrompezvous. Sa figure est pleine de désirs ; ses jambes le portent presque instinctivement vers un même point ; il ne fait que se promener, afin d'être plus prêt pour courir ; ses yeux sont sans cesse tournés du côté d'où son fils doit paraître, et pour peu qu'il tarde à venir, il va jusqu'à la porte; il écoute les pas, il ouvre discrètement, i! regarde, et s'il le voit, par hasard, sorti] de l'étude ou de la classe, l'amour lui! donne de l'audace, il sort, il court, il) franchit le seuil du recueillement et du travail^ pousse un cri : — « Ah ! te] voilà!...)) Il tombe de ses deux bras surj lui, l'embrasse avec toute son âme et toul son amour, et l'emmène triomphant et^ radieux. Pendant toute cette scène, les personnes qui en sont les témoins le regardent, sourient complaisamment et s'écrient tout attendries : « Comme il aime son enfant ! ... »
Aussitôt, c'est un flot précipité de paroles, aussi douces les unes que les autres, entre le père et le fils : — (.< Eh bien ! com- (( ment vas-tu?... Es-tu content?... Viens « que je t'embrasse encore pour maman, a pour tes sœurs. Allons ! allons !... » Comme cela durant toute Theure de la visite. Quant à Tenfant, aussitôt qu'il est informé que son père est là, qui l'attend, il ne voit plus rien... il n'entend plus rien... S'il rencontre quelque chose, il le renverse ou bondit par dessus; il se frotte les mains avec force, se précipite en coup de vent, et se jette dans les bras de son père. Ce n'est qu'après le premier embrassement qu'il prend temps pour le regarder, le sourire aux lèvres et les yeux grands ouverts. Ne lui demandez pas qui il a pu rencontrer sur son chemin, de l'étude au parloir. Serait-ce le grand Pacha de Turquie, il ne l'a pas vu.
La règle qui interdirait ces sortes de rencontres, ou qui en serait par trop avare,
est une règle aussi cruelle qu'immorale. Je n'admets pas qu'un père puisse se passer de voir son fils, et qu'un fils soit jamais privé de voir son père. Dieu les a trop unis l'un à l'autre, pour que nous songions à les séparer. Hélas î... la vie est bien assez courte, il faut que nous la passions tout entière avec ceux que nous aimons, autant, du moins, que la Providence nous le permet. Un fait, cependant,] digne de remarque, c'est que, malgré la] brièveté de nos pauvres jours d'ici-bas, malgré les séparations quotidiennes que| la mort vient opérer parmi nous, nous ne sommes occupés qu'à nous éloigner lesj uns des autres. A peine Madame la Comtesse ou Madame la Marquise a-t-elle misj au monde un enfant, elle se hâte de s'en défaire et de le confier à des mains mercenaires, de l'éloigner autant de ses yeux que de son cœur.
L'enfant croît et se développe d'un sang étranger^ et parfois prostitué, loin du re-
gard maternel. Bientôt, il essaye ses premiers pas, il s'éveille, il parle, il appelle sa mère, mais quelle mère?... Non pas celle qui lui a donné le jour, non, il ne la connaît pas ! Il appelle sa mère, celle qui lui a ouvert son sein et lui a donné son lait. C'est elle la vraie mère. Ses premiers baisers ont été pour elle; pour elle aussi, ses premiers sourires. On vient dire à la Marquise que l'enfant est en âge d'apprendre ; vite, on court sur une bonne allemande ou anglaise qui donnera les premiers éléments de lecture et d'écriture.
Huit ans, neuf ans sonnent au foyer toujours désert î... Il faut penser au collège. Encore une nouvelle séparation. Madame la Marquise a ses visites et ses œuvres; elle a ses réunions, ses fêtes, ses festins de Balthasar, où les anges de Dieu, les enfants innocents, sont les vases sacrés qu'on ne respecte pas. Madame veut être libre dans ses courses, libre dans ses amours^ libre dans ses amuse-
ments. L'enfant est un œil indiscret qui voit tout, pénètre tout, devine tout. On l'éloigné, on le met au collège. Là on Tabandonne. On s'est passé de lui jusqu'ici, comment penser à lui maintenant?... A peine un sourire, un jour de congé, et puis, il est envoyé au Bois de Boulogne, au Cirque, à l'Hippodrome et au théâtre, s'il est plus grand. Dix ans se passent ainsi, les plus beaux de la vie, ceux de la formation individuelle.
On est bachelier. Il n'y a plus d'enfant, mais un jeune homme qui ne sait pas ce que c'est qu'une famille, qui n'a pas connu sa mère et son père et qui, ayant vécu jusque-là sans eux, va s'en éloigner encore, pour se faire une carrière. Sa carrière faite, il pensera au mariage. Séparation après séparation ; il arrive, à son tour, à la paternité, sans qu'il en ait goûté les tendresses. A quel moment, donc, les parents jouissent-ils de leurs enfants?... Jamais !
Que ce soit coupable négligence, que ce soit cupidité sordide, que ce soit nécessité, on ne jouit pas assez des enfants. Nous n'avons qu'un jour à vivre avec ceux que nous aimons, et ce jour, nous le passons à nous défaire, à nous séparer de ceux qui nous sont chers!... et quand la mort vient nous surprendre, dernière séparation, nous nous écrions avec amertume :
— (( Hélas î... j'ai à peine vu mon fils, et voilà que je meurs sans recevoir un baiser de ses lèvres, un adieu de son cœur!... »
O criminelle tendance de notre siècle!... Du berceau à la tombe, nous ne faisons que briser des liens que Dieu a faits. Qu'arrive-t-il ?... C'est que le père et la mère n'ont plus d'autorité sur leurs enfants. Durant les dix années de leur éducation, ils les ont habitués à se passer d'eux ; ils n'ont pas entretenu leur influence et leur amour dans leurs cœurs par la fréquence de leurs entretiens, de leurs conseils et de leurs caresses. Leurs enfants
en ont pris Thabitude : désormais, ils se passent, sans effort, de leurs parents.
La famille ne compte plus pour eux, et comme le cœur a besoin, cependant, d'aimer, de se faire un intérieur de repos dans Tamour, ils s'abandonnent au libertinage d'aimer.