LE COMTE PIERRE II DE 6RANGET. ^S
Au dire de M"* de La Vallée , le but de cette retraite, entourée d'un certain mystère , était de se soustraire , en rompant ménage , aux poursuites des traitants qui
avaient imposé son mari h de fortes taxes. Pour parvenir à se faire décharger de ces taxes , il fallait afTccter des dehors de simplicité , que ne comportait pas leur tenue de maison. Ën réalité , ajoutait cette dame , les finances de M. de La Vallée étaient des plus prospères : il ne possédait pas moins de 70,000 livres de rentes en terres, de beaux deniers comptants, et une ci eance d'un million sur le trésor royal.
Pour s'expliquer la petite supercherie à laquelle ne craignait pas de recourir M*"** de La Vallée, et pour excuser Tespèce de complicité qu'en assumait l'abbesse de Gomer-Fontaine , il est nécesscure de rappeler les rigueurs qui inaugurèrent l'administration de Colbert, et dont un contempoi'ain , appartenant à notre contrée, nous a tracé le curieux tableau :
« Il est à remarquer que dans ce temps la corruption a été si grande que toutes choses ont été mises en parti ; que les monopoUers et les partisans n*avoient jamais été si autorisés et que la plus grande partie des hommes qui avoient du bien, on les taxoit h de^ sommes immenses , et qu'un homme qui avoit un ennemi alloit trouver un traitant qui le taxoit à la somme qu'il jugeoit lui-même. De sorte qu'un homme riche, on lui imposoit d*avoir mis la main aux deniers du roi, ou à d'autres affaires, et on le taxoit à 10,000 livres, 25,000 livres à payer moitié dans quinzaine, l'autre à trois mois. Et auparavant qu'il se lut pourvu au conseil ou devant l'intendant, il étoit exécuté à toute rigueur. Il faut remarquer que les juges du conseil et
230 LES ORANGBT DANS USB ARItÉES.
J 'intendant étoient parties et juges , et par les rigoureuses exécutions qui avoient été figdtes , il y eo avoit déjà la moitié dé payé..,*... (1). »
La fortune de M. de La Vallée éCait-elIe , par son
orijs^ine, absolument à i abri de l:i recherclie de> traitants? C'est ce dont il est au moins permis do douter.
Quoi qu'il en soit, sa fille unique pouvait être considérée comme un très-riche parti. Sa fortune personnelle était asses considérable pour lui permettre de elioisir une allîanoe à sa guise; ce qu'il lui fiillait avant tout , c'était un mari assez bien en cour pour faire prévaloir les droits de ses parents, et mettre un terme aux poursuites qu'ils redoutaient.
Ces confidences de M"' de La Vallée-Corné , plus ou moins sincères, plus ou moins désintéressées , ne pouvaient manquer d'éveiller l'attention de l'abbesse. Tout naturdlement sa première pensée fut de feire profiter de ces grand* avantages un des membres de sa famille. Le second fils du maréchal , François-Béiiédict de Médavy, marquis de Grancey, devenu plus tard lieutenant général des armées du roi, commandait à cette époque un des vaisseaux de la marine royale et se trouvait en expédition. Ce fut' d'abord sur lui que se portèrent les vues de l'abbesse. On écrivit donc au marquis pour lui proposer ce brillant mariage. Celui-ci répondit qu'il s'en remettait à son oncle l'archevêque de Rouen, toujours considéré comme le conseiller et rème de toute la famille.
Sur oes entre&ites, la comtesse de Gnmcey» Anne
(1) Journal iiiétiii de M. de BrosArd, cliaiirier du chiteaa des Uct-Bardcl (i7jaiifieritffib).
LE GOMTË Pl£im£ il D£ ÛBAI«GEY« 231
de Bezançon, étant venue à mourir, son mari qui
siipîjortait avec peine un veuvage pourtant si récent, sonqeaiL déjà à le faire cesser. S'il faut mAme en croire les factums du procès auquel nous empruntons ces détails, il demandait h des liaisons passagères les plaisirs illicites auxquels il était £ort enclin. Ces dé« sordres étaient connus de Farelievêque. Le sage prélat savait que le comte était plus impatient de son veuvage que le marquis du célibat ; aussi conçut-il immédiatement le projet de le £aiire cesser, en présentant à son neveu Tapp&t d'une riche et belle kéritière. 11 savait d'ailleurs que nul plus que le comte n'avait aimé ses femmes, pour lesquelles il avait toujours eu les meilleurs procédés.
Le '22 octobre 1672 , l'archevêque écrivait à sa nièce, l'abbesse de Gomer-Fontaine , pour lui faire part de ce nouveau projet. La naissance de la future comtesse laissait sans doute à désirer , mais pour le comte , âgé déjà de 48 ans , deux fois veuf , et père d'une nom<breuse funille , la fortune de M"* de Ia Vallée était une large compensation.
De son côté, la mèie de la jeune fille se prêta volontiers à la substitution proposée : le titre de comtesse de Grancey était bien tentant , et la protection du maréchal et de l'archevêque promettait une heureuse issue à ses démêlés financiers.
L'entrevue est donc arrêtée, et telle est l'impression qu'elle produit sur le comte de Grancey qu'il veut hâter le plus possible ia conclusion du mariage. U écrit dans ce sens à Tardievêque, son oncle. Celui» d lui répond) le 3 novembre , qu'il approuve sa recherche, mais qu'il faut songer au sérieux et s'en-
232 LES GRAiNCEY DANS LES ARMÉES.
tendre avec M. de La Vallée , en prenant pour modèles les deux premiers contrats de mariage du comte de
Grancey ; il offre de se rendre à Paris le dimanche suivant pour traiter cette affaire et signer le contrat , si l'on tombe d^accord. Six jours après , il écrit encore à son neveu au sujet de cette importante affaire : « Je crois que Ton parle de M. le maréchal pour vous re* connaître son principal héritier ; par là il se lierait dans son bien qui est en Normandie , et l'on ne le doit pas souhaiter ; c'est assez que la coustume y ait pourvu, et pour le douaire, la maison n'a jamais le douaire des femmes qu'à 3,000 livres de rente pour douaire préfiz, je croîs que Ton en doit être content. »
Gomme on le voit, le prélat pense à tout, mais il se tient sur ses gardes.
De son côté l'abbesse de Vignats , Marie-Frauyuise de Médavy , sœur du comte , qui allait échanger son abbaye de Vignats contre celle de La Saussaye, au diocèse de Paris , prenant aussi l'affaire à cœur , lui écrivait pour le rassurer : « Ne doutez pas que je ne ménage vos intérêts comme il faut ; votre affaire prend un très-bon chemin ; je crois qu'il y aura quelque entrevue des deux patrons (l'archevôque et La Vallée père), cela avancera seurement les choses. C'est pourquoi ne vous effrayez pas, et croyez l'abbesse de Vignats toute à vous....^ n
Ainsi qu'il Tavait promis , le prélat se rend à Paris et descend à l'hôtel des Ursins, près Notre-Dame.
La Vallée l'envoie prier de lui faire ouvrir sa porte sur les quatre à cinq heures du matin. Bien que cette heure matinale paraisse un peu suspecte à l'archevêque, comme d'un homme craignant k sergent ^ il fÎEdt
LE GOMT£ PIERRE II DE GRANGEY. 233
nc^anmoins donner l'ordre au suisse de tenir la porte ouverte à l'heure indiquée. La Vallée est introduit auprès du lit du prélat: après les civilités d'usage, invité à faire connaitre l'état de son bien, il annonce 70,000 livres de rente, en marais desséchés (10,000 arpents estimés à 10 francs de rente, réduits à 7). I] possède en outre une terre de 120 écus de rente dans File de Ré. Quant à ses créances et valeurs mobilières, elles sont des plus considérables. Le roi lui devait 1,000,000, sur lequel 100,000 écus allaient lui être payés au premier jour. Mais sur cette dernière somme La Vallée ayant 100,000 livres à payer , il ne pouvait s'engager que pour le surplus, montant à 200,000 livres.
L'archevôgue ne se laisse point éblouir par cette brillante énumération ; il est d'autant plus réservé qu'il croit reconnaître dans La Vallée un ancien plaideur. H cherche donc un prétexte pour obtenir un délai. Il fendrait au moins attendre le paiement des 100,000 écus du roi; d'ailleurs le comte n'étant veuf que depuis trois mois, les plus simples convenances s'opposaient à une conclusion immédiate. La Vallée se rendant en apparence aux arguments de son interlocuteur , un ajournement de six mois est convenu de part et d'autre.
Ceci se passait du 10 au 12 novembre. Cependant dès le lendemain 13, un premier ban était publié à l'église St-Sulpice , et le même jour un courrier était envoyé par La Vallée à Gomer-Fontaine pour engager le comte de Grancey à monter de suite en carrosse avec la mère et la fille, et à le rejoindre à Argenteuil. Le lendemain 14 , le comte se rend à Argenteuil avec la dame de La Vallée et sa fille ; ils y demeurent un seul jour, et, dès le 16, le comte est envoyé par La Vallée
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auprès de l'éi^éque de Langres, pour obtenir la dispense des bans. Toutes ces démarches, on s'en doute bien , étaient faites h l'iDsu du maréchal et de l'archevêque.
La dispense obtenue , le comte revient à Argenteuil, change de logement, et le lendemain on se rend au Pecq, à la porte de St^Germain, où le rot ne se
trouvait pas, et l'on y passe le contrat de mariage avant de rentrer à Paris. Le contrat passé, on revient chez La Vallée père à Paris, oh Ton a soin de s'enfermer.
Cependant la nouvelle de la publication de bans faite & St-Sulpice a^ait mis en émoi le maréchal et l'archevêque ; ils font rechercher le comte, dont on ne peut obtenir de nouvelles. On va trouver l'évôque de Langres et l'archevêque de Pari? ; on en obtient la révocation de la dispense et la défense de passer outre à la célébration du mariage. L'archevêque ne se contente pas de ce premier succès: son titre de conseiller du roi lui donne un accès facile à Versailles ; il se rend auprès de Louis XIV , qui confirme la défense de rarchevéque et envoie un garde la signifier au comte, chez La Vallée père. Le comte se garde bien de paraître , mais alarmé par toutes ces démarches , il quitte aussitôt Paris avec la mère et la fille , prend la route d'Orléans jusqu'à Blontlhéry, où M"* de La Vallée espère trouver un prêtre. Ce dernier faisant dé&ut, on en cherche vainement plusieurs dans le voisinage. On croit pouvoir compter sur le curé de Ris, mais il refuse son ministère. Après plusieurs autres démarches aussi intructueuses , on se décide à passer la rivière ^ pour quitter le diocèse de Paris. Enfin , le lundi 2i « vers le «nr, on arrive à La Bretesehe , au diocèse de Sens. Uk on
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apprend qu'un prMre normand, retiré à Nangis, consentira à célébrer le mariage; mais le curé de cette paroisse refuse son, église. Force est d'attendre jusqu'au teodemain 22. A dé&ut de réglise^ on se contente de la chapelle du chAteau de La firetesche, où le mariage est enfin célébré par le prêtre normand , en présence de l'hôte , du valet d'écurie et du valet du comte de Grancey. X^a cérémonie terminée , l'on revient à Paris.
Une union contractée sous d'aussi tristes auspices et avec une aussi coupable précipitation ne devait pas
apporter le bonheur sous le toit conjugal.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis la cérémonie que déjà le comte de Grancey , entraîné par l'énergique résistance du maréchal et de l'archevêque, joignait son opposition à la leur, et quittait l'hôtel d'Hocqidnoourt, oit il devait résider avec sa nouvelle femme. Retiré à Thôtd de Bussy , il s'y livrait , au dire des La Vallée , aux dérèglements dont il avait contracté la funeste habitude.
Cependant l'archevêque de Sens, sur les instances de la famille « avait &it mettre l'affaire au greffe de l'officialité. De son côté, la nouvelle comtesse adressait au lieutenant dvil de Paris une demande en séparation de corps et de biens, dès le 8 mars 41)73. Le 24 du même mois, le maréchal et l'archevêque la faisaient assigner pour justiher de son mariage. Le ^9 novembre, la jeune femme obtenait, en sa fàveur un sentence de Tofficialité de Sens, dont portèrent appel le maréchal et le prélat devant le primat de Lyon.
Une sentence du lieutenant civil de Paris, en date du S septembre 1674 , prononça la séparation de corps
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et de biens entre les nouveaux époux et ordonna la
restitution de la dot de la comtesse.
Mais rarchevôqne n'abandonnait pas la partie. Un arrêt de la quatrième chambre des enquêtes, en date du 18 mai 1678, cassa la quittance des 200,000 livres, montant de la dot de la comtesse, et condamna La Vallée père à payer cette somme au comte.
Il fallait au prélat de bien puissants motifs pour le soutenir dans celte lutte inipiacabie ; la malheureuse comtesse se défendit avec une énergie facile à concevoir dans la déplorable situation oil l'avaient réduite l'am» bitîon de ses parents et la légèreté du comte.
Il est curieux de voir avec quelle persistance elle s'efforce d'établir que sa naissance la rend digue de la hau!i' position qu'elle revendique. S'il faut en croire les nombreux facium échangés entre elle et la famille de Grancey, son père appartenait à la noblesse. Les services qu'il avait rendus au roi pendant les années i6S0, 465i et 4652, lui avaient valu le titre de conseiller d'État et la dignité de chevalier de l'un des Ordres royaux. L'aïeul paternel de la comtesse avait lui-même conquis des litres à la bienveillance royale à l'époque du siège deLaRo» chelle, où il avait contracté de glorieuses blessures, et en fournissant Tannée de vivres et de munitions pour lesquels il était encore dû des sommes considérables. Lés deux cadets de La Vallée avaient aussi suivi les armées du roi : l'un d'eux avait été gouverneur de Châtcau-Porcien, l'autre maréchal de bataille, eu Italie, sous le duc de Modène.
Parmi ses parents paternels, elle cite avec complaisance» entre beaucoup d*autres, les de Lescale, sortis du grand
Scaliger, les comtes de Clisson et d'Érissuu, neveux dç