‹ Familles illustres de NormandieChapitre 37 sur 50 · LA MARÉCHALE DE GRANCEY · texte numérisé non relu

LA MARÉCHALE DE GRANCEY

de Monsieur rejaillit sur trois de ses enfants , comme

nous le verrous dans les pages qui suivent.

ChailûUe de Villarceaux survécut au maréchal de Grancey, son raari ; elle mourut quatorze ans après lui , le 6 mai i694, laissant sa charge à la comtesse de Marey, sa fille, qui en avait la survivance.

Marib-Louisk ROUXEL db MÉDAVY-GRANGET ,

Comteue de Marey , (oavermuite de la ducbesse de Lorraine . flile ae Xioosieur ,

•t d«a «nflmto da 4ve d'OiMmt.

Marie-Louise de Médavy-Grancey , lille aînée du premier maréchal de Graneey et de Charlotte de Yilîareeaux , sa seconde femme , naquit en 1648.

Dès TAge de 16 ans, le 1*' février 1664, elle Msait

son entrée à la cour dans le fameux Ballet des amours déguisés^ où le roi figura en personne , avec la jeune reine, Marie-Thérèse d'Autriche; la fameuse comtesse de Soissons, Olympe Mancini; M"" d'Ëlbeuf et de Nemours ; les duchesses de Luynes , de SuUy , de Créqui et de Foix ; la belle Athénaîs de Mortemart , bientôt après mai quise de Montespan, et M"' de Sévigné, si connue depuis sous le nom de comtesse de Grignan, grâce aux immortelles lettres de sa mère.

M^^* de Graneey fiiisait partie du groupe d*amours déguisés sous Thabit de nymphes de Flore , qui formait la cinquième entrée du ballet. Ses jeunes et charmantes cousines, M"'' de Castelnau, qui fut cette belle duchesse de Grammont dont nous avons déjà parlé, et M"^ de lia Mothe-Uoudancourty devenue duchesse de Ventadour,

340 LES DAMES DE GHÀNGEIT Â LA GDUR.

lui faisaient le plus brillant cortège , avec M^^" d'Aumale et de Brancas.

 son entrée en scène elle récita ces quatre vers,

mis dans sa bouche par le poète Benserade :

Je fais la sourde oreille à quoi que l'on me die, Et de ces papillons la jeunesse étourdie Vole autour de mes fleurs qu'elle sucerait bien » Mais ils ne tiennent lien (1).

Ces fadeurs sentimentales étaient dans le goût du jour, et JNI"* de drancey avait à peine terminé sa courte tirade y que sa cousine de Casleinau reprenait aussitôt :

VouB Toilà de bonne heure entre les bellee choses : Ainsi CFOtraent les fleurs et viennent tout à coup, Et de votre hauteur il n'en est pas beaucoup Qui soient plus ilratchenient édoses.

Venait ensuite M"* de La Mothe-floudancourt :

Très-difficile ai fleurs et d'un goût délicat , Celles que vous aimez ont le plus grand éclat. Mais qu'elles durent peu 1 Quand elles sont passées. Il ne reste que des pensées.

Tel fut le succès du Ballet des amours déguisés qu il lut dansé cinq fois depuis.

Loret nous en a laissé une pompeuse description , dans sa Mwe hutorique. En bon normand il n'a garde d'oublier ^ panni les débutantes ,

(1) Benserade t Bolttt det moun digttUat

LA COMTESSE DE ICARET

Gi ancey , belle jeune normande , Des plus amiables de la bande , Et qui parmi ces qualités Est fort noble des deui côtés.

D'une beauté au moins égale à celle de sa sœur cadette, et qui lui valut comme à cette dernière le surnom if ange de la cour , Louise de Grancey fut dès ce moment

choisie pour augmenter le brillant essaim des filles d'honneur de la reine.

Un peu plus d'un an après, le il novembre 1665, elle épousait son cousin germain , Joseph Rouxel , comte de Marey , fils atné du comte de Marey , tué au combat de B ri are , et de Marie d'Aschey.

\oici en quels termes la Gazette rend compte de ce mariage:

a Le soir du 10 novembre 1665, la cérémonie des fiançailles du comte de Maré avec la demmsdle de Grancé , fille du maréchal de ce nom , et fille d'honneur

de la reine, se fit par nostre archevesque, en l'appartemenl de cette princesse , où elle estoit avec le roy , Monsieur et Madame , qui avoient signé au contraet. Ensuite de quoy les fiancés se rendirent en l'hostel du dit maréchal, oii la collation estoit préparée avec beaucoup de magnificence. Le lendemain la cérémonie des épousailles se fit par le curé de la paroisse, et fut suivie d'un superbe festin (1). "

La jeune comtesse reçut du maréchal de Granoey , son père, une dot de 100,000 livres, à laquelle le roi

(1) Oaiette de 1655, p.

joignit une somme de 14,000 livres, M""' de Graacey étant iille d'honneur de la reine (i).

Le comte de Marey, né le 11 mai 1643, était nanti des domaines de Marey et de Foul^rise, en Bourgogne, que son père lui avait légués en 1652 > au moment de sa moi i. En 1660 , après s'être fait émanciper , il prit possession de ces terres et de celles de Clefmont, en Bassigny.

Dès Tâge de 20 ans^ il obtint du roi la commission de mestre de camp d*un régiment de cavalerie , qu'il leva à ses dépens. Le maréchal de Grancey , son oncle, pour le former à l'exercice du commandement, mit auprès de lui M. de Balonde , un de ses officiers les plus expérimentés. Ën 1664 , le comte de Marey fut envoyé en Portugal» à la tète de son régiment. Il en revint , à la fin de 1665 , pour épouser sa cousine , y retourna l'année suivante , et v demeura jusqu au mois de février 1667. A cette époque, une querelle s'étant élevée entre lui et un gentilhomme , &vori du roi de Portugal , le comte de Marey dut revenir en France. Cette même année, il accompagna le roi à la guerre de Flandres, et fît avec lui cette brillante campagne. Au siéj^^e de Lille , Marey se distingua tellement à la prise de la contrescarpe, qu'il mérita d'être cité par la Gastette pour son intrépidité (2).

Sur ces entrâtes) Venise » qui , depuis 1645 , soutenait à Candie, contre les Turcs, une lutte héroïque, mais trop souvent impuissante, tourna les yeux vers la

(1) Dosbier des Kouxei de Médavy-Granoe/ aux manuscrits de la EibUo-

thèque impci iak,

(2) Oazeiteûe 1667» p. 885 , 31 août (eitraordiuaire).

LA COMTESSE DE MAREY

France pour implorer un aeoours de plus tn plus urgent.

Lié par des traités avec la Turquie, le roi ne pouvait secourir directement les Vénitiens ; mais il avait à cœur de prévenir la chute de Candie, ce boulevard de la chrétienté dans la Méditerranée. On prit donc la voie détournée des enrôlements volontaires, et tout ce que la noblesse française comptait de jeunes •^ans impatients de signaler leur valeur s'enrôla sous ia bannière du Saint-Siège.

On vit partir à ce signal les d'Aubusson de La Feuillade, les Beauvau^ les Langeron, les Oréqui^ les Fénelon, les GhamîUy, les Larochejacquelein, les Xain<- Iraillcs, les du Châtelet, les Chavigny, les Sévigiié, etc.

La Feuillade commandait en chef l'expédition de 1668 ; il avait pour lieutenants le duc de Caderousse , le duc de ChÀteau-Thierry et le comte de Saint-Paul.

L'expédition , partie de Toulon^ le 3(S septembre 1668, sur trois navires fournis par le roi , arriva à Candie au commencement de novembre et ne fut pas heureuse. La troupe de La Feuillade était composée de jeunes gens pleins d'ardeur , mais indisciplinés et sans aucune expérience de la guerre. Mal secondée par la garnison Vénitienne , après avoir fait des prodiges de valeur, elle fut contrainte de se rembarquer pour Toulon, où elle arriva le G mars 1669.

L'année suivante , 6,000 hommes , au nombre desquels était le marquis de Grancey , cousin du comte de Marey» à la téte de son régiment , envoyés par Inouïs XIY sous le commandement du duc de Navailles , ne furent pas plus heureux, et la ville de Candie, malgré d'inutiles efforts , devint la proie des Turcs.

Parmi ceux qui périrent dans les combats de la première expédition se trouvait le comte de Marey , sergent-major des troupes auxiliaires , qui se fit tuer sur le fort de La Sablonnière (i).

Après trois années d'une union y si souvent troublée par les exigences de la guerre ^ la comtesse de Marey se trouva donc veuve.

On conçoit à quels dangers allait être exposée cette jeune femme de vingt ans , ornée de toutes les séductions de la grâce et de la beauté.

Comme M"' de Grancey , sa jeune sœur , elle fut bientôt mêlée à la cour brillante de Monsieur ^ ofi la maréchale, sa mère, remplissait une ebarge importante. Comme elle aussi, elle fut de toutes les fêtes royales, et le nom des deux sœurs est presque toujours associé dans les pompeuses relations qui nous restent de ces fêtes.

Ajoutons que, comme sa soBur, elle fut elle-mtoie en

butte aux attentions d'un prince du sang royal.

Quoique Saint-Simon , si dur pour sa sœur cadette , ne parle point de cette faiblesse , il ne nous est guère possible d'en douter, car il nous en reste plus d'un témoignage.

Dès les premières années de son veuvage , la comtesse de Marey avait attiré les regards du duc d'Enghien.

Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, fils unique du Grand Gondé , connu , pendant l'existence de son père , sous le nom de M, le Duc , n'avait point hérité de la beauté de plusieurs de sa race. Petit de taille, d'une apparence assez chétive, il rachetait par son esprit et sa

(1) Ëiigèoe Sue , Histoire de ta marine français.

LA COUTESSE DE MARET

magnificence une laideur qui allait presque jusqu'à la difformité.

Saint-Simon a esquissé cette physionomie avec la hardiesse de pinceau et la crudité de tons qui donnent tant de relief à ses peiutures.

(f C'étoit, dit-U f un composé des plus rares qui se soit guère rencontré. Personne n'a eu plus d'esprit , ni rarement tant de savoir en presque tous les genres et pour la plupart à Ibud, avec liu ^oùt exquis et universel. Jamais encore une valeur plus franche et plus naturelle, ni une plus grande envie de plaire ; et quand il vouloit plaire, jamais tant de discernement , de grftces , de gentillesse , de politesse , de noblesse , tant d'art caché coulant de source. Personne aussi n*a jamais porté si loin l'invention , Tcxécution , l'industrie , les agréments ni la magnificence des fêtes , dont il savoit surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables, a

D'après un procédé familier au célèbre auteur , il ajoute, il est vrai, à ce brillant portrait, des ombres qui le font presque grimacer jusqu'h la caricature. Saint- Simon n'avait connu le prince que dans les dernières années de sa vie, alors que, retiré de la cour, il se livrait, à Chantilly, aux excentricités et aux emportements que lui prête le noble écrivain , et qui semblent friser la folie.

A l'époque oîi il s'éprit de la comtesse de Marey, le jeune prince, dans toute la fougue des passions, mettait à leur service les brillantes ressources d'un esprit, ingé^ nieux et entreprenant. Un de ses plus puissants moyens

de séduction était dans l'éclat de ces fêtes que sa grande fortune lui permettait de donner, et que nul mieux que lui ne savait organiser. Tantôt, c'était un souper à

St-Maur offert aux deux oharmantes sœurs ; tanUyt , l'hôtel môme de Orancey était le thé&tre de ces magnificences.

M"' de Sévigné, toujours aux aguets des intrigues de cour , ne manquait pas de les mander à sa fille.

« M. le duc donna samedi une chasse «ma» Angtty et un souper à St-Maur, des plus heaux poissons de la

mer. Ils revinrent à une petite maison , près de l'hôtel de Condé, oii, après minuit sonné plus scrupuleusement que nous ne faisions en Bretagne , on servit le plus grand médkmoche du monde, en viandes très-exquises. Cette petite licence n'a pas été bien reçue et a fait admirer la charmante bonté de la maréchale de Grancey. 11 y avait là la comtesse de Soissons , M"" de Coëtquen et de Bordeaux, plusieurs hommes, et le chevalier de

Lorraine, des haut-bois, des musettes et des violons

Toutes ces dames sont brunes : nous trouvons qu'il fallait bien du jaune pour les parer (1). »

Laaiiée suivante, le prince était à Dijon, où l'appelaient les aOaires de son gouvernement de Bourgogne. M*"*" de Marey , qui , nous l'avons vu , avait de grands biens en Bourgogne, y fut appelée pour suivre un procès auprès du Parlement. La présence du prince était en outre pour elle une recommandation toute puissante ; mais le beau champ ouvert aux malveillants commentaires 1

« Pour M''* de Marey, elle quitta Paris par pure sagesse, quand on commença toutes les collations de cet été , et s'en vint en Boui^ogne : on la reçut à

(i) M«* de 9M%ub, leUre du 7 avril i«7S.

LA GOMT£SS£ DJL MARE\.

Dijon , au bruit du La vérité est qu'elle avait

un procès à Dijon qu'elle voulait faire juger; mai> cette rencontre est toujours plaisante. La comtesse (1) est bonne là-dessus : il y a quinze jours qu'elle est à Époisses; elle vient de Guerchi (2). »

Le maréchal de Grancey , ébloui par oe faste royal, partagedit lui-même l'aveugle complaisance de la maréchale. La malignité publique n'épargnait pas la crédulité avec laquelle il prenait le change sur des assiduités aussi compromettantes (B). Vers la même époque M"* de Grancey , la jeune et brillante sœur de M"* de Marey, recevait de Monsieur, frèrè du roi , les mômes soins que la comtesse du duc d'Enghien. Le vieux maréchal put croire un instant à une fortune inespbrée , grâce aux brillantes alliances qu'il osait entrevoir. Aussi s'efforçait-il de lutter de magnificence avec les deux princes, et tel était , dîsaitpon , le pied sur lequel était montée sa maison , qu'il ne lui manquait que des officiers par quartier (4).

C'est sans doute h ce luxe effréné que veut faire allusion M*"*" de Sévigné dans ce passage d'une de ses lettres : « La comtesse m*a dit des choses admirables de Thètel

[1) On appelait ainsi, sans aulrc désignation, Olympe Mauriiii, fcmmo frRdjçènc de Savoio-flarignan, comte de Soissons, Nous venons de voir qu'ctlc ctail des fèlcs données h M"" de Gryncey par le duc d'Enghien.

(2) Lettre du 46 octobre 1673.

.3} Laimn fiiire vcw filles ,

Ilfaiatre mère de Grancey,

PoavaieDt-eIks dans leur salgon

Vous procurer des gendres

De meilleare moison ?

(A) Pamphlet du temiM.

de Grancey; le plan de cette maison est une chose

curieuse (1). »

D n'était, bruit alor^ que du cercle de M"" de Marey à l'hôtel de Graucey. Fort épris de M^^" de Grancey , jeune scaur de la comtesse^ Monsieur s'y rendait souvent lui-m6me. Le duc d'Enghien était l'Ame de ces réunions, où se rencontraient la spirituelle marquise d'Huxelles ; la comtesse de Fiest.|ue , une d'Harcourt , grande amie de M"® de Marev ; cette belle de Fouilloux , devenue marquise d'Halluye par son mariage avec Paul d'Ëscoubleau de Sourdis , marquis d'Halluye ; M"* de Gourdon, dame d'atours dé Madame; la marquise de Belin ; le chevalier de Beuvron , capitaine des gardes de Monsieur ; le comte de Guilaut, si antipathique au duc d'Enghieu , devant lequel il fut contraint de se retirer; le chevalier de Lorraine, déjà sans doute épris des charmes de M"* de Grancey, et quelques autres seigneurs.

Tel était l'éclat de ce cercle, qui se réunissait chaque soir, qu'il ressemblait à une petite cour, mais on peut bien croire qu'il n'échappait point à la médisance ; aussi les couplets satiriques pleuvaient-ils dru sur les habituées de l'hôtel de Grancey :

Le vieux crédit, de la Bordeaux Chez la Marc tombe en défaut Et n'est plus du conseil d'en haut j Huxellcs l 'empressé 0 Fait dans cette assemblée Jouer tous ses ressors (2).

(â) Lettre da SToctoIire 167S. Nous croyons qu'il &'agil ici de la comtesse de Fiesque, que Ton nommait aussi parfMs la oomtene. {i\ Chansons du temps.

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LA COMTESSE DE MAREY

Ces fêtes eurent tant de retentissement qu'elles fournirent à Thomas Corneille le sujet de sa comédie de

V Inconnu (1).

HeprésciUé pour la première lois en 1075, V Inconnu eut un succès prodigieux. Le célèbre de Visé, Fauteur du Mercure gaUmty auquel collaborait Thomas Corneille^ avait travaillé à cette pièce , du genre dit héroïque. Reprise en 4679 et en 1703 , elle fut représentée en 1724, au palais des Tuileries, avec un ballet dans lequel dansèrent le roi Louis XV et les jeunes seignmirs de sa cour (2).

M*"» de Marey put ainsi voir se perpétuer le souvenir de ses triomphes » à un âge où elle en sentait le néant et l'amertume.

Il est assez facile de deviner, dans la comédie de Corneille, les noms mal dissimulés sous le voile du pseudonyme.

La scène se passe au chAteau de la comtesse.

Les principaux personnages sont le marquis, le chevalier, la comtesse, et Olympe, son amie.

La comtesse , veuve depuis deux ans , est entourée d'adorateurs qu'elle accueille en apparence avec le même empressement, se gardant hien de les effaroucher par une préférence significative. Le plus ardent comme le plus constant do ces soupirants est le marquis, dont Famour s'est déclaré aussitôt après le veuvage de la comtesse :

Tout ce qui peut channer se Uxmve en la comtesse , Mats» soit par défiance ou par délicatesse ,

(1) PasApUet du lesups.

(S) Bktgraphit unietneUe, Paris 18I8*

Le secret de son «soeur se ménage d bien ,

Qu'avec elle un amant n'est jamais sûr de rien ;

Elle veut être aimée, attire» écoute, engage,

Mais le plus avancé n'a pas grand avantage.

La presser, c'est se rendre indigne de sa foi ,

Et vingt fois, tu le sais^ éUe a dit devant moi

Qu'on aurait vers son cœur moins de chemin A faire

Plus , sans rien exiger, on tenàX pour lui plaire.

D'aliord qu'elle fut veuve, un tendre et pur amour, '

M'engagea sans réserve A lui faire ma cour ,

Aucun autre avant moi n'avait brûlé pour elle,

Et par toute l'ardeur qui peut suivre un beau aèle

le n'ai pu mériter qu'en &veur de mes feux

Elle ait daigné jamais refuser d'autres vœux.

(Actel*% ttsèneit).

Olympe gourmande son amie sur son indifférence » die a peine à comprendre que les soins du marquis ne soient pas mieux accueillis. Elle donnerait volontiers

à entendre qu'à la place de la comtesse elle serait moins cruelle ; mais elle est elle-même poursuivie par les vœux du chevalier, ami du marquis.

Olympe à la comtesse :

Et comment accorder ce grand nombre d'amans ?

La comtesse , qui est un peu de Técole de Celimène, répond à son amie:

Chacun cherche A me plaire , et ne promettant rien, Je ùàs amas de cœurs sans engager le mien. Gomme A fîiir le diagrin tous mes soins aboutissent, n n'est pas jusqu'aux sots qui ne me divertisa^t Et dont le ridicule A pousser des soupirs Ne me soit quelquefois un si^et de plaisir. Quoique veuve , je suis peut-être encore d'un Age A suivre l'humeur gaie , où mon penchant m'engage. J'en veux jouir, jamais je n'aurai meilleur temps.

LA COMTESSE DE MAREY

If a peraonne a de quoi ne pas déplaire : on m'aîme, Et tant qae je iroudrai me garder à moi-même, Ne pokit prendre de maître, en prenant un (poux, Mon sort égalera le destin le pins doux.

(Actel*% flctee v).

Cependant, les fêtes et les surprises se succèdent au chÀteau , sans qu'on en puisse découvrir le mystérieux ordonnateur. La comtesse , enivrée de tant de mer^ veilles, et dont la curiosité féminine est vivement surexcitée, ne néglige rien pour en découvrir l'auteur. Le secret de Vlncormu , qui , on Ta déjà deviné , n'était autre qui le marquis, vient à être dévoilé. Vaincue par un dévouement si magniiique et si persistant, la comtesse ne peut en refuser le prix çt change son titre de comtesse en celui de marquise (1).

S'il fallait en croire un phamphlet du temps, la jalousie du duc d'En^^hien n'aurait pas été moins violente que la passion à laquelle elle mit un terme. D'après cette source , un peu suspecte , le prince aurait cru voir un rivai dans le comte de Tallard et se serait livré, chez M"* de Marey , à un de ces accès de colère dont Saint-Simon l'accuse d'avoir donné plus d'un exemple. M"" de Sévigné fait-elle allusion à cette scène de rupture, quand elle écrit à sa fille a Mais je vous supplie , que toutes les jalousies du monde se taisent devant celle de l'homme (M. le duc) qui est acteur dans cette scène : c'est de la quintessence de jalousie , c'est la jalousie même ; j'admire qu'il en soit resté dans le

(1) Ife peut-on point voir dans Oymp» H te cheviifier une siIIdshni à rinclination dv chevalier de fjominc poar M''* de Granrey » meur de la comtease de M arejr ?

monde , après le parti^ qui lui en est échu (i). »

Nous n'avons pas été peu surpris de trouver , dans le dossier conservé aux manuscrits de la Bibliothèque

impériale sur la famille de Rouxel, dossier auquel nous avons fait plus d'un emprunt, la note suivante concernant la comtesse de Marey « qui , veuve , fut maîtresse du prince de Gondé, dont elle eut une fille appelée Julie, demoiselle de GhAteaubriant ^ mariée au comte de Lassay. »

Le P. Anselme donne, en effet, parmi la descendance du duc d'Enghien, depuis prince de Condé, une fille naturelle , Julie de Bourbon , demoiselle de Ch&teaubriant ; mais , loin de la faire nattre de la comtesse de

Marey , il dit au contraire que la mère de M"* de Chàteaubriant fut Françoise de Montalais , \riive de Jean de Beuil , comte de Marans , grand échanson de France.

Cette fille natureUe , née en 1668 y conséquemment avant le veuvage de M"** de Marey , fut élevée ii Fabbaye

de MauliLii >on sous le nom de M"' Ouenany, et légitimée par lettres du roi, données à Namur en juin 1692. Elle épousa, le 5 mars 4696 , Armand de Lesparre de Madaillan ^ marquis de Lassay , lieutenant général pour le roi dans la province de Bresse, Bugey, etc., chevalier des Ordres du roi, dont elle fut la troisième femme, et mourut à Paris le 10 mars 1740, à 43 ans. Son corp> tut transféré à Lassay et inhumé dans r<^lise du prieuré de cette ville.

Nous avons, en effet, retrouvé , sur les registres de rétat civil de Lassay , l'acte d'inhumation de la mar-

(I) Lettfe du 37 octobre 1673 , déjà citée.

LA COBfTESSE 06 MAREY.

quisOy morte foUe» au dire de Saint-Simon, comme sa fille, la marquise d'O, mère du duc de Viliars-Braucas (i). n faut donc considérer comme toutp^-iait controuvée

la note du dossier de la Bibliothèque Impériale. Puissions-nous douter également des relations de M"' de Marey avec le duc d'Ëughien I

Heureusement pour sa mémoire y nous avons sur la comtesse , au moins dans la dernière moitié de sa vie , un témoignage très-précîeux, celui même de Saint-Simon, si prompt au dénigrement et si avare d'éloges.

La maréchale de Grancey , sa mère , gouvernante de Gharlotte-Élisabeth d'Orléans, duchesse de Lorraine, avait obtenu pour M"' de Marey la survivance de ces fonctions , qu'elle exerça même du vivant de la maréchale. Elle eut, en outre, à la mort de cette dernière, en 1694 , la charge de dame d'honneur de MademoiseUe (2).

Lorsqu*en 1698 Élisabeth d'Orléans épousa le duc de Lorraine, elle fut conduite dans ses nouveaux états par

M*"^ de Marey , qui fit la route avec elle dans le premier carrosse (3). L'année suivante, ce fut encore elle qui fut chargée de ramener la duchesse en Lorraine, à son retour d'un voyage en France.

La constante amitié dont l'honora cette vertueuse pria-

(1) Lft mère de la muquiae de Lanay joniMait-dle, elleHaene, de waa boBBens, lonqoe^ entre auties eKUavagUMCs, «elle venait, nous dit H"« de Sévigné, trouver le bonhoninie d*Aiidill7, le en^^ant le druide Adamas, A qui toulea les bergèieB du Ugnoii allaient oompler leurs histoires et leurs inlbrtunes et en recevaient une grande oouiolatioa? » AumI, lorsque plus tard die monlin tant de dévotioD : « Si Dieu fixe cette bonne tôte>]à • s^écriait M"' de Sévignéf c*est un des grands miracles que j*aie jamais vus» •

(2) Journal du marquis de Oangeau.

(3) Ibid.

cesse filit le plus grand honneur à M*"' de Marey. Vingt ans plus tard , en effet , en 1718 , la duchesse de Lorraine étant Tenue à la cour avec le prince , son époux ,

comblait encore de prévenances sa gouvernail te bienaimée Elle la faisait asseoir à côté d'elle, dans le fond de son carrosse, pour aller voir sa nièce, i'abbesse de Chelles , fiUe du régent (I).

Sans être précisément jolie , ÉlisabethrCharlotte d'Orléans, duchesse de Lorraine, avait de Téclat et de la grâce; elle n'avait que 12 ans que déjà l'on citait à la cour ses réparties. On admirait surtout sa modestie y dans un âge où s'éveille l'amour-propre , et ses goûts studieux 9 au milieu des plaisirs dont elle était entourée. Devenue duchesse de Lorraine, ses vertus et ses bienfaits lui gagnèrent bientôt tous les cœurs. Aussi, à la mort du duc, en 1729, tous les suffrages l'appelèrent à la régence.

En 1737, la Lorraine ayant été cédée à Stanislas , roi de Pologne, pour être réunie après sa mort à la couronne de France , la principauté de Gommercy fut réservée à la duchesse douairière , avec un revenu de 600,000 livres. Elle quitta Lunéville , emportant les r^rets des habitants, qui ne pouvaient retenir leurs larmes.

La princesse honora sa retraite par la pratique de toutes les vertus. Sa conduite était exemplaire , sa piété douce , sa bonté active autant qu'ingénieuse. Elle mourut le 23 décembre 1744, et fut inhumée à Nancy (2).

Toutes les princesses confiées aux soins de la comtesse de Marey ne lui firent pas autant d'honneur.

(1) Journal de Dangeau.

(S) Vdr le Château d'Eu, par M. Vatout.

Uigiiizeo by LiOOgle

L4 COMTESSE DE MARET

Elle avait, en elfet, été nommée gouvernante des en&nts du duc de Chartres , depuis duc d'Orléans et régent de France.

L'atnée de ces enfants , la trop célèbre duchesse de

Berry, née en 1095, a \<u<-A une telle réputation, qu'il suffît de prononcer âon nom pour inspirer le dégoût.

BàtoBS-Qous de le dire : M** de Marey reconnut de bonne heure les mauvais penchants de la triste princesse, si gfttée par son père, et qui ne fut que trop

accessible au dangereux contact de cette nature corrompue. Que peut d'ailleurs une gouvernante dans de telles conditions ? Si encore la mère des princesses avait facilité sa tâche. Mais, de ce côté, il n'y avait à attendre aucun secours : c Tous ces princes , garçons et iilies, ont été fort mal élevés, dit la princesse Pnlaline, en parlant de ses petits-enfants. On les a tuujoQrs laissé faire toutes leurs volontés ; M"*' d'Orléans ne

s'est jamais occupée un seul instant de ses en&nts

De toute ma vie je n'ai vu fils de princes , ou même fils de nobles, élevés aussi mal que le sont ces enfants. C'était pourtant la même gouvernante que celle qui a été auprès de ma fille , qui , grâce à Dieu , n'a pas été élevée de la sorte. Je lui ai demandé une fois pourquoi elle ne donnait pas à mes petits^nfonts l'éducation qu'elle avait donnée à ma fQle ; elle m*a répondu : (( Madame lorsque j'avais des plaintes à vous adii^ser, « vous m'avez soutenue, mais lorsque je me suis adressée M à M'"*" d'Orléans, elle na ïkii qu'en rire; voyant « 0^ j'ai laissé aller les choses à sa guise. » (Leiir& du 9 âécembr$ 1717.)

Aussi, lorsqu'à l'époque du mariage de la duchesse

de Berry , on voulut lui donner M"* de Marey pour dame d'atours , cette dernière résista obstinément à toutes les instances qui furent tentées auprès d'elle pour l'y déterminer (1).

Mais laissons parler Saint-Simon :

« M"* de Maré avait été gouvernante des enfants de Monsieur, en survivance de M"" de Grancey, sa mère, puis en chef après elle, et l'était demeurée de ceux de M. le duc d'Orléans avec beaucoup de considération. Le roi et M"** de Maintenon comptaient qu'elle serait dame d'atours de M"* la duchesse de Berry, qu'elle avait élevée et à qui elle paraissait fort attachée, et Mademoiselle à elle. Madame, et M. le duc et M" la duchesse d'Orléans le voulaient. Jamais on ne l'y put résoudre, quelque pressantes et longues que fussent les instances que tous , jusqu'à M"* de Maintenon, lui en firent. 11 faut savoir que la maréchale de Grancey était sœur de Villarceaux, chez qui M"* de Maintenon avait tant passé d'étés, et puis à Montchevreuil avec lui, et qui toute sa vie en conserva un souvenir si cher, comme je l'ai dît ailleurs* Ce ne fîit qu'aux refus opiniâtres et réitérés de M"* de Maré qu on nomma une dame d'atours. Elle prétexta son â^e, sa santé , son repos , sa liberté. Elle se retira donc avec les regrets de tout le monde, les nôtres surtout. Elle était ma parente, et de tout temps intimement mon amie , et elle avait beaucoup d'amis considérables , et

fl) La trop fomeuse <luches!»c avait pourtant parfois des velléités de repentir : «I Jp suis conteiilp de ma petite-fille, la duchesse de Berry , écrit la princesse l'alatinc,... elle a du jugemeul et inamfeslc un retour vers la religion et du dégoût pour le vice. J'espère que Dieu aura piiie d'elle et qu'il lui fera lu grâce d*uue conversion sincère. » ^L. mars 1718).

LA COMTESSE DE ICAREY

plus de sens et de comhiite encore que d'esprit. Elle eut des présents , 2,000 écus de pension du roi , un logement au Luxembouig, et conserva le sien au Palais- Royal, ses établissements de Stp43oud , et les 12,000 livres d'appointements de M. le duc d'Orléans, avec le titre de gouvernante de ses filles , dont elle ne s'embarrassa plus des fonctions.

(f Nous ne fûmes pas longtemps sans découvrir la cause de son opiniâtre résistanoe à demeurer auprès de M"* la duchesse de Berry. Plus cette princesse se laissa connaître, et elle ne s'en contraignit guère, plus nous trouvâmes que M"' de Marey avait raison , plin \\\n\>> admirâmes par quel miracle de soins et de prudence rien n'avait percé , plus nous sentîmes à quel point on agit en aveugle dans ce qu'on désire avec le plus de passion, et dont le succès cause plus de peines, de travaux et de joie ; plus nous gtiinîmes du iiialhfiir d'avoir réussi dans une affaire que, bien loin d'avoir entreprise et choisie au point que je le fis , j'aurais traversée avec encore plus d'activité , quand même M''* de Bourbon en eût dû profiter et Tignorer, si j'avais su le demi-quart ^ que dis-je 1 la mil^ème partie de ce dont nous fûmes malheureusement témoins {\). »

Saint-Simon est d'autant moins suspect, en racontant ainsi la retraite de M'"'' de Marey , que lui-même avait accepté pour la duchesse de Saint-Simon la plaee de dame d'honneur de la duchesse de Berry , au mariage de laquelle il avait , en outre , beaucoup contribué.

(1) MtiiuH. ei (!{! Saint-Simon , Lomé \ , page 294, édition Cbéruel. A plusieurs reprises, SaioUSimou rcvieul sur sa parenté avec M"* de Marey et sur son amitié poar rllt*. — Voir égaJemeut pages lOô et 'À^i^ Uu même et tone II , page 5&

D'ailleurs, nous l'avons vu traiter bien durenaent d'autres membres de la famille de Grancey.

Les fonctions de dame d'atours de la nouvelle duchesse furent données » au rdiis de M"* de Marey , à la duchesse de La Yieuville, mère de M"* de Parabère, qui devait s'acquérir, sous la Régence, une célébrité de si mauvais aloi.

Le marquis de Dangeau entrevoyait-il déjà les désordres futurs de la duchesse de fierry, lorsqu'il écrivait dans son journal , à la date du !1 juin 1710, au moment même de la retraite de M*"' de Marey : « On la loue fort du sage parti qu'elle prend , et elle sera bien traitée. » A quoi Saint-Siraon ajoutait depuis , sur le

registre même du marquis elle était vielle (elle

avait alors, en effet, 62 ans), avait beaucoup d'amis ,

un grand usage du monde Elle mourut très-âgée et

eut toujours de la considération. »

N'y a-t-il point dans tous ces éloges , dan» cette coQsidéraliou dont elle fut toujours entourée , de quoi faire un peu douter de ses égarements de jeunesse.

Ne peut-on au moins tenir pour certain que ces erreurs ne furent point de longue durée , et que depuis longtemps la régularité de ses mœurs avait fait place au relâchement de ses premières années.

Saint-Simon nous a fait connaître , dans un autre passage de ses Mémoires ^ ce qu'il appelle les établissements de St^iUoud de M"" de Marey :

« C'était une ménagerie, comme on disait alors, la plus jolie (lu laoade, joignant ia grille de l'avenue près le village, qui avait son jardin particulier, charmant, le long de l'avebue. i>

La comtesse prêtait volontiers à Mademoiflelle et aui

LA GOMTJSSSE DE lURET.

princes , ses parents , celte gracieuse résidence , où ils semblaient tout particulièrement se plaire, et où Us mangeaient quelquefois. Ce fut dans cette charmante retraite que Saint^imon trouva le prince et la princesse à table le jour de l'Ascension (29 mai 1690), lorsqu'il fut mandé par eux pour l'entretenii au sujet du mariage de la duchesse de Berry , auquel il prit une si grande^ part.

Il raconte avec complaisance les entretiens qu'il eut à ce sujet , non-seulement avec les princes et les princesses, mais encore avec M"* de Marey « sa parente et sou aune de tout temps (1). » il lit avec la comtesse quelques tours de parterre , et reçut sans doute de la gouvernante de la duchesse ces confidences intimes sur les mœurs de son élève , dont il ne tardera point à nous dévoiler le secret.

S'il en fut ainsi, comment Saint-Simon persista-t-il à prêter son concours à ce triste mariage ?

Ouoi qu'il en soit, la comtesse conserva tous les dehors de l'affection pour la princesse, qu'elle accompagna chez le roi à Marly , lors de la présentation officielle qui suivit la déclaration publique du mariage (2). Mais ce fut le dernier acte de ses anciennes fonctions, (^ar elle avait hâte de répudier sa pai i de responsabilité dans les scandales qui devaient bientôt éclater, et qu'elle ne prévoyait que trop (3J.

(1) Mrmvircs de Saint>Sitnon, l. V, p. 2ô7. Saiat^Simon était parent de la comtcssf, par sa mère, M"" i\v rAuhespiiic. La inoréchaU' de Graucoy était, eu efTci, artière-peiiie-IUle du célèbre de TAubespiue, secrétaire d*Élat.

(3] Nous possédons un beau portrait de la duchesse de Bcrry eofant, Traisemblablunent donné à u gnavenianle par In trop fitmense princesse.

Il nous tarde de parler d'une autre élève de M"** de Marey, la célèbre abbesse de Ghelles.

Louise-ÉUsabeth d'Orléans , M"* de Chartres, fille du régent , naquit le 13 août 4697. D'un enjouement

peut-être un peu capricieux , gracieuse et belle , elle possédait, en outre, tous les talents que Ton recherchait à la cour.

Rien ne pouvait donc faire prévoir sa pieuse détermination, lorsqu'un soir elle se jeta aux pieds de la

duchesse d'Orléans, sa mère, pour lui demander d'aller faire ses dévotions à Chelles. Mais iMjà sa détermination était prise. Aussi , quel ne dut pas être le douloureux étonnement de ses augustes parents, lorsqu'ils apprirent qu'à peine arrivée dans cette abbaye, la princesse avait renvoyé son carrosse , en déclarant qu'elle ne sortirait plus de sa retraite. Toutes les instances furent vaines pour la faire renoncer à ce pieux dessein. Quelques-uns de ses goûts mondains suivirent pourtant la nouvelle abbesse jusque dans la solitude du cloître. Mais, tout en tirant parfois au blanc et faisant des feux d'artifice , elle écrivait un livre de piété el signait ses lettres: « Epouse de J.-C. »

Vers 1731 , elle se démit de son abbaye et se retira à la Madeleine-Tresnel , où Racine, le fils , lui adressa ces vers :

Plaisirs, beauté , j( nues:^c , bonheur, gloire, puissance, Ambitieux espoir (jue permet la naissance , Tout aux pieds de l'ayneau fui par elle immolé ; Elle s'iramole encore dans sa retraite même. Assise au premier rang , son cœur en est troublé. De ce rang descendue, au ^^ 'ul objet qu'elle aime En silence attachée, elle emhrasse sa croix,

LA COMTESSE DE MARE Y

Vietime par l*amoiir devant Dieu oonsiimée, Vierge qui jour et nuit tient la lampe allumée , En attendant l'époux dont eUe avait fkit choix. Dans notre Biède impie, éclatantea merveilles I Les princes sont changés en humbles pénitents , Et voilà par quels coups , Dieu puissant , tu réveilles, Même en ces derniers jours, la foi des premiers temps.

L'abbesse de Chelles mourut dans oett« nouvelle retraite, le 9 février 1743, dans sa 45' année. Le Père Hainard composa i'épitaphe suivante pour son tombeau :

Ci-git qui , renonçant i la grandeur suprême , Et portant jusqu'au ciel ses vœux .et son amour , Préféra pour son Dieu le voile au diadème ;

Qui saoriBant tour â tour, Et dignités du doltre et pompes de la cour, Au fond de ce désert qu'habite nnnoœnoe N*eut un esprit que pour la vârité ,

Un cœur que pour la charité ,

Un corps que pour la pénitence.

Le ^Is unique du régent , Louis ^ duc de Chartres , puis duc d'Orléans , fut ce vertueux prince dont la reine put dire en apprenant sa mort : « C'est un bienheureux qui laissera après lui beaucoup de malheureux I »

La duchesse de Modèiie (M"" de Valois) , troisième fille du régent, sans partager les vices de son atnée, ne rappela point les vertus de Tabbesse de Chelles.

Quant aux trois autres enfants du duc d'Orléans, M"* (le iMontpciisicr (reine d'Espagne), M""' de Beaujolais , morte à la fleur de l'âge, et M"' de Chartres , princesse de Conti , elles étaient nées après la retraite de M"** de Marey.

362 LES DAMES Dh. UKA.NUEY A LA COUR.

Marie-Louise de Médavy-Granoey^ eomtesse'dé Marey, mourut à Paris le 8 mai 47^ , à Fâge de 80 ans.

Elle fut inhiimiic dans l'église des Dames-Capucines de la place Vendôme, oii reposaient deja le maréchal de Grancey , son père , et le maréchal de Médavy , son neveu , auquel elle avait survécu , comme à tous ceux de son nom , à Tezception du marquis de Grancey , son neveu, qu'elle institua son légataire universel. Encore celui-ci mourait-il deux mois seulement après la comtesse , comme nous l'avons vu dans la notice que nous lui avons consacrée.

Un portrait, qu'on dit être de M'"'' de Marey, le plus ravissant à coup sûr de notre galerie , représente la comtesse sous les traits d'une blonde jeune femme , assise au clavecin , dans une attitude pleine de charme.

Nous avons cgalcment le portrait du comte de Marey, son mari , tué sous les murs de Laudie.

LouiSB-ÉuSABbTU OB M ÉDAV Y-GRANGE Y , DiTB M»- DE GRANCEY ,

Dune d'stonn de la reine d'Espagne.

Pour esquisser cette physionomie, une des plus séduisantes, sinon une des plii^ pures de notre galerie, les documents ne nous ibnt point défaut.

Mêiée , par ses charges et par sa naissance , i ce monde brillant, qui jeta un si vif éclat vers le milieu du XVII* siècle, M"' de Grancey ne fut étrangère ni à ses grandeurs ni a ses faiblesses.

Les lettres de M'"" de Sévioné, cet ('clio prolongé d'jinc époque sans suite et sans précédent, les pamphlets et les chansons du temps , miroir souvent infidèle , mais toujours curieux d'une société à jamais évanouie , les mémoires contemporains , si fertiles et si attrayants , répètent à l'envi ce nom , en lui assurant une célébrité dangereuse.

Efforçons-nous de discerner ce qu'il y eut de fondé dans ces louanges comme dans ces critiques.

Louise-Élisabeth de Grancey , cinquième fille du maréchal et de Charlotte de iMornay , sa seconde femme ,

naquit en 1653 , un an seulement avant le mariage de son frère aîné , le comte Pierre 11 de Grancey. Comme sa sœur , la comtesse de Marey , dès l'âge de

16 ans , elle débutait à la cour dans le Ballet royal de Flore y représenté en 1669. Benserade , qui avait donné à son atnée le rôle de nymphe de Flore, dans le Balki des Amours déguisés , représenté en 1664 , fît paraître la jeune Élisabetb, dans la troisième entrée du BalUt dê Flore, sous le graeieux costume de nymphe des bois, des prés et des eaux , ofi elle avait pour compagnes M"' de La Valiière, M'" de La Mothe et M"^ de Coëtlogon , périlleux voisinage pour une beauté moinf; accomplie que la sienne ; mais, dès cette époque, la brune jeune fille était parée de toutes les grâces qui lui valurent , comme à sa sœur, le surnom d*ùnge de la cour. Aussi put-elle écouter, avec une modeste assurance, ces vers louangeurs écrits à son adresse par le poète de la cour :

Pour wus , jeune Grancé , naguère petit ange, A quoi bon me mettre en frais, Si vous manquez de louange Amour manquera de traits.

Faut-il s'étonner si, douées de ces brillantes qualités, les deux sœurs furent souvent en butte aux dangereux

bommages des courtisans, parmi lesquels figurèrent les

pins hauts persoiuiai^es. Un ne s'attend donc pas à ce que leur souvenir toit demeuré pur des impntaliuns qui n'épargnèrent point les plus sages. De leur temps , les Sévigné, les Maintenou et tant d'autres , n'ont-elles pas payé un large tribut à la médisance, sans que la po^

]f'^* DE GEAMGET. 365

térité ait ratifié tous les jugements de leurs contemporains.

Nous avons vu, en pariant du marquis de Villar-

ceaux , son oncle, quelles odieuses intrigues auraient tenté de faire asseoir M"' de Grancey sur les marches du trône, au môme titre que la faible La Yallière, où l'altière Montespan. Ce n'est pas la seule trace du goût qu'aurait eu Louis XIV pour la plus jeune des deui sœurs ; les pamphlets et les chansons du temps en pai leot à plusieurs reprises : ■

Le roy , se voulant divertir , La Grancey a voulu choiâr.

La trop fameuse comtesse ' de Soissons , Olympe Mancini , mère du ( i lèbre piiuce Eugène de Siivoie , était accusée de favoriser cette intrigue » dans le but de supplanter la favorite en titre :

La SoisBooB n*a pu ménager Le petit on^e, ni changer, Son cœur pour un autre berger; C'est d'une aulre manière, Qu'elle sert notre potentat, En conservant son Irère^ Tranquille dans l'État <i).

(1) Cliuiibnii* (lu temps. — La Ueaunielie ; M&moircs dv M"« de Maintenon) parle aussi de ce caprice passager du roi pour M'" de Grancey, à laquelle il donne pour rivaks s( > ti is I n lle^ cousines, les duchesses d*Aumonl, de La Fertéel de Vcnlad<uu. i. II, p.

On sait d*ailleurs que déjà la comiessc de Soissons (Olympe Mandni) avsit teotéde fitire supplanter auprès du roi M"* de ta Vallière par M"« de La Mothe'Houdaiieourt*

366 LES DAMES DE GRANGEV k LA (;«yR.

On voit dans ce dernier trait une allusion au pen^ chant de Monsieur pour M"* de Grancey.

C'est , en etfet , le frère unique du roi qui passa pour le plus assidu auprès du j>eUl ange, (iettc inclination était si peu équivoque, qu'après la mort de M"* Henriette d'Angleterre, on parla un instant de M"* de Grancey pour succéder à Tinfortunée princesse. Le maréchal de Grancey , homme simple et peu façonné au manège des cours, parut lui-même partager ces espérances.

M*"" de Séviené faisait probableiiieiii allusion à ces bruits, propagés par les pamphlets du temps, lorsqu'à la date du 16 août 4671, elle écrivait à sa fille, à propos du second mariage de Monsieur avec la princesse. Palatine :

« Vous comprenez bien la joie de Monsieur d'avoir à se remarier en cérémonie ! Quelle joie encore d'avoir une femme qui n'entende point le français ! On dit qu'elle est belle. Du reste elle n'est pas plus riche que

de G On dit que quand le juanage fut déclaré,

atu^es disparurent pour huit jours , ne pouvant soutenir les premiers jours de cette nouvelle. Hélas ! Si cette Madame pouvait nous bien représenter celle que nous avons perdue ! »

Quelques mois plus tard , M"* de Sévigné écrivait encore à sa fille :

M Je fus hier à St-Germain... Monsieur me tira près d une fcnùtrc pour me parler de vous faire ses compliments et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli accouchement. 11 appuya sur cela d une telle sorte qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las, comme on dit, d*adorer tange, i»

DE GRA.NCEY.

La passion de Monsieur pour M''* de Grancey M-* elle payée d'un coupable retour? Saint-Simon semble

en douter , mais c'est pour charger la mémoire de sa parente d'une inclination moins innocente , et qu'on lui a plus généralement prêtée.

Il s'agit ici du brillant chevalier de Lorraine, dont la Yie fut si môlée à celle de Monsieur, et sur lequel il eut tant dinfluence.

Mais avant d'aller plus loin , parlons un instant de la petite cour oi^ nous allons pénétrer.

Le frère unique du roi Louis XIV, Philippe , duc d'Orléans, chef de la branche cadette des Bourbons, naquit en 1640* Les heureuses dispositions qu'il manifesta dans son enfonce faisaient espérer un prince digne de son nom ; mais , s'il faut en croire des témoignages contemporains, la crainte de le voii* briller aux dépens de son aîné fit négliger son éducation , qui se ressentit toujours de l'espèce d'abandon où il fut laissé à dessein.

M''* de Montpensier nous a tracé de ce prince', à l'âge de 18 ans, un portrait qui donne la meilleure idée de l'ensemble de sa personne. Elle va jusqu'à dire que c'était la plus belle tAte du monde. « Son visage, ajoute-t-elle , est long et de belle forme, son nez aquilin, conmie celui d'Henri lY, et assurément Monsieur ne lui ressemble pas moins en ses inclinations

qu'en cela; car il est aussi galant qu'il était Son

regard est lier et gracieux Enfin rien n'est si beau,

si agréable m si bien fait que ce grand prince. »

Le portrait moral n'est guère moins séduisant: (l ï\ a l'âme bonne ; ii est libéral par discernement et cha-

ritable par piété Il est m^ifique et aime toutes

sortes de plaisirs (1). »

Tftl était, à 18 ans, aux yeux de son indulgente cousine , îe prince auquel on songea un instant à Tunir , malgré la grande disproportion de leurs âges.

Nous avons dans la seconde femme de Monsieur , la princesse Palatine , un juge moins fiivorable des qualités du duc d'Orléans , parvenu à la maturité de l'âge.

« Monsieur, dit-elle, aimait la parure, avait beaucoup de soin de son teint, aimait les ouvrages de femmes , et toutes les cérémonies.... 11 voyait dans les femmes d'aimables compagnes et était toujours dans leur société Les deux frères se chérissaient cordialement....

Ils se raOlaient Fun et l'autre avec toute la délicatesse possible , sans se fâcher jamais.

« Dans le fond, Mon-ieur était un très-bon prince et, s'il avait eu un peu plus de force pour résister aux impressions malfaisantes , aux suggestions malignes de ses &voris, il aurait été le meilleur des princes de la

terre Quand il feisait quelque chose à l'instigation

de ses favoris, il s'éloignait de la justice naturelle

« A l'armée les soldats disaient de Monsieur : il craint plus que le soleil ne le hâle, qu il ne craint la poudre et les coups de mousquet,

Ces goûts efféminés de Monsieur sont confirmés par

(1) Le marquKs de La Faie l ile un bel evcmplo de la rharit^ dp Monsieur. En 1693, une disette, qui allait i i -que à la frtruinp , :uail amené la pins grande misère. Monsieur, établi iu-uienanl géneriil du lovaume en l'absence du loi, parcourut la iNurmundie ul ia Bretagne, e» répandant partout d'aboudanles «umAnes. Le chevalier de Lorraine , les marquis d'EOiat et de La Fare , qui raccompagnaient dans son carroMe * avaient chacun un ne de i,OQ0 ftancs, dont il ne lestaHrien ù la finde la jounée.

m'^^ 0£ ghancey. 3d9

le témoignage de M"* de La Fayette: « Ses inclinations, dit-elle, étaient aussi conformes aux occupations des femmes , que celles du roi en étaient éloignées. Il est beau, bien fait, mais d'une beauté et d'une taille plus conirenables à une princesse qu'à un prince. Aussi avait^il plus songé à &ire admirer sa beauté de fout le monde qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes , quoiqu'il fût continuellement avec elles. Son amourpropre semblait ne le rendre capable que d'attachement pour lui-même. »

Saint-Simon , plus sévère , ne méconnaît pourtant pas les brillantes qualités de ce prince, « à la mort duquel la cour perdit gros. » « C'était lui , ajoute-t*iI , qui y jetait les amusements, 1 rmie , les plaisirs , et quand il la quittait, tout y seiuijlait sans vie et sans action.. .. Il donnait chez lui entière liberté, sans que le respect et le plus grand air de la cour en souffrit aucune diminution. Il avait appris et bien retenu de la reine, sa mère, l'art de la tenir ; aussi la voulait-il pleine et y réussissait-il. Par ce maintien la foule ttait

toujours au Palais-Ro\al et à St-Cloud Du reste,

Monsieur , qui avec beaucoup de valeur avait gagné la bataille de Cassel, et qui en avait toujours montré une fort naturelle en tous les sièges oii il s'était trouvé, n'avait d'ailleurs que les mauvaises qualités des femmes. »

Saint-Simon n'atténue point , on peut le croire , l'odieui de ces mauvaises qualités. D'après lui, et ce témoignage n'est point isolé, la faiblesse du prince pour ses favoris aurait prêté aux plus tristes commentaires , et sa cour aurait été assez dissolue.

La première femme de Monsieur fut cette charmante

37(^ LES DAMES DE àRAMGEÏ A LA COUR.

Henriette d'Angleterre , immortalisée par ia sublime oraison funèbre de Bossuet.

« La princesse d'Angleterre, dit M"" de Motteville, était assez grande. Sa beauté n'était pas des plus pai^ Mes; mais toute sa persoûne» quoîqu'elie ae pas bien &ite , était néanmoins y par ses manières et ses

agréments , toutpè^fait aimable Et comme il y avait

en elle de quoi se faire aiiuer. on pouvait croire qu'elle y devait aisément réussir et qu elle ne serait point t&chée de plaire. »

La malbeureuse princesse ne tarda guère à ressentir le danger de ce désir de plaire. Entourée d'hommages, dont le jeune roi donna lui-même le signal, elle eut l'imprudence , s'il faut en croire les mémoires contemporains, d'accueillir avec trop de complaisance les assiduités compromettantes du brillant comte de Guicbe. Cette légèreté n'alla sans doute pas jusqu'au déshonneur, mais elle parut asses pour éveiller les justes susceptibilités de Monsieur et la sévérité du roi , qui cvih le comte de Guiche. Faut-il croire , avec la seconde Madame , que le roi lui-même avait tenté d'exciter ainsi la jalousie de son Crère, pour le détourner de ces brillantes réunions qui le rendaient trop populaire? L'exU du ctnnte de Guiche semble démentir cette insinuation (i).

Quoi qu'il en soit, un coup funeste était porté à l'affection mutuelle des jeunes époux , et peut-être ne doit-on point chercher ailleurs la cause des désordres

(1) Les aiteiiliouâ du coinie de Guiche pour M"' df Graiicey , Hreiil de cellp ci , pendant un mouirnt, la rivale redoutée de la pHncfWf. {Fie à'Henrieiie de France ^ par hï"* de La Fajretle. )

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