‹ Familles illustres de NormandieChapitre 38 sur 50 · M™ DE GRANCEY · texte numérisé non relu

M™ DE GRANCEY

qui ne tardèrent pas à paraître dans la vie privée de

Monsieur , et du triste empire de ses favoris.

Un voyage entièrement politique, entrepris en Angleterre par Madame , à l'instigation du roi, ne fît qu'envenimer la mésintelligence , en augmentant le mécontentement de Monsieur, qu'on n'avait point mis dans le secret

Aussi quand, bientôt après le retour de la princesse retentit comme un éclat de luiiuerrcî cette etutiiiaiite iianvelle : « Madame se meurt , Madame eit morte / )» la rumeur publique formula-tr«lle les plus graves accusations.

Nous parlerons bientôt, avec plus de détails y de cette mort si extraordinaire, en nous occupant du personnage

auquel elU fut le plus généralement imputée; disons seulenieiit que la meniuire du prince en est depuis longtemps lavée, si tant est qu'on puisse assigner une cause criminelle à cette fin mystérieuse.

Un peu plus d'un an après la mort d'Henriette d'Angleterre, le 16 septembre 1671 , Monsieur épousait en secondes noces, Elisabeth-Charlotte de Bavière , fille de i électeur palatin, Georges-Louis.

Pour cette figure si originale, les peintures ne nous font point défaut , à commencer par celle que la princesse a cru devoir tracer d*dle*mème :

ff n fout que je s<Ns oniellement laide, je n'ai jamais eu uucLiu Irail passable, mes yonx sont petits, j'ai le

nez court et gros , les lèvres longues et plates

j'ai de grandes joues pendantes , une figure longue , et je suis très-petite de stature; ma taille et mes jambes sont grosses; somme totale | je dois être un vilain petit laideron. »

Saint-Simon disait en parlant d'elle : ce Madame tenait hcaacuup plus de l'homme que de la femme ; elle était forte , coura^^euse , allemande au dernier point, franche, droite , bonne , bien&isante , noble et gfrande en toutes ses manières ; petite au dernier point sur tout ce qui r^ardait ce qui lui était dû ; elle était sauvage , toujours enfermée à écrire, dmt , rude , se pienanL aisément d'aversion; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit ; la figure et ie rustre d'un suisse ; capable avec cela d'une amitié tendre et inviolable. »

Ajoutons avec un écrivain moderne, dont nous avons plusieurs fois cil^ les judicieuses appréciations : « La duchesse d'Oriéans se distinguait à la cour par une originalité que personne n'était tenté d'imiter;

elle vivait dans un isolement complet , d'une laideur

repoussante, elle déplaisait à tout le monde par sa fierté maussade; étrangère à cette cour brillante oft elle était obligée de vivre , elle fut toujours allemande

en France Tout le temps qu^elle ne passait pas

avec le roi , à la chasse ou au spectacle, elle l'employait à écrire à ses nobles parents d'Allemagne , des longues lettres dont les fragments ont servi à former ces singuliers mémoires, où la cour de France, à l'exception du roi, est déchirée , injuriée impitoyablement. »

On voit déjà le cas que faisait le savant écrivain de la volumineuse correspondance de Madame.

Il dit ailleurs qu'elle a accueillait sans discernement les bruits les plus vulgaires et les plus désavantageux sur les personnes qui se trouvaient à la cour. » Il faut, ajoute-t-il, « lire ses lettres avec défiance , et pour les

biyiiizeu by

If"* DE GRANGET

persoiiiics manquent de critique, c'est une mauvaise source pour l'histoire (1). »

Plusieurs éditions andennes et récentes ont répandu ces lettres à profusion, et Von ne cesse pas de puiser à cette maumite source plus d*un jugement erroné sur le siècle de Louis XIV. Mais voici qui devient plus grave : Fauteur que nous venons de citer, si bien renseigné sur M'"*' de Sévigné, si compétent pour tout ce qui touche à son entourage, si bienveillant pour Tillustre marquise , ne craint pas d'altérer le crédit de son héroïne , en dénonçant la connezité de ses lettres avec celles de Madame. « Ces lettres , dît-il , où les anecdotes les |)lus scandaleuses, souvent môme les plus fausses, sont racontées avec un cynisme révoltant, ces lettres étaient traduites par la princesse de Tarente , parente de Madame, à M""* de Sévigné, qui y puisait Us éliiMnîs de sa correspondance (2), »

Peut-être aurons-nous Toccasion de faire ressortir une autre coïncidence non moins signiiicative ; nous voulons parler de la simili Lucie des jugements de Madame avec ceui de Saint-Simon , le £unilier de la maison d'Orléans.

Ces réflexions ne sont pas inutiles pour bien faire connaître le personnage dont il nous reste à parler , et qui, après le prince et les deux princesses, joua le principal rôle à la cour de Monsieur.

Parmi les descendants de la branche de Lorraine , établie en France, sous le roi François I*", plusieurs brillèrent au premier rang des capitaines et des hauts dignitaires de leur siècle.

(1) Walcknaër , Mémoim mr M"** éê Sénigni^ V* partiei pb à55| noteÉ

LES DÂMES D£ GHANGEY A LA COUR.

Celui qui nous occupe, Philippe de Lorraine, si connu sous le nom de chevalier de Lorraine , n'était pas lui-même dépourvu du génie de sa race.

PetitHÔls du duc d'Ëibeuf, le chevalier de Lorraine était le second fils de ce célèbre comte d'Harcoort , grand éouyer de France, qui, sous le samom de Cadet la Perle, s'est fait un nom parmi les généraux de son temps. L'un des plus charmants hommes de cette brillante cour, d'après les portraits qui nous resteut de lui, le chevalier n'exerçait pas une moindre séduction par les agréments de son esprit que par les grâces de sa personne (1).

D'une valeur éprouvée, il avait pris part aux grandes ♦ guerres du commencement du règne, et fini par con-

quérir le grade de lieutenant général, avec le cordon de Tordre du St^Ësprit. L'inclination si prononcée de Monsieur pour le chevalier de Lorraine n'avait sans doute pas peu contribué à son élévation , mais son mérite ne pouvait être mis en doute.

Le titre de prince étranger rehaussait beaucoup en lui le prestige dont il était entouré, et ce ii elaii pas sans quelque hauteur qu'il en remplissait le personnage.

A toutes ces brillantes qualités, il joignait, au dire de Saintp-SimoQ , un remarquable talent pour Tintrigue. « D prit, dit ce dernier, la chose en Guisard qui ne rougit de lien pourvu ju il arrive, et mena Monsieur le bâton haut toute sa vie , fut comblé d'argent et de bénéfices, fit pour sa maison ce qu'il voulut, demeura toujours publiquement le maître chez Monsieur,

(1) • C'était, dit le marquis Uc La Fai-e, le jeune liomnie de laoour le plas beau, le plus aimable et le plus spirituel. »

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et comme il avait, avec l;i hauteur '!es Gtiise, leur art et leur esprit, il sut se raeilre entre le roi et Monsieur et se faire méoager, pour ue pas dire craindre, de l'un et de l'autre, et jouir d'une considération, d'une distinction et d*UQ crédit presque aussi marqués de la part du roi que de celle de Monsieur (1). »

On conçoit facilement qu'un tel personnage se soit amplement associt^ au relâchement de mœurs qui caractérise cette époque, et dont la cour de Monsieur prit sa large part. Aussi trouvons-nous plus d'une fois le nom du chevalier de Lorraine mêlé aux aventures galantes dont le souvenir nous a été trop fidèlement transmis.

Si la bienveiMance du l'oi pour le chevalier reçut uae atteinte passagère de ces débordements, la faveur constante de Monsieur n'en fut pas un instant altérée. Telle fut l'étendue de cette faveur qu'elle donna prise aux plus tristes conmientaires.

Saint-Simon n'a garde de ménager le chevalier : son seul titre de Lorrain le désignait aux traits de l'orgueiiieuA duc, jaloux de la suprématie des princes étrangers. D'ailleurs Saint-Simon, si acharné dans ses haines comme dans ses rancunes, pouvait-il oublier que le père du chevalier, le célèhre comte d'Harcourt, avait obtenu la charge de grand écuyer de France, briguée par Claude de Saint-Simon , ee qui amena un duel entre le grand ecuyer et son compétiteur évincé. Il ne

(1) « C'élail, dil eocor.' Saint-Simon, l'iiomtnc de France qui avait été le mieux fait , svec un fort beau vis^age, et qui, jusqu'à la fin do sa vip, avait conservé le pUis fi^rand air H le plus audacieux. • — Saiul«Simoo, Additions an Journal de Daiij(euu, du b (iéci'mbn; 1702.

376 LES DAMES DE GRÀNCE¥ A LA OOVR.

faut donc accueillir qu'avec une certaine réserve les imputations du fils de ce dernier.

Voyons tout d'abord ee que Ton doit penser de la plus grave de ces accusations.

L'intimité qui régnait entre les deux princes n'était pas de nature à resserrer les liens d'affection entre Monsieur et sa première femme. Aussi le chevalier passait-il pour être peu sympathique à la princesse, dont il contre-balançait Tinfluence.

 la suite d'une débauche où, avec le comte de Marsan, son jeune frère, il avait compromis le comte de Vermandois, le chevalier lut envoyé, en 1609, par ordre du roi, et peut-être sur tes instances de Madame, d'abord au château de Pierje-Encise, à Lyon, puis au fihftteau d'If, d'où il sortit bientôt pour aller à Rome. L'opinion publique ne manqua pas d'attribuer cette disgrâce h l'influence de Madame; mais le roi avait contre le chevalier un griel qu'il oubliait d ordinaire assez difOcilement, et qui seul eût suffî pour motiver son exil.

C'était déjà beaucoup d'avoir blessé le roi dans la personne de son fils: il ne fallait pas le pousser à bout par des propos offensants. Voici cependant ce qui

s't^tait passé : l'abbaye de St-Benoist-sur-Loire étant venue à vaquer par le décès de i'evôque de Langres, Monsieur, dans L'apanage duquel se trouvait cette abbaye, et qui saisissait toutes les occasions d'enrichir son favori, voulut la lui donner. Le roi s*y étant opposé , le chevalier, piqué au vif, exhala son dépit en terme> peu respectueux. Louis XIV ne pardonnait tnière ces sortes d'offenses,. et l'exil du favori fut immédiatement décidé. Vainement Monsieur , désolé de cette rigueur ,

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