M'" DE GRANCEY
se retira-tHl à Villers-GoUerets , le roi tint fenne, et le chevalier demeura éloigné.
La mort de Madame, qui suivit de si près cette disgrâce , ne pouvait manquer d'y être rattachée par ropinioD publique , si hostile au prince exilé y et qui attribuait surtout son éloignement à k princesse.
M^^*" de GrauGey, qui passait pour avoir attiré l'attention de Monsieur , et pour hiquelle rattachement du chevalier n'était peut-être déjà plus un mystère , fut , elle-même, un instant en butte à d'horribles soupçons, comme il semble résulter d'une lettre de M"" de Sévigné, en date du 26 juin 1676 : « On mande à M'°*' de Fiennes, que la Brinvilliers mettait bien du monde en jeu , et notamment le chevalier de Beuvron , M"** de Clérembault et de Grancey, pour avoir empoisonné Madame, pas davantage ! » il est vrai que cinq jours après, elle se hâtait de démentir cette triste nouvelle : « Au reste, je reprends les sottes nouvelles que M»»^ de Flennes m'avait dites à Montargis : On n'a point du tout parlé de M*** de Clérembault et de Grancey, ni du chevalier de Beuvron, rien n'est plus faux. »
Disons de suite qu'on ne retrouve nulle part la moindre trace de soupçoutj, qui auraient été la plus cruelle expiation des faible.-, es prêtées a M"*' de Grancey.
La mémoire du chevalier de Lorraine ne s*en est pas aussi complètement lavée. Madame Palatine, qui, dès avant son arrivée en France, avait été fortement prévenue contre les favoris de Monsieur , et notamment contre le chevalier de Lo irai ne , n'hésite pas à lui imputer la mort d'Henriette d'Angleterre. Saint-Simon, évidemment inspiré des mêmes sentiments , va jusqu'à donner les détails de Tenvoi du poison par le chevalier
378 LES DAMES DK GRANCEY A LA COUH.
et de la complicité qu'il aurait trouvée dans Feutourage de Madame. S*il fellaît l'en croire , personne alors
n'aurait douté de rempoisonnement.
11 y a dans cette dernière assertion une inexactitude flagrante, et qui dénote une grande partialité.
Presque tous les témoignages contemporains démontrent , au contraire , que Madame fut victime d'une imprudence.
Sa constitution, naturellement délicate, en était venue h un tel de^M'é de délabrement, qu'au dire de Valot , médecin du roi , depuis deux ou trois ans elle ne vivait plus qu$ par nUracle.
L'estomac, soumis à l'autopsie, ne présentait aucune lésion , d'après le rapport des médecins.
iM"* de Montpensior qualifie de sots bruits les rumeurs d'empoisonnement; elle attribue la mort de Madame au choléra-morbus.
Le journal d'Olivier d'Ormesson considère la mauvaise constitution de la princesse comme l'unique cause de sa mort.
Guy Patin lui-môme, si libre dans ses jugements , si peu favorable aux médecins en litre de la cour, croit à une espèce de phthisie sèche, ou dessèchement du poumon, et rejette comme mensongers les bruits d'empoisonnement.
M*"* de La Fayette, cette amie intime de Madame, dont elle a écrit la vie, assigne à sa mort une cause toute naturelle.
Enhn , Timmorlel auteur (ie i oraison funèbre de Madame, Bossuet, qui l'assista à ses derniers moments , raconte que Monsieur ayant achevé la bouteille oh
m"*^ de GRANGËÏ.
aurait été contenu >e poison, 3fadnme dit qu'elle avait cru d'abord être empoisonnée * par méprise.
Jl y a loia de ces témoignages si précis, si concordants , si considérables, aux allégations de Madame et de Saint-Simon.
Gomment d'ailleurs expliquer la &veur constante dont jouit le chevalier de Lorraine, tant auprès de Monsieur qu'auprès du roi , faveur qui ne se démentit même pas lorsque l âge de ces augtistes personnages leur eut fait (aire un salutaire retour sur les égarements de leur jeunesse?
La fiirouche Palatine se réconcilia elle-môme, sur la demande de Monsieur, avec le chevalier de Lorraine et ce qu'elle appelait sa cabale ; maintes et maintes fois elle suivit ses chasses, avec le roi et le duupiim, qui appréciaient beaucoup les chiens du prince.
La belle maison de Frémont, appartenant au chevalier, se trouvait sur le chemin de Fontainebleau, et le dauphin y reçut souvent l'hospitalité. Le roi lui-même, en se rendant à Fontainebleau, s'arrêtait volontiers à Frémont, où il dîna plusieurs fois.
Tant de marques d'estime et d'amitié pouvaient-elles s'adresser li l'assassin d'Henriette d'Angleterre?
Ce que M"**" Palatine appelait la cabale se composait des familiers de Monsieur, notamment du chevalier de Lorraine, de M"* de Gourdon, de M"* de Grancey, du marquis d'Effial, son cousin, etc. A l'en croire, c'était une conspiration permanente org-anisée contre elle, dans le but de la perdre dans l'esprit de Monsieur.
Quant à la duchesse de Ventadour, dame d'honneur de la Palatine, quoique cousine de M"** de Grancey, elle jouissait de toutes les bonnes grâces de sa maîtresse, sans
que ce privUége paraisse être dû à la grande r^larité de sa vie.
Veut-on se faire une idée des griefs de la princesse contre ceux de la cabale , comme elle s'obstine à les nommer? Voici une piquante anecdote , puisée dans une de ces interminables lettres qu'ellennéme appelle plaisamment un volume.
Le soir du mardi gras de Vannée 1681 , il y avait bal masqué à la flour. M"" de Grancey, âgée de vingt-sept ans, était alors dans tout l'épanouissement de son opulente beauté (1).
La belle danseuse recevait, selon sa coutume, les hommages des courtisans, d'autant plus empressés auprès d'elle que sa faveur était à son comble. EUe revenait, en effet , de ce voyage d'Espagru' qui fut pour elle un triomphe, et dont nous parlerons bientôt.
Quels ne durent pas être sa surprise et son dépit, lorsque ce concert de louanges fut troublé par une note discordante: un cavalier mal appris venait, avec brutalité, lui reprocher de danser encore à son âge I
Or, cette même année, elle avait iigmé, sous les traits d'ime nymphe de Diane, dans le ballet royal, le triomphe de tamour, dansé au palais de St-Germain , où le poète Benserade avait mis ces quatre vers à son adresse :
Vous avez tous les traits d'une beauté divine ,
De beaux yeux , le poil noir, un teint vif et charmant,
Une taille surtout si légère et si fine,
Que Ton ne vous saurait attraper aisément
(1) La Gazelle, on rendant coiuplc des fêles données à Sl-Gcimaiii par la cour à l'occasion du carnaval » s'exprimait ainsi sur M"' de Grancey: * Je
Llnsulte était donc aussi gratuite que grossière.
Le lendemain, Madam», iqm, étant en deuil du prince
Électeur, n'avait pu assister au bal de la veille, se trouvait au jeu de la reine. Autour de la table se tenait debout un groupe de courtisans. Un coup douteux se présente : Madame se retourne, pour avoir son avis, vers un offîcier des gardes du corps, ie chevalier de Sinsanet, ou Simsen, qu'elle sait être habile joueur. M"' de Grancey, reconnaissant en lui son insulteur de la veille, s'approche de Madame et lui demande si elle connaît cet homme.— (-iomment ne le connaîtrais-je pas, répond Madame , je le vois tous les jours à la chasse à côté de moi Alors il est de vos amis? — ^Pourquoi cette question? — C'est que cet homme m'a &it un affront ; et elle raconte la scène de la veille , ajoutant que , pour en agir ainsi , le chevalier devait avoir eu le dessein de plaire à quelqu'un.
Ce petit incident fit quelque bruit. M"' de Grancey, toujours persuadée que Toffîcier des gardes ne l'avait insultée que pour faire sa cour à Madame, s'en tenait volontiers à cette interprétation , qui finît par prévaloir ; son amour-propre de femme y trouvait d'ailleurs trop bien sôn compte pour en chercher une autre.
Le chevalier de Sinsanet, mal^rré ce que ce rôle devait avoir de ridicule, passa donc bientôt pour le soupirant de Madame, et les propos malins n'épargnèrent point la malheureuse princesse. L'écho de ces bruits ne tarda guère à parvenir jusqu'aux oreilles de Madame, qui en rit d'abord comme les autres, n'y attachant aucune importance sérieuse. Cependant les propos suivaient tou-
no vous (iis |H)ifii qm' M"' de Grancey panit beauroup Am\> celle assemblée. Ou sait qu'i'll'" n :\ pas hcs^oiii d'orncmeiUs pour se faire remarquer.- » {Gazette de 1681, p. 296.)
382 LES DAMES DE (iRANCEY A LA COU H.
jours leur train, car l'année suivante le roi crut devoir en parier à Madame, de retour d'un voyage en Allemagne, l'assurant d'ailleurs que sa bonne réputatioQ la mettait à l'abri de semblables soupçons.
Quoique le langage du roi n'eût probablement pas excédé les bornes de la plaisanterie, Madame jugea néanmoins prudent de cesser de parler à l'officier des gardes ; mais, ajoute-t-elle , dans son Interminable lettre, « la mélancolie s empara de moi » ; a tel point que Monsieur, ayant remarqué sa préoccupation, lui en demanda la cause. Madame l'ayant mis au courant de tout ce qui s'était passé depuis Tanecdote du bal, Monsieur, fort peu disposé à la jalousie, et d'ailleurs fort rassuré sur la fidélité de sa femme, la tranquillisa de son mieux.
Cette aflaire paraissaii donc oubliée, quand un officier vint avertir Madame que la prétendue cabale glosait toujours sur le chevalier de Sinsanet, y ajoutant je ne sais quels malicieux propos de nature à porter atteinte à la réputation de la princesse. Bientôt celle-ci crut apercevoir une certaine froideur chez Monsieur , et en fut tellement alarmée qu'elle résolut d'en reparler au roi. Cette ibis le roi, importuné de cette insistance, ne put dissimuler son mécontentement, que partagea bientôt Monsieur, fatigué de ces commérages. Madame fit alors demander au prince une explication que celui-ci refusa, et le roi en fut réduit à prier Madame de ne plus se préoccuper de ces bruits ridicules.
Loin de suivre ce conseil, la princesse, excitée par les rapports plus ou moins sincères et plus ou moins désintéressés qu'elle recevait de ses familiers, redoubla de tristesse et parla même de se relii'er auprès de l'abbesse de Maubnisson , sa parente. Le roi eut besoin d'user de
M"* DE GHÂNŒY.
son autorité pour la dissuader d'un parti si extravagant, rassurant d'ailleurs que Monsieur n'avait rien tant à cœur
que de vivre en bonne intelligence avec elle. Il obtint du chevalier de Lorraine, du marquis d'Effial et de M"^ de Granœy qu'ils feraient assurer Madame de leur entier dévouement, et la prieraient de leur rendre ses bonnes grâces.
On se demande, en lisant dans les lettres de Madame les inépuisaliles détails de celte burlesque aventure, si Monsieur et le roi prirent jamais au sérieux les alarmes réelles ou affectées de la princesse, ou si celle-ci- ne fut point le jouet d'une mystification , bien plutôt que la victime d'un complot.
Quoi qu'il en soit, M"* de Grancey ne tomba jamais en disgrâce auprès de .Monsieur : La Palatine elle-même l'avait prise en amitié, à son arrivée en France, malgré ses préventions contre elle (1).
Dès 1674, Madame de Sévigné écrivait : a II a vaqué chez Monsieur une chaire de 20,000 écus ; Monsieur l'a donnée à VAnge, au g^rand déplaisir de toute la maison. »
Deux ans après, <iiiuiqu elle n'eût encore que vingt ans, il était déjà question de faire M"' de Grancey dame d'atours de la Palatine, à la place de M'**" de Gourdon, à laquelle il fallait donner 50,000 écus pour sa charge. Mais le maréchal ne voulait donner une pareille somme que pour doter sa fille : « Il veut que Monsieur fasse tout , ajoute M""* de Sévigné ; M'"" de ^lonaco mène cotte affaire. M"* de iirancev est très-bien chez Monsieur et chez Madame, dont elle est également aimée; oh est seulement
(1) On pcul n;lo\rr dans !cs lellit- <ic M, (Umu pli. s û'un [nùl malin conli o M"' dtf Gruiice), e( que lu passion, la jalousie pcut-clro, a siugulièiement rnveniuio!».
un peu fâché de lui voir faire quelquefois à cette Madame les mêmes petites mines et les mêmes petits discours qu'elle âiisaît à l'autre. »
Belle, riche, spirituelle et protégée comme elle l'était, on peut bien penser que les prétenduiits ne manquaient point à la maio de M"*" de Graacey. il parait que le duc de Nevers se mit un instant sur les ran^; c'était ce fameux neveu de Mazarin qui prit une laige part dans l'opulente succession du tout puissant ministre, ce poète grand seigneur qui luUaiL d'épijji.ijumes avec Racine et Boileau. Après avoir longtemps hésité entre les plus brillants partis de la cour qui briguaient à l'envi l'alliance du cardinal, le duc de devers finit par épouser la nièce de M*"' de Montespan , cette belle Diane de Thianges , l'héritière de là grâce comme de l'esprit des Mortemart, et poète aussi à ses heures :
« Ma tille me prie de vous mander le mariaiio de M. de JNevers, ce M. de Nevers, si dilBciie à ferrer, qui glisse des mains alors qu'on y pense le moins : il épouse, devinez qui? Ce n'est point M"*" d'Houdancourt, ni M"* de Grancey ; c'est M"* de Thianges, jeune, jolie, modeste, élevée à l'Abbaye-au-Rois (i). »
Le brillai] L comte de ( iuiclie, fils aîné du maicchal duc de Grammont, dont les assiduités auprès de M°" Henriette d'Angleterre faillirent compromettre cette infortunée princesse, avait été lui-môme fort épris de M"'' de Grancey, qu'il sacrifia à sa puissante rivale (2).
Du reste, M"' de Grancey était de toutes les fêtes royales. Lors ^le la pompeuse réception laite au roi par
(1) M»* de Sévigné, lettre du 10 décembre lft70. (S) Mimoirts de M"* de La Fayette, année 1670,
de GRANCfiT.
Monsieur au château de St-Cloud le 10 octobre 1677, pour rinauguration de la galerie d'Apollon , les deux sœurs se firent remarquer au dîner splendide par lequel s'ouvrit cette fête. Un poète du temps nous a laissé la
description de ce repas, où il nomme avec complaisance les dames qui se trouvaient à la table du roi :
Des beaux yeux de Graramont (1) , cette aimable princesse»
Amour tirait r|ps traits qu'il décochait sans cesse ; lis portaient tous les coups, et ceux de la Maroy , r4omiuo ceux do sa so ur, la charmante Grancey ^ Hendaient innoc.emmi nt , par \ps moindres œillades , Les cœurs les plus gaillards incontinent malades.
La fête dura cinq jours, pendant lesquels il y eut trois bals, où figurërei\t encore les deux sœurs :
Les beUet de Grmcey, BeauTais et des Adrets , En dansant justement, doublèrent leurs attraits (2).
Le Mercurt de 1679 nous montre M'"" de Grancey assistant, tantôt à 1 hôtel de Strasbourg, avec le daupliin et la dauphine, à la mascarade donnée par M. de Strasbourg, tantôt à la magnifique réception faite à Monsieur et à Madame par M. de Boîsfranc, surintendant des finances, à sa belle maison de St-Ouen.
Au mois de mai de la même année , des fôtes qui durèrent huit jours furent données à St-Cluud pour Tambassadeur d'£spagne, qui venait demander la maiu
(1) La dadMNe de Gnumnont étsil ccue belle GhaiSotte de Castdnaa» cousiae germaine de U"' de Grancey» dont nous tTons eu reocsiion de parier, à piopoa du martehal de Gastelnau, son père*
(S) Voir U ChdttM d* St-Chudt par VatonU
de Marie-Louise d'Orléans, destinée au roi, son maître. M"* de Grancey , à laquelle allait être confié riioaneur d'accompagner la jeune princesse dans son nouveau royaume , ne fut pas oubliée à ces fêtes. ËUe fui fort remarquée au bal qui les termina ^ et où figurait également la comtesse de Marey (1).
C'est ici Toccasion de parler de cette mission , dont M'" de Graacey s'acquitta d'une façon si distinguée, et qui, à elle seule, sulUrait à atténuer les allégations de Saint-Simon et de Madame.
Depuis le commencement du siècle, un échange mutuel de princesses françaises et d'infantes espagnoles avait été le gage invariable et souvent illusoire du besoin d'alliance entre les deux couronnes. C'est ainsi qu'en l(H;i ÉlisabeLli de Fiance étaii devenue l'épouse de l'infant, depuis Philippe IV, en même temps que l'inàmte Anne d'Autriche était donnée à Louis XIII.
Quarante-cinq ans plus tard, en 1660, le fameux traité des Pyrénées était couronné par le mariage de Marie- Thérèse avec le jeune roi Louis XIV.
A la paix de Mimè^-ue, en 1679, le roi de France n'avait pas de tilles à donner au roi d'Espagne. La princesse la plus proche du trône était Marie-Louise d'Orléans, fille aînée de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, sa première femme. Ce fut sur elle que tomba le choix du roi .
(1) On n'en finirait point s*il fellaft relater, diaprés la GoxcUc ou le Hxt» cure, louli's les fêtes oii brillèrent les deux channantes MeoK. Au mari^ (hj prlnrr de Conti avec M"» de Blois, en janvier I6S4, M"^ de Granoej
élLiil a-.i lioiiibre dcl i7 clames qui nssistèrent au repas royal, où il y ent 3 senirps de 160 phits cbacun. I.es (h-iix sœurs étaient, le 9 mai suivant, du niagiiili(£ue Jjai douuc à St-Cloud par Muosieur au Dauphin , et du souper qui le Milfit. Le roi les adroit à sa lable, à côté do» plus grandes dames.
M^^» DE GIUNGEY.
Si ses goûts avaient «tP consultés , jamais la jeune princesse n'aurait quitté la cour de France , où l'attachaient de secrètes aspirations. Ne s'était-elle pas flattée, ou peut-être ne l'avaitK>Q pas bercée de l'espoir d'épouser le dauphin, auquel elle avait, dans son illusion , voué une tendresse qui ne fut point payée de retour? Aussi, quand, au départ, le roi lui dit pour la consoler : « Mais je ne saurais faire mieux pour ma fille 1 » « Ahl sire, lui réponditrclle , vous pouviez faire mieux pour votre nièce l »
On sait le reste. La nouvelle reine fut accueillie avec transports par le roi d'Espagne, fort épris de ses charmes. Son ascendant sur son royal époux fut plus d'une fois employé au profit de la France, mais ne larda point par cela même à lui attirer la haine des impériaux, jaloux de cette influence rivale. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis son arrivée à la cour d'Espagne, que la malheureuse reine mouraitjsubitement, emportée par une maladie dont les causes sont demeurées mystérieuses, mais qui fut assez généralement attribuée au poison.
Nous n'avons point à éclaircir ce poml d'histoire. Bornons-nous à faire connaître le rôle joué auprès de la reine d'Espagne par M"' de Grancey, qui fut chargée de l'accompagner en qualité de dame d'atours, et qui, à dater de ce moment, par le privilège de sa charge, allait s'appeler de Grancey.
Le contrat de mariage avait été signé le 9 juillet, et, à partir de ce moment, Mademoiselle fut traitée en reine d'Espagne. Ces grandeurs anticipées ne parvinrent point h la consoler, et ce fut tout éplorée qu'elle prit congé de la cour, le 20 septembre suivant.
Tant qu'elle fut en France, la jeune reine fut servie et gardée par la maison du roi.
388 LES DAICES DE GRANGEY A LA GOUK.
a Le prince d'Harcourl fut nommé ambassadeur extraordinaire pour raccompagner, avec la princesse , sa femme. M"' de Grancey prit ie nom de dame, avec la qualité de dame d'atours, et la maréchale de Clérembault, qui avait été sa gouvernante, lui servit de première dame d'honneur (1). »
Le voyage jusqu'à la frontière se fit h petites Journées: la malheureuse princesse semblait retarder à plaisir l'instant 01^ son pied ne foulerait plus la terre de France. SI la maréchale et la princesse d'Harcourt étaient pour elle d'assez tristes compagnes^ Tenjouement et les prévenances de sa dame d'atours égayaient la monotonie de la route. Celle-ci s'ingéniait à niultipher les distractions autour de la pauvre exilée. Tantôt les carrosses étaient abandonnés pour chevaucher à la fraîcheur du jour ; tantôt une halte, adroitement ménagée, offrait à la princesse l'occasion dlnviter à' sa table les notabilités du lieu. Parfois même, si les convives étaient assez nombreux, un bal improvisé suivait le repas. Le jeu n'était point banni de ces réunions fortuites. Traversait-on un domaine peuplé de gibier, on se laissait aller pendant quelques heures au plaisir de la chasse.
Mais hélas I cette liberté toute française allait bientôt foire place à la rigide étiquette de l'Espagne. Le 4"* novembre, la jeune reine trouvait, à la l'rontière, la maison espagnole ({u'on lui avait destinée, et deux jours après elle était remise dans l'Ile fameuse des Conférences , au marquis de Astorga , son mayor-domo-mayor ( grand maître de sa maison espagnole). « Dans un moment elle se trouva au milieu de personnes inconnues et dont elle
(1) Mémoires de la cour d'Espagne, {tar le nuirqui» de Viliais*
de granget.
n'entendait pas la langue , dont le service et le respect même Tembarrassoient » et dont les manières pleines de contrainte et de gesne luy ostoient tout ce qui avait fait toujours la douceur de sa vie. L'antipathie naturelle des deux nations et l'extrême opposition qu'elles ont en tout, auï^incntoient encore ses désagrémens, par mille circonstances particulières. Les Espagnols, devenus les maîtres de sa personne , voulurent , dès le premier jour^ l'assujettir aux moindres formalités de l'esclavage des femmes d'Espagne (I). »
n lui restait encore le gracieux costume de la cour de France. Elle avait, dit M"' de Villars, « la plus belle robe du monde et une quantité surprenante de pierreries, » pour recevoir son royal fiancé. Dès le lendemain, il fallut s'habiller à l'espagnole « ce qui ne manqua pas de Tembellir aux yeux du roi. Elle voulut au moins que sa charmante dame d*atours changeât de costume en même temps qu'elle. Quand M""' de Grancey eut revêtu riiabillement donné par-la reine, et tressé à la mode d'Espagne les longues boucles de ses cheveux noirs , sa piquante beauté attira tous les regards.
Ces . futilités ne lui faisaient point oublier le côté sérieux de sa mission. La pauvre princesse dépaysée n'avait de recours que dans son assistance et ses conseils, pour jouer un personnage aussi nouveau.
Ce fut un concert d'applaudissements sur le tact et l'intelligence que déploya M*"' de Grancey dans ce pas délicat. M"* de Sévigné , d*abord prévenue contre elle j n*en était plus à écrire aux Guitaud : « Vous savez le voyage d Espagne et la plaisante charge qu'on donne à
(1) Lettm de lo marquise de ViUatf.
M"* de Grancey. » « La reine, mandait-elle à sa fille, le 6 décembre suivant, a été très-bien conseillée et s*est fort bien conduite dans tout cela; devines par quels conseils? par ceux de M"* de Grancey, car la maréchale était immobile, ayant joint une dose de la gravité d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. C est donc M*"^ de Grancey qui a fait le plus raisonnable personnage , aussi a-t-elte reçu de grandes louanges et de grands présents. »
De son côté, la marquise de Villars , si bien informée par notre ambassadeur, son mari, qui assistait à la réception de la princesse, écrivait de Madrid à M""" de Couianges ; « M"** de Grancey a très-bien fait, et s'est fort bien servi de son temps de faveur auprès de la rdne pour ne lui donner que de très-bons oonseils (1). »
Ce qui rendait plus décisive l'influence de la dame d'atours , c'est la sympathie qu'elle sut tout d'abord se concilier auprès du roi et des grands qui l'accompagnaient. Quand elle chevauchait aux côtés de la reine, sous son galant costume espagnol, la Française disparaissait aux yeux de son jaloux entourage. « Es cierto, era harto hermosa criatura desembuelta y ayrosa, y montaba a cavallo con gran valor (2). »
Aussi voulait-on l'emmener jusqu'à Madrid, où ses instructions lui permettaient de se rendre. Mais plus sage , et prévoyant l'envie que ne manquerait point de
(i) Lettre du 30 novembre 1679. Bll« j rerkot en termioMil t ■ Ne uoiim«voiu pas que U"* de Grencejr à Oiil an agréable vojage *, toal le monde dan» cette cour est fort eoDloil d'die. »
(S) Reladon de la lomada que se biio el dia (36) dd oiCB de tcliembie ano 167S,.... {MûKU$€rit de la Bibliolbèqae de Madrid.)
M>to DE GRANGEY.
provoquer uae faveur trop prolongée, elle ne voulut point dépasser Bui^, d'où elle repartit le 23 novembre , avec le prince et la princesse d*Harcourt.
Il est facile de croire qu'elle reçut plus d'un témoignage de la satisfaction de ses hôtes royaux. « Le roi d'Espagne lui donne une pension de 6,000 francs, qu'elle prendra sur Bruxelles ; elle a un don de 10,000 écus sur un avis que Los fialbazès lui donna , et pour iO,000 écus de pierreries. Elle mande que TAme de M"* de Fiennes est passée en elle et qu'elle s'y accoutumera si bien qu'elle s'ennuiera en France , si on ne la traite comme en Espagne (i). »
Si le voyage d'Espagne grandit la renommée de M"* de Grancey , bien différent en fut le résultat à l'égard de la maréchale de Clérembault. Â son retour de Madrid, elle reçut l'ordre de demeurer à Poitiers. « Toutes les dames s'en retournent , dit M"" de Sévigné; on épargne une partie du chemin à la maréchale, en la priant absolument de demeurer à Poitiers, où elle avait été prise. Voilà un aussi furieux dégoût qu'on en puisse concevoir. Elle a grand besoin de son mépris envers le genre humain pour soutenir cette disgrâce (2). » M"* de Sévigné ne traitait guère mieux la princesse
(1) de Sèvlgné, lettre 4a 6 décembre 1679. L'avarice de M" de Fknnos était proverbiale: elle en faisait eUe-mêine parade avec cynisme: « Que les laquais sont heureux, diisait-cllc avec regret, ils reçoivent des éircnoes. » Thassée de !n rnnr en 4(558 , elle sut y revenir, à raide d'inirigurs qui lui donnèrent de l'empire sur Monsieur. C'est elle qui avait propagt^ rcs odieux liruib sur M"" de Grancey, à l'uccusion de la mort de ?,Iail;iuie, cl dont M"" de Sévigné rougissait de s'être fait un moment l'écho. Elle redoutait alors, sani doute^ rinfliience naisrante de M rivale auprès de Momienr.
(S) M»* de S«vifné, lettre d^ eitée.
d'Harcourt , l'autre compagne de voyage de la princesse : « Quel plaisir , écrivait-elle à sa fille , prenez-vous à
dire du mal de votre esprit, de votre style, à vous comparer à la princesse d'TTarcoiirt ? Où pêchez-vous cefto fausse et offensante humilité? »
Quant à de Grancey, la célèbre marquise revient à plaisir sur ses succès :
4c Ne vous ai-je pas mandé les prospérités de M"* de Grancey , et comme elle revient accablée de présents ? Elle eût embrasé l'Espagne si, comme on le disait, elle y eût passé l'hiver. »
'était-ce point la venger , du même coup , des propos impertinents rapportés par JUadame sur sa beauté vieillie ? Combien d'ailleurs ne devait point être sensible à cet outrage celle qui conserva si longtemps des prétentions à la jeunesse, et qui s'efforça toiyours
De réparer des ans l'irréparable outrage.
Saint-Simon est implacable à l'endroit de cette coquetterie surannée : « C'était , dit-il , en annonçant sa
mort, une vieille médaille plâtrée , qui in ait été belle et galante, et qui ne pouvait se résoudre à ne Tctre plus (1). »
Plus sage et plus prudente s'était montrée la comtesse de Marey, sa sœur, en renonçant de bonne heure à ce monde qui l'avait tant adulée I
Du reste, à part ce travers que Saint-Simon n*est pas le seul à lui reprocher, W de (irancey avait depuis longtemps répudié les erreurs de sa jeunesse.
La pieuse influence de la reine, secondée par la fà-
(i) Sainl-StmoD , Additions au Journal de Duugcau.
de grancet.
veur iiais^aiitr de M"" de Maintenou, avait fini par exercer sur les mœurs du roi et de son entourage une réforme complète. Ce n'étaient plus seulement les marquises de Dangeau et de Montchevreuil , ces constantes amies de M"* deMaîntenon ; les duchesses de Ghevreuse, de Beauvilliers et de Mortcmart, les trois saintes filles du grand Colbert; la princesse d'IIarcourt, objet des lutineries du duc de Bourgogne et des sarcasmes de Saint-Simon, qui donnaient l'exemple de la plus fervente piété : la comtesse de Grammont, la duchesse du Lude, la princesse de Soubise, la marquise de Tbianges, et jusqu'à M"* de Montespan, remplissaient les églises , au point, écrivait M"* de Maintenon, « que les simples dimanciies étaient devenus comme autrefois les jours de Pâques (1). »
M"* de Grancey, que la médisance n'avait guère plus épargnée, avait elle-même suiirî cette impulsion.
Ces revirements inattendus furent, on le croira facilement, accueillis par quelques railleries, et la sincérité en fut parfois suspectée. Saint-Simon nous a laissé le récit d'une piquante anecdote dont nous lui laissons la responsabilité, mais tout-à-fait de nature à confirmer ces doutes (â).
« U y avait une prière publique tous les soirs dans la chapelle de Versailles à la fin de la journée, qui était suivie d'un salut avec bénédictiou du St-Sacrement tous les dimanches et les jeudis. L'hiver, le salut était à six heures ; Tété à cinq, pour pouvoir s'aller promener après. Le roi n'y manquait point les dimanches et très- Ci) Lettre de de IfaintenoD M. d*Aiibigné (1683). (S) FéDcloD, InlHnème, ne disait-tt pas à de Heintenon : « Mille gctie se feieieiil dévols poar vom pMre. • {Vie de FMoh, per le cardimil de Baimeti 1. 1», p. 100.}
rarement les jeudis en hiver. A la iin de la prière, ua garçon bleu en attente dans la tribune courait avertir le roi, qui arrivait toujours un moment avant le salut ; mais, qu'il dût venir ou non, jamais le salut ne l'attendait. Les
officiers des gardes du corps postaient les gardes d'avance dans la tribune, d où le roi l'entendait toujours. Les dames étaient soigneuses d'y garnir les travées des tribunes, et, l'hiver, de s'y faire remarquer par de petites bougies qu'elles avaient pour lire dans leurs livres, et qui donnaient à plein sur leur visage. La régularité était un mérite, et chacune, vieille et souvent jeune, tAchait de se l'acquérir auprès du roi et de Al""" de Maintenon. Brissac (major des gardes du corps) , fatigué d'y voir des femmes qui Tra\ lient pas le bruit de se soucier beaucoup d'entendre le salut, donna le mot un jour aux officiers qui postaient ; et, pendant la prière , il arrive dans la travée du roi, frappe dessus de son bâton, et se met à crier d'un ton d'autorité : Gar'des du roi, retires^ vous; le roi ne vient point au salut. A cet ordre tout obéit, les gardes s'en vont, et Brissac se colle derrière un pilier. Grand murmure dans les travées qui étaient pleines ; et un moment après chaque femme souffle sa bougie, et s'en va tant et si bien qu'il n'y demeura en tout que M""" de Dangeau, la duchesse de Guiclie et deux autres assez du commun.
« C'était dans l'ancienne chapelle. Les ofiGciers, qui étaient avertis, avaient arrêté les gardes dans l'escalier de Bloin et dans les paliers où ils étaient bien cachés, et (luau l Brissac eut donné tout loisir aux dames de s'éloigner et de ne pouvoir entendre le retour des gardes, il les fit reposter. Tout cela fut ménagé si juste que le roi arriva un moment après et que le salut coEunença. Le
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roïf qui faisait toujours des yeux le tour des tribunes et qui les trouvait toujours pleines et pressées, fut daos la plus grande surprise du monde de n'y trouver en tout et pour tout que M** de Dangeau, la duchesse de Quiche
et ces deux autres tommes. Il en parla dès en sortant de sa travée , avec un L;rand étonnement. Bhssac , qui marchait toujours près de lui, se mit à rire, et lui conta le tour qu'il avait faix h ces bonnes dévotes de cour, dont il 8*était lassé de voir le roi la dupe. Le roi en rit beaucoup, et encore plus le courtisan. On sut à pm frè» qui étaient celles qui avaient soufflé leurs bougies et pris leur parti sur ce que le roi ne viendrait point, et il y en eut de furieuses qui voulaient dévisager Brissac, qui ne le méritait pas mal par tous les propos qu'il tint sur elles (i). »
Les chansons du temps nous ont dévoilé les noms de quelques-unes des victimes de ce malin stratagème. A tort ou à raison, nous y voyons figurer M"* de Grancey, avec un redoublement d'épigrammes sur sa jeunesse artificielle :
Sortant de sa toilette, , La Grancey arriva ;
Sa beauté était faite Tout de neuf ce jour-là.
Mais malgré le secret Qu'elle met en pratique , Un curieux, dit-on,
don , don , La prit pour une antique (2).
Si M"* de Grancey n'était point insensible à 1 appât
(1} Mémoires de SaiDlrSinum , t. IV, p. 110, et t. VI, p. 371. (S) ClMiiuoo de 1697. H"* de Grancej avait alon kk ans.
des richesses, comme elle le dit plaisamment à propos de son voyage d*Espagne , on peut assurer qu'elle en
fut comblée toute sa vie. M"' Palatine prétend qu'il ne se vendait aucune chari^'e dans la maison de Monsieur qu'on n'en payât un pot de vin à M"* de Grancey et au chevalier de Lorraine, ces deux constants Êivoris du prince. C'est ainsi que, lorsqu'on 1685 M. de Béchamel fut nommé surintendant de Monsieur, les 60,000 écus qu'il donna pour cette charge furent distribués dans la maison de Monsieur et dans celle de Madame. La part qui revint à M*"" de Grancey ne fut pas moindre de 40,000 livres (i).
M"" de Villarceaux , sa tante , étant morte à Paris le 24 octobre i694 , sa succession fut partagée entre M"* de Marey, M^* de Grancey et l'abbé de Grancey, leur frère , tous trois légataires de M"* de Yillarceaux. Chacun d'eux en eut riO,000 livres (2).
Outre son logement du palais royal et son appartement de Versailles , M*"" de Grancey avait, au bout du parc de St-Cloud, une charmante petite maison.
Elle occupait encore son appartement de Versailles au mois de mai 1704, lorsqu un en eut besoin, à l'occasion des couches de la duchesse de Bourgogne (3).
Quant à la maison de 8t-^oud, elle la conserva toujours , aussi bien que son logement du palais royal.
C'est dans ce dernier logement que mourut H"* de Grancey , le soir du 26 novembre 1711 , âgée de US ans seulement (4).
(1) Journal de Dangeau, du 33 novembre 1685.
(2) Ibid., 24 oblobre d694.
(3) Ibid.. 9 mai 1704.
(4) i^'/f/., 26novembref7H.
M"e DE GRANCEY.
Elle laissa tous ses biens à son neveu, le comte de Médavy , depuis maréchal de France.
Sa petite maison du pare de St^Gloud fut donnée , après elle, à la duchesse Sforzza, cette Wfe, to^e spriluelU amie de la duchesse d'Orléans, dont elle était en outre la cousine germaine {\).
Son logement du palais royal fut occupé par la duchesse de Brancas, dame d'honneur de Madame , et si fort considérée à la cour par sa douceur et sa vertu (2).
Parmi nos portraits des Grancey, il en est un qui ne porte aucun nom , mais sur lequel nous serions tenté d'inscrire celui de M"" de Grancey.
Le costume est bien de l'époque; des boucles de cheveux noirs ondulent sur le front et sur les épaules ; le teint est d'une blancheur mate, et l'attitude un peu cherchée ; tout cela ne dément point l'idée que nous nous faisons de Toriginal.
(1) Journal de Dangeiiu et Màmin» de Saial-SimoD, t. VII, p. 856. Le» deux ducheites étaJcnt nées des deux «ean. M"** de Tbiaiigei et délions
tespan.
(3) et Mémmra de Sainl-SimoD» U II, p. A?6.
Lk Mà&£Giial£ de MEOAVY.
Marie-Thérèse Cdbert de Maulevrier, comtesse, puis maréchale deMédavy, naquit vers Tanuée 1669. Le grand Golbert, son oncle, était alors dans la plénitude de
la puissance et du tjénie. L'éclat de sa renommée rejaillissait jusque sur les membres de sa famille, qu'il entourait d'une ardente sollicitude.
Le père de la maréchale , Ëdouard-François Ck>lberty comte de Maulevrier, lieutenant général des armées du roi, chevalier de Tordre du St-Esprit, n*éUiit pasle moins chéri des frères du grand ministre ; mais si la faveur eut quelque part à son rapide avancement, il serait inj iste de méconnaître que son mérite personnel ne Ten rendait point indigne. Nous en avons pour garant un témoignage qpi ne saurait être suspect, celui de Saint-Simon, si peu bienveillant pour les noms d'illustration récente.
« Le comte de Maiilevrier, dit-il, avait une grande réputation à la guerre, et il la méritait! Elle lui avait valu l'ordre, malgré M. de Louvois, un gros gouvernement, et force commandements en chef. »
Avec de pareils services, Maulevrier pouvait justement
prétendre à de plus hautes destinées. Aussi lorsque, le 27 mars 1693, le roi donna le bâton au comte de Choi* seul, au duc de Vîlleroy, au marquis de Joyeuse, à Tourville, au duc de Noaillcs, au marquis de Buufflers et h Catinat, le malheureux comte, laissé de côté, ne put résister à ce coup : (( Le roi , ajoute Saint-Simon, le crut assez récompensé et le laissa. Ce pauvre homme en conçut une si violente douleur, qu'il ne survécut pas deux mois à la promotion de ces sept cadets. Croissy, son frère, ministre et secrétaire d État, en lut outré, mais il n'osa le trop paraître (1). »
11 est vrai que le collier de l'ordre était, pour un nom d'aussi fraîche date, une faveur d'un trës-^rand prix, et qui avait fait jeter les hauts cris aux grands seigneurs, humiliés dans leur orgueil (2).
Tant qu'il avait vécu, Colbert avait pris soin de la fortune de son frère. Il ne tint point au puissant ministre que Mauievrier fît un mariage des plus éblouissants*
Marie-Sidonie de Lenoncourt, si connue depuis sous le nom de marquise de Courcelles, tenait par son père et par sa mère aux plus anciennes maisons de France. D'une beauté éclatante, d'une séduction irrésistible, elle joignait à tous ces avantages la possession d'une immense fortune.
Marie de Lenoncourt, sa tante, abbesse de St^Loup d'Orléans, h laquelle on l'avait confiée, était a^illie de
(1) SaiiU-Smon , Mémoires ^ U p. 26.
(2) Le oomtede Hkuletiier est le seul des Colbert qui ait été chevalier do St-Èsprit Ceux de son nom qui figurent dus le CaUiosiu publié en 1760» étaient walement fowrwa £wm duarge de Vorére, Le grade de lieuiennil général et leméiile é^ûvé dn conte lui afaleat mhIs donle valu cetimigiie