XXVIII PREFACE
Laquelle des effigies de cette médaille contrastée est-elle la plus ressemblante ? L'odieuse ou l'héroïque ?
C'est ce que nous allons chercher...
Raymond Clauzel.
14 avril 1911.
Maximilien Robeôpierre
Ce qui frappe le plus lorsqu'on étudie la jeunesse de Maximilien Robespierre, c'est de trouver à l'adolescent l'aspect énigmalique et secret qu'aura l'homme aux jours sinistres de son omnipotence. Un saint François en extase, un Bossuet dans sa chaire, un Napoléon à la tête de ses soldats, un Pasteur dans son laboratoire, sont facilement identifiables. Chez eux la parole est le signe de la pensée ; l'acte, le réflexe même du mobile. Il n'en est pas de même pour celui qu'on a appelé l'indéchiffrable Robespierre. Avec lui, dès les premiers pas, il serait imprudent de s'en tenir à la simplicité objective
des faits ou à la signification littérale des paroles. Ses apparences sont propres à duper comme les fruits du pavot à endormir. Une méthode de pure bonne foi n'est certes pas applicable avec un tel personnage, car si Ton accordait créance à ses discours, à ses attitudes, on se tromperait sur son compte, comme si l'on jugeait de la bonté d'âme de Néron par la splendeur de son manteau de pourpre. La nécessité de scruter cette âme s'impose donc immédiatement, et, comme elle est rétractile, presque toujours fermée, il est nécessaire d'avoir recours à l'analyse psychologique la plus minutieuse et à l'observation extérieure la plus attentive, si l'on veut surprendre ses secrets essentiels.
Il est sans doute puéril, et vain, de prétendre démêler un à unies mobiles multiples qui ont déterminé les actes d'un homme. L'écheveau est trop embrouillé, même lorsque le regard intérieur examine notre propre conscience. Cependant des dominantes sont saisissables et l'essentiel peut être dégagé pour donner d'un individu une description morale qui ne soit ni sa caricature, ni son apothéose : c'est ce que nous allons tenter ici.
On connaît les origines bourgeoises et pro-
vinciales de Maximilien Robespierre. Il est issu d'une famille delégistes, notaires et avocats, depuis longtemps implantée en Artois. Sa naissance eut lieu entre rue et ruelle des Rapporteurs, à Arras, vieille ville parlementaire, où robins, juges et procureurs abondaient. Si l'on ajoute que Robespierre futavocat lui-même, on comprendra mieux le caractère formaliste et spécieux qu'il manifestera plus tard.
A neuf ans, il se trouvait orphelin et aîné d'orphelins. Sa mère, une sensitive épuisée, était morte de consomption, deux ans auparavant. Et son père venait de disparaître on ne savait où, abandonnant sa famille, après s'être abandonné lui-même à une sorte de mélancolie noire, qui affadit en lui le désir de vivre.
Après ces malheurs, le pauvre nid de la ruelle des Rapporteurs se dispersa. Les deux sœurs de Maximilien, recueillies par des parentes pauvres, furent ensuite admises par charité dans le couvent des Manarres, à Tournay ; son frère et lui habitèrent chez leurs grandsparents maternels, brasseurs dans un faubourg d'Arras.
Maximilien commença ses études au collège de cette ville. Ron élève, zélé, appliqué, opiniâtre. Grâce à son mérite et à l'entregent de
ses tantes, vieilles filles âprement solliciteuses, il obtint l'une des quatre bourses dont disposait l'abbé commendataire de Saint-Waast.
Le pensionnaire d'Arras fit à Paris douze années d'études laborieuses et récompensées. Il obtint que sa bourse fût transférée au profit de son frère Augustin, et lui-même reçut de l'administration du collège une gratification de six cents livres, accompagnée d'un élogieux satisfecit.
Ses humanités achevées, Maximilien voulut devenir avocat, comme l'avaient été son père et son grand-père. Il étudia donc le droit à Paris, toujours comme boursier, et s'initia enfin aux pratiques de la procédure, chez le procureur Nolleau,en compagnie deBrissot de Warville, le futur Brissot des brissotins.
A vingt-trois ans, il s'établissait avocat dans sa ville natale, habitant la maison paternelle, sous la gouverne domestique de sa sœur Charlotte. Dès lors, le jeune maitre commence à édifier sa renommée avec méthode et persévérance. Il plaide volontiers des causes rares et singulières, appelées à retentir particulièrement dans l'opinion publique. Son bienfaiteur, Mgr de Conzié, évêque d'Arras, le nomma juge au tribunal criminel de l'Evêché, poste dont il
se démit par la suite, soi-disant parce qu'il lui avait répugné de prononcer la peine de mort contre un assassin avéré, en réalité parce qu'il fut toujours réfractaire, pour des raisons que nous découvrirons plus tard, à toute fonction régulière et subordonnée. Nous voyons aussi qu'il fut promu, en 1785, à la dignité d'homme de fief de la salle épiscopale.
Son établissement comme avocat ne fut pas son seul but. Dès le collège Louis-le-Grand, il eut l'ambition d'écrire. Ce légiste était tellement doublé dun homme de lettres, ou plutôt d'un aspirant grand homme à la manière de Jean- Jacques Rousseau, dont il voulut être l'émule, que l'on ne saurait dire lequel avait le pas sur l'autre. Il plaide pour écrire, il écrit pour plaider, et publie le tout, souvent sans indiquer son nom, mais en s'évertuant pour que l'on sût bien qu'il était l'auteur de « ces ouvrages ».I1 ne manque pas de se faire admettre membre de la société des Rosati, formée d'aimables jeunes gens qui devaient être, on aime à le croire, plus printaniers, plus gais, plus amoureux que ne le laisse deviner leur chétive musette anacréontique. Il devint aussi, comme il convient à un estimable lettré régional, membre, puis chancelier, enfin directeur de TAcadémie d'Arras.
Maximilien Robespierre, qui se piquait d'être un homme nouveau, un philosophe, comme l'on disait alors, fut aussi infiniment attentif aux manifestations de l'esprit public, dont il partageait les aspirations inquiètes et les certitudes rationnelles. C'était un apôtre du droit issu, non pas de la nature, quoique appelé naturel, — car la nature est une énigme contradictoire, — mais de cette idée abstraite et logique, que les hommes sont nés libres et égaux entre eux, entant que créatures humaines préexistantes à l'ordre social établi. Et c'est de cette idée que dériveront les principes de liberté individuelle, d'égalité politique et de souveraineté nationale, devenus la trinité sainte de la conscience moderne, et qui attendent peutêtre encore l'heure de passer réellement dans les faits. A ces notions, renforcées par la haine des institutions de l'ancien régime, Robespierre joignait le culte des vertus antiques. Dès le collège, comme nous nous en rendrons compte bientôt avec plus de détails, c'est un frère des Gracques qui a passionnément lu Rousseau le Spartiate et Montesquieu le Romain. Aussi, le jeune bourgeois artésien a-t-il déjà ce ton exagéré, cet accent romanesque, bienfaits pour communiquer des frissons à l'âme trouble d'une
foule à peine éveillée à la vie publique. 11 fait le procès de tout ce que la vieille monarchie avait de gothique et de vermoulu en avocat retors, et condamne les mœurs corrompues du siècle avec la dureté vertueuse d'un Caton. Aux aperçus sensés sur les abus de l'ancien régime, que la conscience française condamnait pour ainsi dire unanimement, les cahiers des états généraux et la nuit du 4 août en font foi, il entremêle déjà d'ardentes déclamations. Dans cette effervescence résultant de l'immense désir de rénovation sociale qui s'était emparé du pays aux approches de 1789, Maximilien se démenait dans la véhémence et l'exultation, rôdant autour d'une candidature aux états généraux avec une extrême habileté, se couvrant et se découvrant, louant son mérite en attestant sa modestie. On sait qu'il fut élu député du tiers, pour le bailliage d'Arras.
On peut arrêter ici ces linéaments biographiques indispensables. Ensuite, la destinée de l'homme de prairial, sauf la catastrophe qui la termine, surgit presque tout entière de son âme, dans laquelle le monde extérieur se reflète défiguré, transfiguré, fantastique. Si Ton s'en tenait, pourtant, à cette brève esquisse de la physionomie externe, le personnage nous appa-
raîtrait, comme à tant d'autres, sous les dehors les plus méritoires. Rapprochons-nous davantage, et observons mieux.
Par instinct, par besoin physique et moral, l'enfant aime le plein air, les animaux, les plantes. Seul, il peut se distraire; mais ce n'est qu'en troupe, au contact de ses pareils, que sa turbulence déborde d'une gaîté simple et nourricière. Les plaisirs partagés lui paraissent meilleurs, et sans doute a-t-il l'instinct que dans ce va-et-vient de lui aux autres et aux choses, il s'éduque à vivre parmi ses semblables et s'apprend à évoluer au travers de toutes les réalités qui l'entourent. Il se ferme et il s'ouvre, il résiste et il se donne ; il subit, il réagit, et passe ainsi par toutes les alternatives de défense et de lutte, d'attraction et de répulsion, qui sont le repos et l'activité, la joie et les douleurs de l'existence. Il s'assigne ainsi peu à peu des limites dans le rayon des choses connues ; il sait, pour les avoir tâtés, que des pointes et des boutoirs sont dardés vers lui, ce qui lui donne une juste notion de l'altérité du prochain. Les jeux des enfants ne sont donc pas simplement un plaisir et une heureuse gymnastique, mais surtout un entraînement spontané vers la sociabilité.
LE ROMAIN y
L'adolescence de Maximilien Robespierre ne se caractérise certainement pas par cet essor enivré hors de soi-même, par cet effleurement des choses ambiantes qui font la poésie du premier âge. Bien que sa jeunesse se soit toute écoulée dans des ruches d'enfance joyeuse, de camaraderies communicatives, il a bénéficié aussi peu que possible de cette coéducation instinctive qui n'est pas le phénomène le moins curieux de ceux que l'on peut observer dans les petites républiques puériles. Dès l'âge de sept ans, nous le voyons retranché de la plus douce et de la plus nécessaire des sociétés : celle de la famille. Le jeune orphelin devient précocement triste et rentré. Il se montre réfractaire aux autres, il se hante lui-même et recherche l'isolement. Ses jeux accusent bien sa tendance insociable par leur caractère solitaire et personnel. Il construit de petites chapelles, apprivoise des oiseaux, collectionne des images, ou, immobile, absent des choses et du temps, assiste avec béatitude aux spectacles que lui donne son imagination. « 11 partageait rarement les jeux ou les plaisirs de ses camarades, nous dit sa sœur Charlotte dans ses Mémoires, il aimait être seul pour méditer à son aise et passait des heures entières à réfléchir. .. »
Myope, craintif, faible, rendu dédaigneux et méprisant par le sentiment sournois de sa supériorité et de sa perfection, il fuyait aussi bien les familiarités afTectueuses que les camaraderies bruyantes. Fréron, son ancien condisciple à Louis-le-Grand, dit également qu'il ne se mêlait jamais aux jeux des collégiens et qu'il ne recherchait personne : «Il sepromenait seul, à grands pas, toujours rêveur et l'air malade... Point communicatif, nul abandon, nul épanchement... » Dans le cercle intime des parents et des amis, Maximilien se tenait coi, ne contrariait personne et, la plupart du temps, paraissait absent de ce qui se disait ou se faisait autour de lui. « Mes tantes et moi, raconte Charlotte, nous lui reprochions souvent d'être distrait^ préoccupé dans nos réunions ; en effet, lorsqu'on jouait aux cartes, ou lorsqu'on ne parlait que de choses insignifiantes, il se retirait dans un coin de l'appartement, s'enfonçait dans un fauteuil et se livrait à ses réflexions comme s'il eût été seul... » II est si abstrait, il s'oublie tellement en soi-même, qu'il lui arrive de commettre des distractions énormes, comme de verser le pot âge sur la table, son couvert n'étant pas encore mis ; comme d'abandonner sa sœur en pleine rue et de lui
demander, lorsqu'elle arrive à la maison, où il Ta précédée, doù elle vient, ne se souvenant plus quil était sorti avec elle.
Comme s'il était seul ! Charlotte a trouvé le trait typique. A force de renouveler cette remarque, il faudra bien convenir qu'il y a là l'une des clefs essentielles pour déchiffrer l'énigme de ce personnage réputé indéchiffrable. Pour l'instant, notre jeune homme replié reste un problème. Point de clarté sur l'âme ; nulle ouverture vers le cœur. Ses yeux bleu de fer, posés ainsi quedessphinxauseuilde sa personnalité inconnue, troublent et déconcertent.
Quel homme surgira de cette gaine secrète ? Toutes sortes d'individus sont possibles : un imbécile ou un génie ; un monstre ou un saint ; un apathique ou un violent ; un sage ou un fou. Hors les cas d'atonie spirituelle ou d'absorption passive de soi, dans ces vies encloses, c'est surtout le moi qui se contemple, se couve, se conforte, se féconde et attire toute l'immensité du monde dans son cercle étroit. Ainsi cultivées dans une atmosphère enivrante comme un aphrodisiaque, les facultés, bonnes ou mauvaises, se développent démesurément. C'est donc de ce monde intérieur, du monde subjectif où se spiritualise
la nature, que proviennent les grands inspirés du verbe, les voyants de l'inconnaissable, les contemplateurs sublimes du divin. Mais c'est aussi de la caverne obscure du moi que s'échappent toutes les bêtes de l'apocalypse humaine, les déments et les tarés, les fanatiques et les criminels.
Ce n'est pas encore le moment, sans doute, de se poser des questions aussi décisives au sujet du jeune avocat artésien. Mais nous sommes déjà au carrefour, et il faut découvrir vers laquelle de ces extrémités le futur pontife jacobin s'achemine. Maximilien ne présente aucune des caractéristiques d'une personnalité indolente et végétative. Nous le savons laborieux, opiniâtre, sans défaillances. Nous savons aussi, et presque pour les mêmes raisons, que ce jeune homme taciturne et morose n'est nullement un nonchalant, un voluptueux, à la façon de Jean de Lafontaine. On peut dire à coup sûr qu'il est dépourvu des chaudes et vigoureuses intuitions du génie. 11 n'a ni le don, ni la spontanéité, ni la puissance des natures d'élite. Son intelligence est industrieuse, correcte, médiocre. Elle enfile une sorte de logique linéaire, stricte et tendue ; l'envergure, l'essor, la profusion lui manquent.
Ne cherchons pas en lui, non plus, l'un de ces vagabonds sublimes qui enrichissent de leurs divines maraudes les trésors de l'âme humaine. Ses premiers écrits, astringents et froids, ou facticement chaleureux, ne révèlent en lui ni un poète, ni un artiste. Nous trouverions plutôt la preuve du contraire dans ses productions.
Ces éliminations faites, voici quelques observations nouvelles. Lorsque Fréron note Vair malade de Maximilien, il veut certainement indiquer l'expression hypocondriaque qui se reflétait de l'âme sur la physionomie. Enfant de l'amour, il a hérité de la sensibilité fragile de la mère et de la morbidesse morale du père. M™* de Staël, en 1789, remarquera que Robespierre a les veines vertes, ce qui, d'après les spécialistes, est l'un des indices du tempérament mélancolique. On dira qu'il ne riait jamais, ou plutôt que sa gravité sourcilleuse n'était coupée, parfois, que par des crises de rire soudaines, qui prenaient les apparences d'un accès de frénésie nerveuse. Il est certain que Maximilien n'avait ni le don du rire ni celui du sourire, encore moins celui de la sérénité. Lorsqu'il veut se montrer badin, léger, primesaulicr, comme dans certaines de ses
lettres, de ses récits humoristiques ou de ses poésies fugitives, il ne réussit qu'à paraître artificiel et pédant. Le candide Ernest Hamel, panégyriste ému et sincère du « martyr de Thermidor », pour prouver l'alacrité des mœurs de son idole, cite une lettre de Maximilien à une amie de sa sœur, qui est bien la plus filandreuse et la plus alambiquée des broderies. Il serait difficile de découvrir dans ce pénible tortillage la moindre trace de naturel. Et l'on pourrait citer de même tout ce que l'on connaît de Robespierre dans le même genre, on n'en trouverait pas davantage. Partout sa fantaisie s'empêtre et son enjouement grince. Les grâces qu'il invoque lui font la moue et l'abandonnent à sa froideur académique.
Mais du moins, ce garçon compassé, un peu pédant, qui se garait de ses semblables, les aimaitil ? ou, tout au moins, n"était-il éloigné d'eux que par l'indifférence ? Eut-il une bonté timide, un cœur neutre, ou une malignité rentrée ainsi que des griffes ? Ses détracteurs, dont certains furent ses condisciples, affirment que, dès le collège, il fut ambitieux et traitre. Leblond de Neuvéglise (abbé Proyart) cite le passage suivant d'une lettre
adressée par une dame Mercier, d'Arras, au préfet des études de Louis-le-Grand : « J'ose espérer. Monsieur, qu'à toutes les bontés que vous avez eues pour mon fils, vous voudrez bien ajouter celle de surveiller toute fréquentation avec Robespierre qui, soit dit entre nous, ne promet pas un bon sujet... » Abeken raconte qu'ayant demandé à un prêtre français natif d'Arras, qu'il rencontrait souvent à Wernigerode, en 1804, ce qu'il pensait de Robespierre, celui-ci répondit : « qu'il était (au collège) assis sur les mêmes bancs que lui, et que c'était un garçon méchant et sournois... » Il est vrai que d'autres affirment qu'il fut « bon garçon », ce qui est douteux, si l'on entend par là débonnaireté et facilité de caractère. Camille Desmoulins, au moment où il est le plus enthousiaste de son ancien camarade de Louis-le- Grand, ne cache pas que Robespierre, en fait d'amitié, est moins admirable qu'en ce qui concerne les principes. Fréron, autre condisciple de Maximilicn, auquel la pauvre Lucile Desmoulins reprochait, en 1794, dans une lettre affolée, de trop prendre Maximilien pour boussole, a noté ces traits sur son ancien camarade : « Robespierre était au collège Louis-lc-Grand,
oùil eut pour condisciples Camille Desmoulins, Lebrun, depuis ministre, Sulleau, journaliste payé par la cour, tué le 10 août à la tête d'une fausse patrouille, Duport du Tertre, ministre delà justice, et Fréron. Il était ce que nous l'avons vu depuis, bilieux, morose, jaloux du succès de ses camarades... Il n'avait aucune des qualités du premier âge ; déjà sa face mobile avait contracté ces grimaces convulsives qu'on lui a connues. Point communicatif, nul abandon, nul épanchement, nulle franchise, mais un exclusif amour-propre, une opiniâtreté insurmontable, un grand fond de fausseté. On ne se rappelle pas l'avoir vu rire une seule fois. Il gardait profondément le ressouvenir d'une injure; il était déjà vindicatif et traître, sachant dissimuler son ressentiment... »
Certes si, par la suite, Robespierre s'était montré ouvert, franc, loyal, rempli d'aménité, il faudrait n'accueillir toutes ces imputations qu'avec beaucoup de défiance ; mais l'homme atteste si bien ce qui est reproché à l'adolescent, qu'il faut voir là comme des indices réels du caractère. Et il semble, d'après le tempérament même du personnage, que les traits esquissés par cet homme de peu
de foi que futFréron sont ressemblants. Nous reviendrons d'ailleurs à ces mêmes constatations par d'autres chemins. L'être humain n'est pas simple, et Robespierre est bien le plus compliqué des hommes. L'analj^se doit suivre des fibres morales entrecroisées et, par suite, se recouper souvent. Mais chaque retour sur un même détail permet de l'incruster davantage.
On s'isole en fuyant le monde ou en le dominant. Les craintifs, les humbles et les doux, ceux qui ne peuvent trouver le bonheur que dans les suavités de la vie intérieure, se cachent jalousement sous les ombrages de la vita iimbratilis, et y oublient sans peine le monde et les vanités du monde. D'autres, psychiquement arides, et tout à fait dépourvus du sens de l'altérité, recherchent aussi l'isolement, mais en avant ou au-dessus de leurs semblables, comme le berger au milieu du troupeau, comme un roi parmi ses sujets, comme Dieu sur le trône de l'Univers. Robespierre appartient à cette dernière famille. En arrière, à l'écart, ou au milieu de la foule, ce sont pour lui des positions intenables. Il faut qu'il soit en avant, et seul, sur un sommet de singularité et d'orgueil.
Toujours nous le verrons escalader la supériorité avec une constance sournoise, entêtée, fixe. D'abord, il vise à être l'écolier modèle, 1 écolier incomparable, et ce serait bien, sans l'ostentation secrète qui exagère le zèle. Il ne se solidarise avec personne, travaille seul, triomphe dédaigneusement et convoite les succès des autres. L'abbé Proj'art indique que lorsque Maximilien était nommé le premier, « il se rendait à sa place comme au seul endroit digne de ses mérites». Et nous verrons bientôt qu'au collège il faisait déjà figure de héros, c'est-à-dire d'être exceptionnel.
Il faut le remarquer dès maintenant, Robespierre n'a pas l'ambition commune. Il fait fi des biens et des honneurs particuliers, à la conquête desquels la plupart des hommes s'acharnent, et dont la possession est pour ainsi dire imposée par la vie sociale. Ce qu'il lui faut, c'est la suprématie des talents, des mérites, de la vertu : la gloire enfin. Avocat à Arras, et bien que sa fortune soit médiocre, ce n'est pas un cabinet prospère, ni les fonctions fructueuses qu'il recherche. Etre Gresset, comme Rosaii, un président Dupaty, comme réformateur judiciaire, Démosthène ou Cicéron, comme avocat, ou ne pas être, telle semble
être sa devise. Et de là son empressement à plaider les causes sensationnelles et à raidir ses attitudes.
Michelet, Taine, Aulard, ont très nettement aperçu l'homme de lettres fieffé qu'il y eut toujours sous le pontife jacobin. A Arras, il y a une académie, une société littéraire, les Rosati, il faut qu'il soit de l'une et de l'autre, et qu'il y devienne primiis inter pares.
Académicien, il fera des mémoires, des dissertations juridico-philosophiques ou littéraires, empreints de cette gravité compassée qui fut l'honneur du genre. Mais les Rosati sont badins, et il badinera à l'envi, en des récits humoristiques, en son poème sur le Mouchoir du prédicateur, et parfait Rosati, comme académicien par excellence, on l'appellera émule d'Amphion.
On a voulu prouver que Robespierre ne manquait ni de sympathie ni d'expansive aménité en invoquant ses rapports avec les aimables rimeurs des Rosati et avec les académiciens d'Arras. Il serait absurde de supposer, je pense, que Maximilien, entre vingt et trente ans, fût arrivé aux dernières extrémités de la misanthropie. Au total, les hommes se ressemblent les uns les autres, puisqu'ils
ont tous l'humanité pour commune mesure. Ce qui les distingue respectivement, c'est la variété des proportions de leurs caractéristiques. Lorsqu il y a équilibre, harmonie dans la hiérarchie des facultés, on se trouve en présence d'un homme accompli ; dans le cas contraire, lorsqu'une faculté exténue, atrophie les autres, on aperçoit un incomplet, un phénomène, un monstre, comme diraient les tératologistes ; et alors, l'individu est essentiellement caractérisé par cette faculté dominante. Or, étant certain que la tendance de Maximilien est essentiellement dyscole, solitaire, il n'est pas nécessaire de prouver qu'il n'eut aucune relation avec ses semblables, aucun attachement, ce qui serait d'ailleurs impossible. Mais ceci dit, il est aisé de comprendre que ses camaraderies d'Arras furent surtout une conséquence de ses ambitions littéraires.
Maximilien Robespierre ne restera pas longtemps sur les quelques positions dominantes où nous venons de le voir s'établir. L'étude de son ambition suprême permettra en quelque sorte de parachever son portrait ps3xhologique, avant la Révolution.
Au déclin de l'ancien régime, et surtout
depuis que le vieux Rollin avait mis 1 histoire ancienne à la mode, les maîtres de l'ancienne Université, pour façonner à leurs élèves une de ces âmes dont le grand Corneille avait montré l'archétype, exaltaient en eux l'admiration des républiques antiques. Tandis que les philosophes proposaient à la raison des systèmes imposants, les éducateurs de la jeunesse inculquaient aux consciences juvéniles le stoïcisme civique des héros de Sparte et de Rome. Il y avait sans doute là de l'engouement, mais aussi une résultante de la latinité des études, et encore, et surtout, une attirance invincible. Les esprits libéraux, en mal de droits politiques, se réfugiaient vers les âges héroïques de Ihistoire pour échapper au présent, dont les mœurs relâchées et les institutions caduques ne pouvaient satisfaire leur idéal. Et, par la fréquentation assidue des héros de Plutarque, naissait peu à peu l'idéalisme républicain, dont l'esprit public s'imprégnait fortement.
Cette éducation par l'antique formait ainsi des citoyens auxquels manquait la cité nécessaire et qui se désadaptaient de plus en plus du milieu monarchique dans lequel ils vivaient. En favorisant une telle culture, l'ancien ré-
gime se préparait pour ainsi dire des fossoyeurs. Dans un passage de son Fragment secret de l'histoire de la Révolution, Camille Desmoulins note très bien l'inconséquence : « On nous élevait, écrit-il, dans les écoles de Rome et d'Athènes et dans la fierté de la République pour vivre dans l'abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius, gouvernement insensé qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie et du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d hommes de Versailles, et admirer le passé sans condamner le présent... »
A Louis-le-Grand Tantiquité était fort en honneur. Le même Camille nous l'apprend encore en ces vers :
Je vis avec ces Grecs et ces Romains fameux ; J'étudie une langue immortelle comme eux. J'entends plaider encor dans le barreau d'Athènes. Combien de fois, avec Plancius et Milon, Les yeux mouillés de pleurs, j'embrassais Cicéron.
Parmi les livres d'histoire que la jeunesse d'alors affectionnait, et qu'on lisait au collège Louis-le-Grand, les Révolutions de la République romaine, de l'abbé Yertot, avaient un
vif succès. Les Camille| Desmoulins, les Fréron, les Robespierre, les lurent avidement. Cet ouvrage, publié en ^1719, avait été fort en vogue dès son apparition, et on le ^' lisait encore sous la Révolution. Tournons les premiers feuillets de ce livre désuet, et nous verrons suffisamment l'enseignement qu'il inculque à ses ardents lecteurs. Ils y entendent parler de la forme « austère d'un gouvernement républicain, sous lequel les lois seules, toujours inexorables, ont le droit de régner... » Ils apprennent que l'ordre du peuple, « quoique formé de pâtres et d'esclaves, voulut avoir part dans le gouvernement comme le premier...», ou encore que le peuple, « autorisant les lois qui avaient été rédigées par le roi et par le Sénat..., donnait lui-même les ordres quil voiûait exécuter. Tout ce qui concernait la guerre et la paix, la création des magistrats dépendait de ses suffrages... » Et voici d'autres remarques qui durent impressionner fortement Roljespierre, car nous en retrouverons plus tard l'influence et même la paraphrase dans ses discours :
« Ceux qui étaient convaincus d'avoir employé d indignes voies pour parvenir au commandement en étaient exclus pour toujours.
Les charges et les emplois, si on excepte la censure, n'étaient qu'annuels. Un consul, en sortant du consulat, ne conservait d'autorité que celle que lui donnait son mérite personnel, et après avoir commandé en chef les armées de la République, on le voyait souvent servir dans les mêmes armées que son second successeur. Il ne pouvait entrer dans le consulat qu'après un interstice de dix ans... Mais de toutes les précautions que les Romains prirent pour maintenir leur liberté, aucune ne paraît plus digne d'admiration que cet attachement qu'ils conservèrent longtemps pour la pauvreté de leurs ancêtres. Cette pauvreté, qui dans les premiers habitants de Rome était un pur effet de la nécessité, devint une vertu politique pour leurs successeurs. Les Romains la regardèrent comme la gardienne la plus sûre de leur liberté... Lepeuplemême, pour balancer la puissance des consuls, voulut avoir des protecteurs particuliers tirés de son corps ; et ces magistrats plébéiens, sous prétexte de veiller à la préservation de la liberté, s'érigèrent insensiblement en tuteurs des lois et en inspecteurs du Sénat et de la noblesse.
« Ces inquisiteurs d'Etat tenaient en respect les consuls mêmes et les généraux. Ils les
obligeaient souvent, quand ils sortaient de charge, de venir rendre compte devant l'assemblée du peuple de leur administration et du succès de leurs armes... Des qualités trop brillantes étaient même suspectes dans un Etat où l'on regardait l'égalité comme le fondement de la République. Les Romains prenaient ombrage des vertus qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer, et ces fiers républicains ne souffraient point qu'on les servit avec des talents supérieurs. Le Sénat, pour engager plus étroitement le peuple dans la révolte, et pour le rendre plus irréconciliable avec les Tarquins, souffrit qu'il pillât les meubles du palais. L'abus que ces princes avaient fait de la puissance souveraine fit proscrire la royauté même. On dévoua aux dieux des enfers et on condamna aux plus cruels supplices ceux qui entreprenaient de rétablir la royauté... »
Ces lignes ne montrent-elles pas combien la Révolution française, sous certains de ses aspects, a été une répétition ! Les adolescents qui les lisaient allaient en même temps à l'école de J.-J. Rousseau, qui fut un Spartiate et un civis romanus^ ou bien à celle de Montesquieu de Grandeur et Décadence ou de l'Esprit des lois.
De sorte que la génération qui va agira partir de 1789, et particulièrement les hommes de la classe bourgeoise, initiés par les livres et les hommes au puritanisme civique, à l'ascétisme stoïcien, sera prête à agir comme ses modèles antiques. L'état d'âme de ces hommes, et de Robespierre en particulier, se résumera dans le mot de Vertu, qui est le mot d'ordre, et qui visera non la perfection morale de l'individu, mais l'intégrité, l'incorruptibilité du citoyen. « La vertu, dans une République, dit Montesquieu, est une chose très simple : c'est l'amour de la République... L'amour delà République, dans une démocratie, est celui de l'égalité, (ou) encore l'amour de la frugalité... » L'homme vertueux, pour Jean- Jacques, « c'est celui qui sait vaincre ses affections. Car alors il suit sa raison, sa conscience ; il fait son devoir, il se tient dans l'ordre et rien ne l'en peut écarter...» Les contemporains de Robespierre reçurent ces empreintes à des degrés différents, mais nul n'en fut plus profondément touché que lui. Son maître, le sage d'Hérivaux, un vrai père de la patrie, contemporain par l'âme des gentes et de Vager publiciis, voit en lui son disciple de prédilection et l'appelle mon Romain. En effet, il est le Romain de Loiiis-le-Grand, comme il
sera plus tard le Romain de la Révolution. Chacun sait que cette épithète, comme celle de républicain, servait à qualifier l'homme qui joignait à une vertu austère et farouche l'amour indomptable de la liberté et de la patrie.
Robespierre était Romain, et il prétendait n'agir qu'en Romain. En voici un exemple : le roi Louis XVI devant visiter le collège Louisle-Grand, Maximilien fut désigné, comme élève d'élite, pour prononcer l'allocution d'usage. Le proviseur du collège dut émonder au préalable son projet de discours de certaines exhortations dans lesquelles le jeune Robespierre, jouant les Caton, donnait au monarque des leçons de sagesse politique. Lorsque le même Louis XVI convoque les états généraux, Maximilien rédige aussitôt une Adresse à la Nation artésienne, dans laquelle, après avoir fait un tableau assombri delà situation du peuple, il s'écrie avec véhémence : « Et tandis que les ennemis du peuple ont assez d'audace pour se jouer de l'humanité, je manquerais du courage nécessaire pour réclamer ses droits ! Et je garderais devant eux un lâche silence, dans le seul moment où depuis tant de siècles la voix de la vérité ail pu se faire entendre
avec énergie, dans le moment où le vice, armé d'un injuste pouvoir, doit apprendre lui-même à trembler devant la justice et la raison triomphante !... » Qui est-ce qui parle ainsi ? qui est-ce qui se campe devant les méchants et prend l'humanité sous sa sauvegarde ? Est-ce Cicéron qui a sauvé la République, ou le mince avocat d'Arras, ignoré à une lieue de son clocher ?
C'est que Robespierre était Brutus, Caton, le héros antique enfin. Il n'admirait pas, lui, les Grands hommes de Phitarque comme des êtres d'exception, différents de lui et qu'on révère sans prétendre les égaler, mais par un phénomène d'auto-suggestion les absorbait, s'identifiait à eux, et finalement s'emparait de leur piédestal, sans songer à se demander quel homme réel il y eut sous la silhouette épique de ces grands ancêtres. J.-J. Rousseau, dans les premières pages des Confessions, décrit très bien ce phénomène de substitution d'une personnalité d'emprunt à la réelle... « Je me croyais, dit-il, grec ou romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racon-
tais à table l'aventure de Scsevola, on fut effrayé de me voir avancer et soutenir la main sur un réchaud pour représenter son action... » Il y a là, d'ailleurs, un cas psychologique qui n'est pas rare. L'imitation joue certainement un grand rôle dans la formation de la personnalité. Chacun de nous a subi l'attraction des grands exemples et le désir ambitieux de les égaler. Seulement, la vie rend modeste et si, en suivant le chemin banal, d'aucuns deviennent des héros, c'est sans le savoir. Or, Maximilien ne cède pas à des fougues subites de grandeur singulière ; en tout temps et en tout lieu, il reste le héros de la vertu que son âme chélive habite.
Voici le portrait qu'il fait de lui-même, en 1788, dans un écrit public {Seconde adresse à la Nation artésienne) : « J'ai un cœur droit, une àme ferme ; je n'ai jamais su plier sous le joug de la bassesse et de la corruption... Si l'on a un reproche à me faire, c'est celui de n'avoir su déguiser ma façon de penser, de n'avoir jamais dit : oui, lorsque ma conscience me criait : non... ; de n'avoir jamais fait la cour aux puissances de mon pays, dont je me suis toujours cru indépendant, quelques efforts que l'on ait tentés pour me
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persuader qu'il n'en coule rien pour se présenter en se courbant dans l'antichambre d un grand, que particulier l'on n'aime pas, que citoyen on déteste... » On voit qu'il ne risquait pas de se méconnaître. Nous allons voir bientôt si le portrait est ressemblant et s'il ne résulte pas un peu d'une illusion d'optique. Mais auparavant il faut noter encore cette sorte de désir d'héroïsme exemplaire qui couve constamment en lui . Ayant fait une visite à Jean-Jacques Rousseau dans sa solitude d'Ermenonville, il écrit ceci, une fois de retour chez lui : « Je l'ai vu dans ces derniers jours et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse ; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité : elles ne m'ont pas effrayé. La conscience d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme vertueux ; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont déniés ses contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens au prix d'une vie labo-
rieuse, au prix même d'un trépas prématuré... » C'est évidemment une douce folie, folie des grandeurs, que de prétendre réincarner l'une des idoles du passé ou réaliser dans le monde nos idéalismes chimériques. Don Quichotte ne peut être qu'un grotesque inoffensif, mais Robespierre a été un don Quichotte qui a rencontré des hommes, et non des moulins, et l'affaire ainsi devient plus grave. Un individu qui se croit Caton, Brutus. ou tout autre héros, est extrêmement dangereux, s'il est appelé à agir dans le milieu social, parce que les Caton, les Brutus, tels que les adorait du moins Robespierre, ne sont pas des hommes soumis aux lois ordinaires et constantes de la vie, mais des êtres de raison et d'imagination, dépouillés de leur personnalité véridique et grandis jusqu'à l'absolu de la vertu, de la faculté, du mérite, qu'ils eurent peut-être relativement. En réalité, Caton futun dur réactionnaire, et Brutus un lâche ingrat, tandis que dans le panthéon légendaire, ils sont respectivement les héros du civisme et de la liberté. Or, un individu qui se tient ainsi dans cet absolu romanesque, ne pourra fraterniser vraiment avec les hommes ni les gouverner sans les violenter, car les hommes sont enfants de la vie réelle et non des
héros de roman. Ce n'est pas le moment encore d'envisager ces conséquences en ce qui concerne Robespierre. Mais la position fausse, romantique (car le romantisme civique a précédé le romantisme littéraire), imaginaire dans laquelle il s'est placé, a aussi les conséquences les plus fâcheuses en ce qui concerne la conscience même, et de cela Maximilien peut nous fournir un exemple dès à présent. Ce danger, c'est de tomber dans l'hypocrisie, dans le pharisaïsme, et comment n'y tomberait-on pas, alors que la personnalité affectée contraste nécessairement avec la personnalité réelle ? Quoique abstinent dans la plupart des choses par où pèchent communément les hommes, malgré sa roideur imperturbable et son impeccable obstination, Robespierre ne réussit pas à masquer les mesquines imperfections de son âme étroite, astucieuse, cauteleuse, dont le verbe favori sera « épier».
Prenons le Robespierre peint par lui-même, indiqué plus haut. Il nous parle de son indépendance vis-à-vis des grands et de son fier désintéressement. Pourtant, ne fut-il pas boursier de l'abbaye de Saint- Waast; ses sœurs ne furent-elles point élevées aux frais du couvent des Manarres ? Ne sollicita-t-il point lui-même
le transfert de sa bourse en faveur de son frère Augustin ? Ne fut-il pas le protégé et l'obligé de l'évêque d'Arras ? Ne reçut-il point de lui subsides, place et honneur? N'a-t-il pas même mendié la bienfaisance des grands, comme l'atteste cette lettre adressée par luiàl'abbéProyart, son compatriote : «... Paris, ce 11 avril 1778. Monsieur. — J'apprends que l'évêque d'Arras est à Paris, et je désirerais bien de le voir ; mais je n'ai point d'habit, et je manque de plusieurs choses sans lesquelles je ne puis sortir. J'espère que vous voudrez bien vous donner la peine de venir lui exposer vousmême ma situation, afin d'obtenir de lui ce dont j'ai besoin pour paraître en sa présence. — De Robespierre l'aîné. » Evidemment les circonstances l'ont contraint à tout ceci ; mais pourquoi alors ne pas admettre la même force des choses pour les autres, et pourquoi surtout son arrogante affectation ? N'est-ce pas une suprême injustice que de demander aux autres plus de vertu qu'on n'en a soi-même, et de condamner superbement chez autrui ce que l'on se pardonne si aisément à soi ? Certes, Maximilien était désintéressé, mais désintéressé sur les choses qu'il ne désirait pas. Dans le sens de son ambition propre, il ne l'était nullement.
Et l'on verra par la suite si son désintéressement ne fut point coupable à certains égards.
Dans la même adresse, Maximilien prône encore sa modestie. Il vient défaire de lui le portrait que l'on sait ; malgré cela, il ne se croit pas digne, quant à lui, dit-il, de représenter sesconcitoj'ens aux états généraux. Il esquisse alors les qualités que ce représentant doit réunir en énumérant, nommément, les mérites qu'il s'est attribués. Voici d'ailleurs : scrupuleuse probité ; grande élévation d'àme ; inébranlable fermeté ; fière indépendance ; grandes vues ; coup d'œil pénétrant, sachant découvrir les vérités utiles dans le lointain ; éloquence du cœur ; fidélité aux principes. Incorruptibilité... Modestie ! droiture !... Il y a lieu de remarquer que lorsque Robespierre poursuit un but intéressé, il veut obtenir en même temps le bénéfice du désintéressement. Ici il a le désir brûlant de mettre ses mérites en relief, d'être député, et il cherche aie satisfaire avec adresse, sans oublier cependant de se poser en cœur simple, humble, dénué de toute ambition. — De même il publie souvent ses plaidoyers sans mettre son nom : dédain de la notoriété; mais tout le monde autour de lui sait qu'il les
a prononcés et il les répand lui-même : la gloriole est assurée.
Une autre remarque à faire, et elle est importante, c'est que dans cette adresse, il attire sur sa personne, entre autres épithètes, celle à' incorruptible, qu'il portera bientôt imperturbablement. Et il fera toujours ainsi, dictant par avance les suprêmes éloges que sa popularité fera répercuter ensuite par tous les échos.
Robespierre était-il sincère ? était-il inconscient sur sa vraie nature ? Il croyait non seulement ce qu'il disait, comme jugera bientôt Mirabeau, mais encore il avait foi en lui, une foi illimitée et qui allait jusqu'à l'idolâtrie. L'habitude de jouer au héros est devenue chez lui une seconde nature. Malgré la preuve du contraire vivante en lui, il ne doute plus de son essence surhumaine et providentielle. Comme l'a justement observé Taine, il était, dans son illuminisme à froid, bouché à toute expérience, aussi bien externe qu'interne. Ni la réalité ni les hommes ne lui furent familiers. Il vivra bientôt dans un monde de fictions et d'abstractions où il n'apercevra que les fantômes de sublimité ou d'horreur enfantés par son âme. Il aura la haine féroce du méchant, qui est
l'homme ; un amour exalté du Juste, qui n'était qu'un être d'imagination, de sorte que son vaste humanitarisme sera contre-balancé par une universelle misanthropie.