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C'est ainsi que l'avocat artésien arrive aux états généraux, chaste, pur, incorruptible. Il croit en lui ; il a une foi absolue en son âme, qui porte en elle les signes d'une glorieuse prédestination. Ces héros de haute stature : Brutus, Caius et Sempronius Gracchus, Caton, le républicain antique enfin, ressuscitent en sa maigre personne. Son caractère abrupt, sa vertu austère et son inflexible orgueil s'accordent avec leur roideur d'airain. Toutefois, Tâme de ce citoyen venu du fonds des âges héroïques s'éclaire de pensée moderne et s'anime de sentiments actuels. Il sait qu'il pénètre dans l'assemblée « la plus solennelle du monde » ; que l'heure est venue de faire recouvrer au genre humain ses droits perdus. Il ne doute pas de posséder, et de science certaine, les moyens nécessaires pour accomplir sa « sublime
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mission ». Le droit chemin qui conduit au but suprême lui apparaît nettement. Et, courage, clairvoyance, abnégation, la toute-puissance et les prestiges supérieurs qu'il faut pour éviter les abîmes et franchir les obstacles, ne lui font point défaut.
Mais voici que la montagne s'abaisse subitement et que le piédestal rentre sous terre. Maximilien est perdu dans la foule des députés inconnus, ou déjà fameux, comme un épi dans la moisson. Sa supériorité, certaine, incontestable pour lui-même, ne s'impose pas aux autres avec la même évidence. On ne remarque pas tout d'abord le chétif et précieux avocat d'Arras, tiré à quatre épingles dans ses habits décents, et qui, retranché dans sa timidité sournoise, malveillante et altière, a plutôt l'air d'un magister étriqué que d'un tribun du peuple.
On comprendra aisément combien cet anonymat forcé dut être douloureux pour un homme aussi enclin que Robespierre à se jucher au sommet des supériorités exceptionnelles. Plus tard, il signalera lui-même cette période d'efTacement en disant avec amertume « qu'alors il n'était vu que de sa seule conscience ». Or, sa conscience ayant de lui la vision qui vient
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d'être esquissée, l'éclipsé du héros ne pouvait qu'être une iniquité.
S'il n'est pas jugé à sa valeur et mesuré à son aune, Maximilien, tapi au fond de lui-même, observe, épie, jauge tous les hommes dont l'éclat l'offusque. Dans ses lettres à son ami Buissart, d'Arras, il indique quelques-unes de ses appréciations. Selon lui, « Mirabeau est nul, parce que son caractère moral lui ôte toute confiance ». Malouet est « un homme rempli d'impudence et d artifices ». Target, la « Vierge du Palais », l'avocat du duc de Rohan dans le procès du Collier de la Reine^ « a dit des choses communes avec beaucoup d'emphase... » Sur ses douze cents collègues, il estime qu'il y a bien « cent citoyens capables de mourir pour la patrie... » Ce nombre, d'ailleurs, il le réduira bientôt à lui seul, ou presque.
Bel esprit, quoique théoricien austère, affiné comme un aristocrate, physiquement débile, pusillanime, Maximilien n'est pas l'homme de la rue. Il ne saurait se mettre à la tète d'une bande ou diriger quelque coup de typhon populaire. Sa componction académique et sa délicatesse personnelle ne lui permettraient pas de monter sur une borne et de parler trop près de la forte haleine et des bras nus des sans-culottes.
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L'action dissoudrait sa personnalité factice. Voué par sa nature subjective aux généralités sommaires et aux imaginations liallucinantes, il n'est pas apte à se tailler des succès dans les commissions, où les problèmes sont discutés dans leurs détails et rapports multiples, c'està-dire sous leur aspect réel. Quant aux grandes places de l'Etat, au pouvoir ministériel, le Romain se les interdit en principe. Son ambition, comme il l'avoue lui-même, c'est de dominer par l'ascendant moral, d'exercer en quelque sorte la dictature de la vertu, d'être celui qui règne sans gouverner, et qui dispose de tout sans toucher à rien, étant trop éloigné des choses. La remarque de Fiévée est d'une observation profonde. Selon lui, Robespierre était incorruptible « comme ceux qui veulent tout prendre à la fois ».
Pour devenir ce grand chef d'opinion, ce directeur suprême de la Révolution en marche, Robespierre n'avait qu'un moyen : la tribune. Pour lui, agir, c'est s'exprimer, écrire ou parler. Son écritoire, la chaire politique, voilà ses postes de combat. Mais s'il dispose de sa plume, la tribune où le vaste Mirabeau tonne, où Sieyès expose, où Mounier et Malouet discutent, où Maury se met
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en colère, où Cazalès et Barnave commencent de s'affirmer avec éclat, et où tant d'autres passent, grands personnages ou spécialistes distingués, est d'un accès difficile. Mais là est le but. Il faut sortir du fourré bas, escalader cette pointe du promontoire, y dresser hautement sa silhouette unique. Robespierre se concentrera tout entier dans la volonté de cette ambition fixe. Pourtant, les moyens matériels semblent lui manquer pour mener cet assaut. Son organe est faible et rauque dans le bas, dit un contemporain, aigre dans le haut. Il a des mouvements saccadés et fébriles ; des tics lui font grimacer la face. Il regarde à faux par derrière ses lunettes. Physionomie bilieuse, sarcastique, puritaine. Malgré ses déclarations d'amour au peuple et à l'humanité, il n'aime pas les hommes, et le mépris sourcilleux qu'il oppose aux individus provoque à son égard l'antipathie des autres. Son st3'le précis, uniforme, argumentateur, péremptoire, est ennuyeux ou irritant. Lorsqu'elle vise au pathétique, son éloquence abstraite tourne à l'emphase et à la déclamation. Il manque parfois de goût, souvent de mesure, de tact, d'à-propos, quelquefois aussi de droiture. Lorsqu'il est contrarié, son urbanité apprêtée
lui échappe ; il dévoile alors une âme vindicative et perfide, ce qui fait dire à Mirabeau, sans doute : « On ne craint pas ce chafoin à la tribune, mais on ne voudrait pas boire à côté de lui... » Malgré tout cela, malgré la timidité qui le met en déroute chaque fois qu'il aborde la tribune, il s'y précipite obstinément, comme s'il y était poussé par la fatalité.
Et, que d'avanies au cours de ces tentatives ! Le maigre rhéteur est moqué, persiflé, apostrophé, couvert de tumultes, persécuté enfin, comme il en fera lui-même l'aveu. Tout d'abord, dans les comptes rendus du Moniteur, on ne le désigne, lorsqu'il a pris la parole en séance, que par la lettre xY, ou bien on estropie son nom de toutes façons. Les Actes des Apôtres, dans leur cinquième fascicule, lui lancent ce trait devenu célèbre : « Si M. de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M. de Robespierre est la chandelle d'Arras... » Un jour, il propose cette formule pour la promulgation des lois : « Peuple, voici la loi qui vous est imposée, que cette loi soit inviolable et sainte pour tous. » Aussitôt, relate Bailly dans ses Mémoires, un député à l'accent gascon s'écrie : « Cette formule ne vaut rien ; il ne nous faut
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point de cantique ». Or, « comme] on ne relève pas d'une saillie, ajoute le Courrier de Provence, M. Robespierre a abandonné la formule et gardé le silence. » Une autre fois, un député de la droite, M. de Murinais, après un discours de Maximilien, bâille : « La longue éloquence de M. de Robespierre ne m'a nullement convaincu. » Et enfin, au début, on l'empêche de parler, parfois avec une telle partialité, que Mirabeau croit devoir protester en sa faveur.
Cette froideur, ces affronts, ces traits qu'il essuie, blessent profondément son amourpropre, déposent en son cœur les germes empoisonnés du ressentiment, mais ne troublent ni n'émoussent sa volonté. Le mépris d'ailleurs le relève dédaigneusement de ces humiliations. Le Juste n'a-t-il pas toujours été assailli bassement par les pharisiens ? Trop orgueilleux pour riposter directement, il passe outre, mais il se souvient. En attendant, et quoi qu'on fasse, il escalade la tribune et s'y cramponne avec un invincible entêtement. Dubois de Crancé, général des sans-culottes, dans une brochure intitulée : Portrait de nos législateurs, du 5 mai 1789 au P'^ octobre 1791, note que Maximilien se postait exprès au bureau pour s'y
emparer plus facilement de la parole, qu'il gardait obstinément. La plupart des contemporains signalent la même indiscrétion oratoire. Une fois même, il dépassa les bornes permises. Le président, au nom de l'assemblée, venait de haranguer une délégation américaine, lorsqu'on vit avec surprise Robespierre se lever et renchérir, comme s'il avait exercé une autorité supérieure. En 1789, il parle 26 fois ; 59 en 1790 ; 70 en 1791 . Ce relevé, où ne figurent pas les prises de parole non mentionnées au Moniteur, est incomplet. Il faudrait ajouter, pour avoir une idée de son activité verbale, ses discours aux Jacobins et leur répétition par l'imprimé.
Lorsque la Constituante arrive à la fin de ses travaux, Maximilien a retrouvé son piédestal, et, dans un horizon plus vaste, il a la satisfaction glorieuse d'être admiré comme il s'admire. 11 est le sublime Robespierre, le législateur incorruptible, le défenseur de l'humanité. La chandelle d'Arras est devenue le flambeau de la Révolution.
Comment expliquer cette popularité, cette autorité révolutionnaire incontestablement acquises par Robespierre de 1789 à 1792 ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire,
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non seulement d'étudier le développement de cette personnalité, mais encore d'analyser le milieu dans lequel elle se manifeste.
Avant 1789, la France avait traversé des crises autrement redoutables et périlleuses que celles subies alors, mais jamais elle n'avait eu une conscience aussi lucide de ses maux. Par suite, les vœux formulé* par la nation en ses cahiers, loin d'affecter un caractère chimérique, étaient-ils empreints d'une grande sagesse réformatrice. On ne demandait pas de faire table rase de 1 ancien régime, de construire une société neuve, d'après des formules de raison ou de sentiment ; non, on voulait simplement débarrasser le vieil état social monarchique de ses archaïsmes, de ses misères et de ses injustices. Un malade recherche sa guérison réelle plutôt que d'aspirer à des bonheurs impossibles. Lorsque la génération de 1789 rédigea ses cahiers de doléances, elle était un peu dans la situation d'un bon ouvrier qui, à pied d'œuvre, sort des raisonnements, des conceptions théoriques ou idéales, pour accommoder effectivement ses moyens au but réel qu'il doit remplir. Elle ne perd pas de vue son existence actuelle, ni la réalité qui la supporte, ni le milieu qui l'en-
toure. Elle voit nettement l'indispensable, le nécessaire dans ses rapports avec le possible.
La philosophie générale qui se dégage des cahiers, et des cahiers des trois ordres, c'est l'idée d'une réformation de la monarchie d'après les règles de ses principes héréditaires, conservés dans la tradition du droit public, quoique transgressés en fait. Ces maximes de la monarchie, comme on disait alors, établissaient que le roi devait gouverner selon les lois fondamentales du royaume, comme il s'y engageait au moment de son sacre ; que la puissance publique s'exerçait par justice et non à discrétion ; que le pouvoir du roi n'était pas antérieur ou extérieur à la loi, ni indépendant d'elle ; que la loi devait être obéie par tous ; enfin que la nation accordait ellemême les subsides au moyen des états généraux, régulièrement convoqués. Unanimement, les trois ordres voulaient, avant toute chose, l'établissement d'une constitution écrite, qui déterminât entre la couronne et la nation, comme entre les divers citoyens, des rapports légaux, certains, légitimes et inviolables.
Pour ce qui concernait le caractère même de la loi, il n'y avait pas d'ambiguïté dans les
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esprits. On savait par la tradition du droit romain, conservée par les légistes bourgeois et qui formait pour ainsi dire le fonds de la raison civile, que la loi devait être la même pour tous (jura, non est singiilas personas, sed generaliter constitiiiintiir) ; qu'elle devait viser la généralité des personnes et des choses (communiter feruntur, ici est, in omnes homines, et res) ; que la loi créait aux citoyens des obligations uniformes, et prévoyait des peines identiques pour de mêmes délits (jura constitui oportet in his quse ut plurimum accidunt, non qux e.v inopinato). Ces préceptes étaient d'autant plus vivants dans la conscience nationale, que l'état de choses existant en paraissait la négation presque absolue. De là, dans les cahiers, comme dans les autres revendications orales ou écrites, ce cri de souf france : abolition des privilèges, de tous les droits d'exception arbitraires, qui, favorisant quelques individus, écrasent les citoyens dans leur ensemble. Bien que les doléances sociales et politiques s'inspirassent davantage de la nature des choses que des livres, la philosophie du xviii^ siècle, en enseignant que les hommes sont nés égaux en droits, que la nation est souveraine, ne pouvait que renforcer les vé-
rites acquises par l'expérience historique et le bon sens national. L'aspiration commune, ou du moins dominante, des Français en 1789, malgré l'égoïsme des revendications locales, provinciales ou de castes, tendait, consciemment ou inconsciemment, à assurer la souveraineté et l'universalité de la loi, l'unité de la monarchie et de la nation, la résurrection enfin de la France jeune et vivante, des décombres et des végétations parasites du passé.
C'est à cette révolution pratique, positive, sensée, en train de s'effectuer, et dont la racine plongeait profondément dans les siècles, que s'oppose bientôt la révolution abstraite et métaphysique des esprits, ainsi que la révolution idolâtre et mystique des âmes. Les cahiers émanaient des citoyens, c'est-à-dire des individus en fonction de la société, et aux prises avec ses réalités immédiates, de là leur sagesse, leur modération, leur prudence craintive même. « Surtout, semblent-ils dire, n'allez pas trop loin, ne brusquez pas trop. » S'il s'en fallait de beaucoup que les vœux écrits exprimassent entièrement les aspirations contemporaines, les penseurs du siècle, les théoriciens du moment, ceux qui regardaient les choses
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de plus loin et les voyaient de plus haut, s'arrêtaient tous à cette borne : la monarchie ! Aucun d'eux ne préconise une révolution radicale et violente. Au contraire, ceux qu'on peut appeler les précurseurs de la révolution, comme s'ils avaient eu le pressentiment de ce qui allait se passer, conseillent, lorsqu'ils s'expriment en citoyens conscients, une évolution prudente, adaptée aux mœurs, à Tétat présent du royaume, à la complexion spéciale du peuple français. Le plus grand d'entre eux, Jean-Jacques Rousseau, et sans se démentir, se déclare énergiquement contre toute subversion brusque, contre toute démagogie possible. Il estime qu'une société qui ferait table rase de ses institutions pour s'en donner de nouvelles, même issues des meilleurs principes, serait, selon le mot de Tacite, fertile en catastrophes. Pour lui, toute innovation politique doit être adaptée à l'état moral et historique du peuple auquel elle s'applique. Comme de Maistre, socialement, il ne connaît point l'homme en général. Sa pensée pratique s'applique particulièrement à des Français, des Polonais, des Corses, des Suisses de Genève. « L'homme est un, je l'avoue, dit-il dans la lettre à d'Alembert; mais l'homme, modifié par les religions,
par les gouvernements, par les lois, par les coutumes, par les préjugés, par les climats, devient si différent de lui-même qu'il ne faut pas chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en général, mais ce qui leur est bon dans tel temps et dans tel pays. » Et c'est de ces principes qu'il s'inspire lorsqu'il devient par aventure le conseiller constitutionnel des Polonais ou des Corses. Et certes cette race d'hommes qui va dominer un instant nos destinées nationales, et dont il est le père par certains côtés de son génie, il les réprouve comme des êtres très dangereux pour la paix et la sagesse publiques.
Voltaire, Montesquieu, Mably, n'ont pas moins de prudence et de circonspection. De ce dernier, dans son Traité des droits et devoirs du citoyen, cette parole profonde : « J'ai peur que, vous mettant une fois à réformer les abus, vous ne vouliez devenir tout d'un coup des gens parfaits. » Les grands administrateurs comme d'Argenson et Turgot, quoique persuadés que la monarchie croulante avait besoin de réformes énergiques, ne conseillent pas moins la mesure et la gradation dans les changements. Condorcet lui-même, le théoricien géomètre, bien qu'il croie, en sa naïveté
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d'honnête philosophe, qu'une Déclaration des Droits de l'homme soit un bouclier, un talisman, contre le despotisme et l'anarchie, aux approches de 1789, n'avance dans ses idées qu'à pas progressifs.
Même au sein de l'Assemblée constituante, qui, dans ses travaux législatifs, fut si soucieuse de n'innover qu'avec sagesse, les mêmes conseils de prudence, de politique pratique, se font entendre. Le 3 août 1789, Malouet s'écriait : « Pourquoi transporter les hommes sur le haut de la montagne et de là leur montrer tout le domaine de leurs droits, puisque nous sommes obligés ensuite de les en faire redescendre, d'assigner les limites et de les rejeter dans le monde réel, où ils trouveront des bornes à chaque pas? ^) Mirabeau combat la politique métaphysique, dont il oppose les facilités sans bornes aux nécessités de l'homme d'Etat, « qui doit tenir compte des antécédents, des difficultés, des obstacles. » Et le grand tribun, avec sa puissance ordinaire, dit encore : « Nous ne sommes point des sauvages arrivant des bords de l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement pré-
existant, des préjugés préexistants. Il faut autant que possible assortir toutes ces choses à la révolution et sauver la soudaineté du passage. » Ce n'est que lorsqu'il se trouve une lacune entre l'ancien état de choses et le nouveau « qu'il faut lever la voile et marcher ». Adrien Duport proteste contre ceux qui tiennent à l'assemblée une chaire de droit naturel ; il cite en exemple les gouvernements anciens, « qui, au milieu de beaucoup d'erreurs, avaient saisi cette importante maxime d'identifier les lois et les mœurs en ralliant ainsi à des principes communs l'esprit et le cœur des hommes, en donnant une direction uniforme et un parfait accord à leurs opinions et à leur conduite. » Target, Thouret, Sieyès, la plupart des grands constituants enfin, proclament avec force la nécessité d'adapter les mesures à l'état présent de la nation, et de se défendre contre la chimère d'une législation parfaite en soi et si générale, qu'elle pourrait être applicable à toute l'humanité. La modération, on peut le dire, est la vertu de la France à la fin du xviii® siècle, lorsqu'elle est de sang froid.
Mais, derrière le citoyen, qui se sent responsable, il y a l'homme de la nature, l'homme
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individuel, grand voyageur intellectuel, explorateur de l'absolu ; l'homme intérieur, avec ses flammes sentimentales, avec sa vie psychique qui rayonne dans l'infini comme une étoile ardente, et cet homme, parfaitement incapable de spécialiser ses facultés, de les discipliner entre elles, d'exercer la maîtrise de soi, enveloppe le citoyen, l'éblouit et le grise, le sort des cadres de la société, des bornes du milieu, pour lui faire scruter, en haut de la montagne, les grands horizons humains et les perspectives infinies de l'idéal. Alors, la faculté métaphysique entre en jeu, substituant aux valeurs positives des notions abstraites, aux droits relatifs et subordonnés, le droit naturel absolu, aux devoirs sociaux, réglés par la raison, l'utilité et la nécessité, les sentiments éternels. Il ne s'agit plus de régler les rapports des citoyens entre eux et avec l'organe de leur volonté collective par des lois ayant un objet présent, de réaliser enfin une œuvre immédiatement viable, mais de proclamer les droits de l'homme, d'établir la souveraineté du peuple, de conquérir la liberté et l'égalité, de régénérer le genre humain. Ainsi, dès le début, l'idéal de la Révolution apparaît par rapport à la réformation pratique, demandée par les cahiers
et par la raison publique, comme un ciel infini sur une terre basse.
Cette radiation intellectuelle et morale émane de tous les esprits à la fois. La noblesse et le clergé, presque autant que les apôtres du tiers état, ont Famour de la liberté et la religion des grands principes. Il y a tout d'abord un immense chœur d'enthousiasme et de fraternité nationale. L'image idéale de la Révolution devient sublime avant que les premiers traits de son visage réel se soient accentués. Psychologiquement, l'état d'àme collectif dominant, en 1789, peut donc se décomposer en ces deux caractéristiques essentielles : d'une part, un désir bien déterminé de sagesse et de prudence réformatrice ; de l'autre, un élan irrésistible vers les principes absolus et vers les entités sublimes.
Si les esprits sérieux, les constituants de bonne volonté, ceux dont le rôle fut effectif, ne considéraient les principes et les grands sentiments que comme l'atmosphère de l'action pratique, comme la lumière générale qui devait guider le législateur dans la forêt des détails, d'autres les posaient comme un but à atteindre ou comme une source d'où les réalisations devaient dériver en droite ligne, par
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déduction logique. Ainsi, Tâme de la Révolution s'oppose à son corps réel. Un acte de foi a été dressé auquel tout le monde presque, plus ou moins, sera infidèle.
Le tableau des contradictions de l'époque est terriblement grave ; et leurs réactions les unes sur les autres, leur entrechoquement, leurs mêlées ardentes, provoquent des crises imprévues et en préparent de nouvelles, autrement redoutables. On a voulu être grave, pondéré, raisonnable, et Ion s'est échauffé pour cela en une sentimentalité néfaste ; on adressé le catalogue des droits et l'on légifère d'après l'expérience ; on aime le roi, et l'on brise la royauté par morceaux ; on dit la monarchie nécessaire, et on la rend presque impossible ; on déclare le peuple mineur, et on l'exalte et l'appelle souverain ; on a des principes communs, une même générosité, et chacun se retire dans ses intérêts de classe ou dans l'égoïsme de ses passions. Le roi, qui aime le peuple et veut régénérer lanation, laisse trahir leur cause, en même temps qu'il sent la sienne trahie ; la haute noblesse se rétracte ; le tiers devient dominateur, ennemi du gouvernement, et le bas peuple, oppresseur. Dans ce flux et ce reflux de malentendus et d'équivoques ; de
forces contraires ; d'idées retardées ou précipitées ; de principes révoqués ou trahis ; de résistances sourdes ; d'agressions violentes, suivies de réconciliations effarées, au lendemain d'événements irréparrables, la Révolution métaphysique se concentre, s'isole, devient une sorte de personnalisation morale, une idole mystique, un monstre apocalyptique dont le geste repousse non seulement les comploteurs de Versailles, mais encore tous ceux qui, recherchant des réalisations utiles, par le fait qu'ils limitent, spécifient, transigent , raisonnent et tiennent compte des faits, se détachent comme les gouttes de pluie des nuages, des principes sacro-saints et des sentiments infinis. Comme toujours, la démagogie naît à la fois de l'exaltation des principes, de l'illuminisme, de l'opinion et de l'anarchie publique. Condorcet, le précurseur et le théoricien le plus considérable de la Révolution, en décembre 1789, déjà signale l'anarchie et l'attribue « à la fausse opinion que le peuple a prise de ses droits et qui fait que la volonté tumultueuse d'une ville, d'un bourg, d'un quartier, doit avoir force de loi ; au mépris du pouvoir, à la haine pour les classes supérieures, aux manœuvres qui affolent le peuple, à l'état des subsistances ».
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On lit dans les Souvenirs du Genevois Etienne Dumont sur Mirabeau : « Il faut avoir été en France à cette époque (après la Déclaration des Droits de l'homme), avoir entendu les groupes du Palais-Royal, les orateurs des cafés, des clubs et des rues, pour savoir à quel point ces prétendus droits, commentés par des bouches affamées, par des hommes en guenilles et des hommes armés ou par des raisonneurs subtils, avaient porté la déraison jusqu'au délire... » Or, ce peuple révolutionnaire (qui n'est pas tout le peuple) ne discerne ni ne discute ; les théories le glacent ; la réflexion le fatigue. Son âme primitive et qui se meut selon des contrastes violents, a besoin d'une foi, d'un amour puissant dont l'envers est la haine farouche ; lorsque les événements l'écarlent de son chemin paisible, il va à l'enthousiasme ou se précipite immédiatement, d'un élan brutal, vers les voies de fait. Les patriotes de 89 aiment la liberté et l'égalité ; ce sont des mots, mais des mots puissants, religieux, qui le passionnent. Les hommes qui ne transigent pas, qui opposent les principes aux transactions, qui se drapent dans les sentiments lorsque les autres supputent, raisonnent, spécifient, sont ses dieux. Et comme il donne la force de lo-
pinioii aux tendances qui le passionnent, ses élus deviennent les plus forts. Le peuple de 89, petits bourgeois, artisans, plèbe des faubourgs, n'est démocrate qu'assez tard, républicain plus tard encore, et bien après les hommes qu'il immolera, comme ennemis de la République; mais, dès le début, il est démagogue et fanatique de la Révolution, de cette entité mystique qui soulève démesurément son âme, l'exaspère devant les hérétiques et les apostats du mystère nouveau et lui fait confondre les ouvriers puissants de la rénovation sociale avec les pauvres machinateurs de la cour. Les idées concrètes, les projets pratiques, descendent comme une pierre lourde au fond de l'eau ; seul le mirage de la surface demeure ; la Révolution devient, par ses prêtres et ses fidèles, un sentiment, un état d'àme, une religion ayant ses dogmes, ses adorations et ses horreurs sacrées, une folie antisociale enfin. Comme Robespierre est bien l'homme de cette piété démagogique, de ce culte des principes, de cette idolâtrie des mots sacrés ! Cloîtré en lui-même, incapable de comparer une chose à une autre et d'établir leurs liens communs, d'observer un phénomène extérieur en ses caractéristiques propres, il a l'assurance rectiligne
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du géomètre, la foi étroite et absolue de l'ascète. Le monde, la révolution, le peuple, ne lui apparaissent que sous les formes fantastiques créées par l'imagination et où rayonnent les routes droites et nues de ses déductions logiques. Il passe ainsi tour à tour de l'hallucination subjective à l'abstraction mentale.
Brissot note avec justesse que Robespierre se tient immobile dans les principes éternels. Cela ne veut pas dire que l'Incorruptible ne varie pas, car nul, plus que lui, n'a trahi les principes par des principes contraires. Avec la Doctrine des Droits de l'homme et celle du Saint public, il peut passer d'une extrémité à l'autre. Mais dans l'un et l'autre cas, il est également rigoureux. Pour le moment, il s'agit du théoricien politique. Qu'une question se pose, Maximilicn la confronte avec l'un des principes qu'il a admis et la fait passer par l'alignement des déductions logiques Si ceci est vrai, chaque fois que Robespierre opinera, sur une discussion importante, il poussera à un radicalisme intégral et s'orientera vers les conséquences définitives des postulats politiques.
Voici quelques-unes de ses opinions :
Le jury doit être établi au civil comme au criminel. Les condamnations doivent être pro-
noncées à l'unanimité. La liberté de la presse doit être « entière et indéfinie, ou elle n'existe pas ». Suffrage universel immédiat. Abolition de la peine de mort dans tous les cas. Toutes les fonctions publiques soumises au système électif, etc.
Robespierre arrive à de telles conclusions par la géométrie du raisonnement. Cette mécanique rationnelle est visible dans tous ses discours théoriques. En voici un exemple. Il s'agit de la constitution du clergé. Il pose d'abord ces axiomes scolaires : Les rapports des ministres du culte et de la société sont réglés par des lois sociales... Les prêtres, dans l'ordre social, sont de véritables magistrats destinés au maintien et au service du culte. « D'après ces notions simples, dit-il, dérivent tous les principes. Les voici : premier principe : Toutes les fonctions publiques sont d'institution sociale. Elles ont pour but Tordre et le bonheur de la société. Il ne peut exister dans la société aucune fonction inutile. » Donc, proclame cet homme qui marche avec des béquilles et qui croit devoir découvrir le monde à chaque pas, « devant cette maxime disparaissent les bénéfices et les établissements sans objet, les cathédrales, les collégiales, les curés et tous les archevê-
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quesque ne demandent pas les besoins publics. On ne doit donc conserver en France que des évêques et curés. Les cardinaux disparaissent également devant le principe, comme investis par une autorité étrangère. Second principe : Les officiers ecclésiastiques étant établis pour le bien de la société, il s'ensuit que la mesure de leur traitement doit être subordonnée à l'intérêt et l'utilité générale. » Et voilà la question réglée à merveille sur une feuille de papier blanc. Que l'Eglise ait une constitution particulière, qu'elle soit une communauté de fidèles et non de citoyens, un sacerdoce et non une administration, qu'elle approuve ou rejette le coup de balancier logique, que la religion soit ou ne soit pas une question sociale, enfin qu'une telle mesure provoque des troubles publics, voilà ce dont l'architecte ne se soucie pas. La mise en vigueur de ses propositions, c'est une affaire autre ; cela se passe dans le monde réel, où il y a des embûches, des empêchements imbéciles: il n'y va pas.
Dans toutes les discussions où sa personnalité n'est pas autrement en jeu, il avance de ce pas imperturbable. Celte rectitude n'exclut cependant ni l'habileté dialectique, ni les ruses avocassières, ni les sophismes enjôleurs. Il
cherche surtout à prévoir les objections qui seront opposées à ses systèmes, et s'il approche ainsi quelque peu des faits, c'est pour les nier, car à tous les obstacles résultant de la réalité des choses, ce pessimiste amer oppose un optimisme négatif.
Adrien Duport, dans son Discours sur la rééligibilité (mai 1791), s'écrie, visant Robespierre : « Daignez ouvrir les yeux sur le système assez adroit de certains hommes qui n'ont pris sur eux aucune responsabilité personnelle, car ce n'en est pas une que d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel... » Michelet caractérise ainsi le rôle de Robespierre à la Constituante : « Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu'on devait faire, rarement, très rarement, comment on pouvait le faire.
C'est pourtant là que le politique engage le plus sa responsabilité... » Il y a, dans cette attitude, moins d'habileté que d'impuissance. Nous l'avons remarqué, ce subjectif médiocre, par sa nature même, est peu apte à l'action pratique. En outre, il manque d'originalité, et, même dans ses conceptions
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théoriques, il n'acquiert aucun droit de ^priorité.
La méditation solitaire, dans le silence du moi, est la créatrice de nos trésors psychiques. C'est elle qui nous rapporte de ses explorations intuitives nos plus belles aperceptions métaphysiques et nos plus douces émotions spirituelles. Mais cette faculté subjective de l'àme n'est nullement faite pour nous guider dans la vie sociale ou dans le monde objectif. Si nous nous en servions pour étudier, par exemple, une loi économique ou politique, nous n'aboutirions qu'à des vues dénuées de tout rapport avec leur objet. Robespierre s'étant pour ainsi dire concentré tout entier dans cette faculté, il s'ensuit que les autres, celles qui nous dirigent dans la vie effective, sont faibles, pâles, inaptes. C'est pourquoi un homme comme Maximilien arrive à dire : « Je n'ai pas besoin de réfléchir ; je me fie toujours à ma première impression. » Aussi, dans les choses qui ne le passionnent point, il rabâche, se campe dans les définitions élémentaires ou se fie aux résultats des déductions logiques, tirées des principes universels. En général, il arrive après les autres sur les questions capitales. Il faut qu'une proposition l'éveille, que les idées d'au-
trui le touchent, pour qu'il se mette en mouvement. Mais alors il s'empare de l'idée, l'isole de ses tenants et aboutissants et en fait, en quelque sorte, une affaire personnelle. Sur l-i question des droits politiques et de la liberté du culte, de l'éligibilité des protestants et des juifs, il est précédé par Rabaut-Saint- Etienne, l'évêque de Lydda et le comte de Clermont-Tonnerre, etc. ; sur celle de la liberté de la presse et du suffrage universel, par Grégoire, Camille Desmoulins, Brissot, Loustalot, etc., d'une part, et de l'autre, Defermon, Adrien Duport, Noussitou, Grégoire, etc., lesquels avaient formé des sociétés spéciales pour l'étude de ces questions (Grégoire, Mémoires, I, 384). Mais nul ne s'entêle comme lui sur ces réformes et ne s'entend si bien à les approprier au prestige de sa personne et à s'en faire d'incomparables tremplins.
Les sentiments d'un ermite subjectif, de même que ses principes, sont clairsemés, mais absolus, quoique souvent vides d'un objet réel, comme ses principes le sont de sens pratique. Robespierre a peu d'attachements particuliers ; il a peur des individus ; sa morosité, son ascétisme romanesque, l'isolent des créatures et de leurs véritables intérêts, matériels ou moraux.
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Idolâtre de lui-même, il aime surtout les rêves, les fantômes, les visions de son âme solitaire. Personne n'a exalté les principes comme lui et n'a davantage fanatisé la Révolution. « Ne prenez pas l'exaltation des principes pour la sublimité des principes, » lui crie Mirabeau. Liberté ! Egalité I Peuple I Vertu I Providence ! grands mots qui le jettent dans la béatitude et l'extase et dont peu d'hommes de la Révolution ne furent aussi éloignés que lui des choses qu'ils désignent. Le moment de fouiller cette caractéristique psychologique et de la relier aux faits n'est pas venu. Pour l'instant, l'observation externe suffit à guider notre étude.
Dès la Constituante, Robespierre est démagogue à sa manière puritaine et distante de la foule populaire. Ecoutez-le, le 25 février 1793, à la tribune des Jacobins, où, faisant allusion à son rôle à la Constituante, il dit : « J'ai soutenu au milieu des persécutions et sans appui que le Peuple n'a jamais tort, j'ai osé proclamer cette vérité dans un temps où elle n'était pas encore reconnue; le cours de la Révolution l'a développée I » Alors, la plèbe qui acclame César, la populace de la Ligue et de la Saint-Barthélémy, les coupe-tête de la rue,
les hommes de la lanterne, les massacreurs de Septembre, les liberticides du 2 juin, les hurleurs de Thermidor qui accablent Robespierre agonisant n'auraient pas tort ? Fut-il jamais prononcé de paroles plus vaines ou plus insensées ? Si l'on songe que le peuple dont parle Maximilien n'est ni la nation, ni la classe populaire dans son ensemble, mais spécialement les patriotes militants, les professionnels de la Révolution, on est effrayé par la fausseté sinistre de ses aphorismes.
Robespierre affirme bien qu'il ne veut pas d'un Etat où les factieux régnent ; mais pour lui les factieux, ce sont ses rivaux politiques, ceux qui s'écartent de l'orthodoxie révolutionnaire, et non les révoltés de la rue. Il prend la défense des assassins du boulanger François ; des brigands qui brutalisent les personnes et incendient les demeures ; des soldats mutinés qui tirent sur les officiers ; des ouvriers de Toulon qui ont mis le préfet maritime Albert de Riom au cachot. A tous ces faits particulièrement dangereux, qui peuvent propager un désordre mortel dans la patrie, Robespierre ne voit d'autres remèdes que de punir les aristocrates, d'étouffer la conjuration et d'honorer le peuple. Punir les coupables, prévenir le retour de sem-
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blables faits, non ! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. « Ne serait-il donc question, s'écrie-t-il à propos du meurtre du boulanger François, que d'un fait isolé, d'une seule loi ? Si nous n'embrassons pas à la fois toutes les mesures, c'en est fait de la liberté. » Ce qui presse le plus, c'est de « créer un tribunal national » et de s'occuper ensuite « de tous les complots, de toutes les trames contre la chose publique et la liberté nationale ». Il ne veut pas qu'on calomnie le peuple, même lorsque l'incendie s'allume ; il demande pour lui la commisération, l'amour et le respect. « Je ne connais rien de grand, pour l'assemblée, dit-il, que le Peuple. On vous demande de consoler, d'honorer un officier général (Albert de Riom) ; je vous supplie, au nom de la liberté, de ne pas décourager le patriotisme des bons citoyens. Protégez la liberté, honorez la nation et l'Humanité. C'est au courage, c'est au généreux dévouement des défenseurs de la patrie, c'est à l'inflexibilité de leurs principes qu'est attachée la destinée des grandes révolutions...» Homélies touchantes, mais combien vaines pour le bien et fécondes pour le mal I Elles ne donnent pas de pain ni la paix aux travailleurs qui soufl'rent ; mais les fauteurs d'anarchie y trouvent des encoura-
gements et des gages d'impunité. A ces sentiments faciles, qui mettent tant de générosité dans lesparoleset si peu dans les actes, combien étaient préférables les motions moins tapageuses, mais plus efficaces, des constituants probes et éclairés qui cherchaient à protéger le peuple contre lui-même, à modérer les événements pour épargner à tous les misères sans nombre qu'entraînent les orgies sociales. Mais ces vrais amis du peuple ne sont pas aimés de lui, parce que le peuple ne sait pas et qu'il se laisse trop facilement séduire par les charlatans. Ainsi, Robespierre, l'homme essentiellement subjectif et abstrait, visionnaire et romanesque, simulateur d'héroïsme antique, par sa rigueur théorique et son exaltation sentimentale, personnifiait cette Révolution sublime du peuple déifié où naissait le fanatisme et, avec lui, la haine violente, non seulement des ennemis de la nation souveraine, mais encore, et bientôt il faudra dire surtout, de ses véritables et utiles défenseurs. « Le véritable danger encore caché sous le nuage de l'opinion, mais déjà profond et étendu, c'est l'exagération des idées publiques, leur divagation et le défaut d'un centre commun, d'un intérêt national, qui les attire et les unisse. » Ces paroles de Duport
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peignent bien la situation trouble et dangereuse dont Robespierre est le protagoniste essentiel. Il y a afïinité entre sa personnalité et l'état d àme démagogique qui germe spontanément dans les couches populaires. Le patriote rectiligne, le citoyen incorruptible devient une idole, pour les tribunes ^ qui sont comme une représentation directe de l'opinion révolutionnaire de l'assemblée, et sa popularité au dehors est immense. Lui seul et Pétion sont ovationnés par le peuple à la clôture de la Constituante. On •les appelle « les patriotes vierges, les législateurs incorruptibles ». Les fondateurs glorieux de la France moderne, eux, commencent déjà de subir l'ingratitude. Un journal patriote, les Révolutions de Paris, publie ces mots abominables; « Enfin, ils sont partis..., ces mandataires infidèles, chargés d'oretdemalédictions. » « Le secret du monde, dit Emerson {Conduite de la vie)^ c'est le lien qui existe entre les
1. C'est surtout pour les tribunes qu'il parle. Plus tard, il fera la proposition, aux Jacobins et à la Convention, de construire un palais pour les séances des députés, oîi 12 000 places seraient réservées au peuple qui l'applaudissait, car si les tribunes ne l'avaient pas applaudi, il les eût accusées de conspirer, comme il fit pour ces malheureuses femmes qui pleuraient leurs proches ou qui voulaient les sauver.
individus et les événements. L'individu fait l'événement, et l'événement l'individu. » La démagogie sentimentale, Tilluminisme de l'opinion, est ce lien entre Robespierre etTanarchie révolutionnaire. Robespierre et ses pareils entretiennent et excitent ces fièvres chaudes sociales que la foule a reçues de l'atmosphère surchauffée de l'époque, et à son tour la foule réagit sur eux et les incite à cultiver leur mal solitaire. Robespierre est de ceux qui ne font aucun effort pour échapper au sortilège, parce que sa personnalité particulière trouve là som aliment, sa jouissance, son érotisme psychique^ si Ton peut dire. De plus en plus, il flatte le peuple en défendant ses droits, en exagérant ses défiances, en criant anathème aux riches, en partageant ses alarmes imaginaires, si bien qu'il finira par s'entendre dire, au sein de la Constituante : « Silence au tribun du peuple ; on ne doit point souffrir de factieux à la tribune. » Mais peu lui importe ; sa destinée est faite, il sera le Héros du peuple, le Grand Prêtre de la Révolution. Malheur à qui osera le précéder, l'accompagner ou le suivre distinctement dans cette voie.
Prédestiné à une évolution solitaire, Robespierre, alors qu'il est encore faible et non sou-
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tenu, s'accroche au passage à Mirabeau, aux Lameth, à Duport, à Barnave ; mais dès qu'il a senti le contact populaire, dès qu'il a vu le vent de l'opinion enfler sa voile, il se dérobe, se libère, reste ensuite jalousement sur ses positions, rompant toute solidarité personnelle ou de groupe et, même, se livrant à d'incessantes agressions contre ses anciens amis, à la grande satisfaction de la droite, qui jubile de voir exécuter par un démocrate des hommes comme Duport, Barnave et les Lameth. Quant aux patriotes de la gauche, ils s'attristent devant cettepersonnalité ivre d'elle-même et réfractaire à toute considération . Dubois de Crancé, qui siégeait avec lui à l'extrême gauche avec Buzot, Rewbel et Pétion, dans la brochure citée plus haut, dit que si Robespierre avait connu la tactique des grandes assemblées, il aurait vu que, « s'il acquérait de la gloire par le canal des journaux et des tribunes, il préjudiciait à la chose publique dans le sein de l'assemblée ». Et ainsi, « il aurait laissé parler des hommes aussi purs, mais moins exagérés que lui, moins entiers dans leurs opinions et qui, en termes plus ménagés, auraient ramené l'attention de l'assemblée vers ses devoirs et les principes de la constitution. » Et Crancé conclut : « Robes-
pierre est un rocher, et un rocher inexpugnable ! » Maximilien a répondu par avance à ces reproches : « Je n'aime point cette science nouvelle, déclare-t-il (Discours sur la non-réélection), qu'on appelle la tactique des grandes assemblées. » C'est-à-dire, je ne veux point me subordonner à un effort collectif.
La Révolution, pour Robespierre, de plus en plus, est un état de son âme. Les bruits, les actes, qui se produisent en dehors de lui, lui sont odieux. Il tressaille à la moindre alerte. Constamment il voit des ennemis dans l'ombre. Et les hommes qui se dressent sur sa route, il les hait sournoisement, ou ouvertement selon qu'il sesentplusoumoins fort. Si, aux premiers temps de la Constituante, il comptait bien cent citoyens capables de mourir pour la patrie, il ne tarde pas (20 juin 1791) d'accuser presque tous ses collègues de trahir la cause de la Liberté. Le jour où il amena cette glorieuse assemblée à se suicider politiquement dut être pour lui un triomphe des plus savoureux.
Son discours relatif à la non-rééligibilité des constituants à la prochaine législature vaut la peine d'être étudié, car il reflète quelques-unes des principales caractéristiques psychologiques que nous avons analysées, et
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résume assez bien les divers aspects du personnage.
Il y a d'abord au premier plan, en façade, les raisons de bravoure, les dires du Romain . Il commence ainsi : « Les plus grands législateurs de l'antiquité, après avoir donné une constitution à leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule des simples citoyens et de se dérober même quelquefois à la reconnaissance publique. » En effet, Lycurgue à Sparte et Solon à Athènes en usèrent ainsi, d'après la légende ; mais le premier de ces personnages est quelque peu problématique ; le second, quand il revint dans sa patrie, y trouva la tyrannie de Pisistrate. En outre, ce sont des individus, et non une assemblée d'hommes une première fois choisis par le peuple. Mais, dit Pxobespierre, le législateur doit s'isoler de son ouvrage. Pourquoi ? parce qu'il pourrait être tenté d'en abuser, et, « comme la femme de César, le législateur ne doit même pas être soupçonné. » Raisons de sentiment assez ridicules, car pourquoi les hommes nouveaux de la représentation nationale respecteraient-ils davantage la constitution que ses auteurs ? Et enfin, n')^ aurait-il pas quelque utilité à ce qu'un certain nombre de membres de la Gons-
tituante fissent bénéficier l'assemblée de leur expérience, de leur savoir acquis ? Il semble que, dans un pays qui n'avait pas encore de traditions parlementaires, cette sorte de continuité fût au plus haut point souhaitable. La coupure proposée par Maximilien n'était-elle point contraire aux lois de la nature et de la vie qui enchaînent les choses les unes aux autres, qui font sortir les uns des autres les phénomènes et les générations ? Il ne faudrait donc plus passer le flambeau de mains en mains, mais l'éteindre et le rallumer tour à tour ? A cela, Robespierre, troublant toujours la clarté de la raison par des sentiments factices, répond que ce serait faire injure à la nation, si l'on craignait de ne pas trouver dans son sein huit cents citoyens capables de remplacer les constituants. Evidemment, on peut trouver dans la société des milliers d'individus susceptibles de devenir orfèvres, mais ils ne le sont pas. M. Emile Faguet aurait pu dater de ce discours le commencement de ce culte de l'incompétence dont il vient de faire si brillamment le procès. Ce n'est pas tout. Voici maintenant l'argument vertueux : « Et si un juge, dit-il, se récuse lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intérêt, même indirect, à une cause
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particulière, serais-je moins sévère envers moi-même, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples ? )) Si Robespierre s'était déterminé d'après le résultat de cette comparaison dont les termes n'ont d'autre rapport que l'identité abusive du mot cause, employé aux deux sens différents, sa résolution serait particulièrement pitoyable, car enfin, la Législative aura-t-elle pour mission déjuger le procès des peuples, ou même, plus simplement, du peuple français, ou bien de faire produire à la constitution votée tous ses effets favorables ? On a là un échantillon de l'efïîcacité avec laquelle Robespierre raisonne. L'argumentest nul, mais Maximilien a pu encore une fois affirmer sa vertu d'emprunt, se draper et poursuivre en même temps un dessein secret dans une noble attitude. C'est suflisant 1
Après les raisons du héros, voyons celles de l'homme. Ce qui a achevé de convaincre Maximilien de son opinion, c'est le système de ceux qui ne la partageaient pas, « et qui se réduisait, dit-il, à cette idée pusillanime et injurieuse pour la nation de regarder le sort de la Révolution comme attaché à un certain nombre d'individus ». Or, ces individus, les grands constituants, les hommes laborieux et utiles des
comités, il ne les aime pas. Que lui soit un meneur de l'opinion, c'est bien, mais que d'autres aspirent aussi à ce rôle, c'est contraire à l'égalité et dangereux pour la liberté. Ecoutez-le : « Quant aux prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public, mais dans des lumières et le civisme de la masse des assemblées représentatives. L'influence de l'opinion publique et de l'intérêt général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs, et quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y apas d'assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation... » 0 Robespierre de la Convention, Robespierre de prairial, comme tu dis vrai ! Plus loin, il ajoute significativement : « Je n'aime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition qui est le fléau de la liberté. »
Quoi qu'il fasse, l'homme qui est dans le faux ne saurait parler la langue de la vérité. Il y a toujours en lui comme un mouvement de
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biais indiquant qu'il Toffense ou la trahit. Ici, nous voyons le gauchissement, l'évasion dans le sentier de travers. Il s'agit de savoir s'il est utile que la Constituante lègue quelques-uns de ses meilleurs guides à la Législative. Si la Constituante compte parmi elle des hommes éclairés, ayant sondé profondément les affaires nationales et vu tous les détails au sein des comités, n'est-il pas indispensable qu'un certain nombre d'entre eux, fussent-ils par surcroît de grands orateurs, participent à la nouvelle législature ? En outre, pourquoi le peuple, (juin a jamais tort^ et qui est souverain, seraitil privé de la liberté de désigner une seconde lois des citoyens choisis précédemment et auxquels il avait confié son sort ? Mais Robespierre dans tout cela ne voit que Yascendant des orateurs et par là il nous livre la clef de ses préoccupations secrètes. Son but véritable apparaît dès lors. Il s'agit surtout d'empêcher certaines grandes personnalités de réapparaître à la tribune parlementaire. Pour abattre quelques hauts chênes, il déracine toute la forêt. Camille Desmoulins, thuriféraire enthousiaste de son ancien camarade de Louis-le- Grand, qu'il appelle « mon héros » ou « le dernier des Romains », remarque très bien que
la proposition de Robespierre, en réalité, vise les chefs d'opinion, les personnages dominants de l'assemblée. Au cours de son appréciation, évidemment favorable, il échappe au spirituel et léger Camille comme une sorte d'ironie involontaire. D'abord c'est à des motifs peu honorables qu'il attribue le succès de la motion de son ami. Selon lui, les membres de la majorité qui, pour une raison ou une autre, savaient ne pas devoir être députés à la prochaine assemblée, « ont saisi cette occasion de niveler tous les honorables membres ». Et il continue par ces sentences à double tranchant : « ...La liberté et le despotisme aiment tous deux le nivellement ; Tarquin abat les têtes des pavots et le peuple romain ne veut point que la maison de Valérius Publicola soit si haute. » Il réduit ensuite l'initiative de Robespierre à une habileté méprisable pour un citoyen qui n'aurait en vue que les intérêts de la patrie. « Notre féal (Robespierre) a donc calculé très bien, dit-il, que l'amour-propre du Comité de constitution et de tous les membres dominateurs serait vaincu par tous les amours-propres. »
Ce que Desmoulins ne dit pas, c'est que la droite, inspirée par la cour, vota la proposi-
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tion, qui avait d'ailleurs déjà été présentée par le marquis de Mirabeau, frère du grand orateur, et ennemi avéré de la Révolution. Royou, dans V Ami du Roi, estime que Robespierre, par cette motion, a fait oublier ses écarts démagogiques. Il est vrai que de telles considérations n'étaient point faites pour troubler Robespierre. Pour atteindre ses ennemis, il saignerait la France, et ce serait bien, puisque les hommes qu'il condamne ne peuvent être que des ennemis de la liberté et du peuple, personnifiés par lui. Mais, dira-t-on, en exécutant ainsi l'assemblée, Robespierre se frappait lui-même ; il s'impliquait dans l'ostracisme général. Oui ; mais il faut remarquer que Maximilien, adulé par les tribunes, acclamé par la secte, héroïsé par la place publique, n'a pas obtenu au sein de l'assemblée le même succès. On a cessé de le narguer lorsqu'on a vu la force extérieure qui le soutenait ; mais si on l'a écouté, ou même applaudi, on ne l'a ni aimé ni glorifié. Jamais il ne se sentit enveloppé de cette sympathie déférente ou affectueuse qui est un hommage rendu à la véritable supériorité. S'il joua un rôle singulier dans l'assemblée, il n'y occupa jamais une situation prépondérante. En revanche, il triomphait aux Jacobins.
C'est là que ses prêches romanesques, ses cours de planimétrie politique, ses virulentes calilinaires, sont écoutés, applaudis ; c'est là qu'il a fait chanceler Mirabeau et éclipsé les Duport, les Lameth, les Barnave ; c'est de là que monte l'encens dans toute sa pureté. Comme une plante qui tend vers la lumière, c'est par cette atmosphère favorable qu'il est attiré. Et sans doute pressent-il que l'avenir se prépare dans ce creuset ardent. En outre, Robespierre n'était pas inquiet pour lui du lendemain. Sa popularité l'assurait d'être nanti de quelque importante fonction publique, ce qui eut lieu en effet. D'ailleurs, il était déjà élu président du tribunal de Versailles.
Pour les historiens qui voient dans les circonstances fatales traversées par la France de 93 et 94 la cause, voire l'excuse de la Terreur, Robespierre constituant doit être indemne des pensées fatales qu'il exprimera à Iheure du grand drame. Il faut qu'ils nous montrent le changement subit de cette personnalité. « Rien n'est utile que ce qui est honnête ; cette maxime, vraie en morale, ne l'est pas moins en politique... Il vaut mieux épargner cent coupables que de sacrifier un seul innocent. » Elles sont de lui^ ces nobles maximes, écrites