ACTE lî
tu as cet avantage-là sur le commua des mortels qu'ils sont tout de suite, eux, casés, fixés et bornés dans leur naissance ; leur lot est tiré, quoi I Tandis que toi, c'est sans limites ton espérance I on ne sait pas ce que tu peux être I je ne te donnerais pas pour un duc et pair I
ANGÉLUS
Mon espérance, ami? (Tirant un chapelet.) Tiens, la voilà, toute mon espérance : c'est ce chapelet en émail que je portais à mon cou, quand on m'a recueilli pleurant auprès de ma nourrice morte... Il y a là gravés les mots qui précèdent la Salutation angélique : Angélus Domini nuntiavit Mariœ; c'est ce qui m'a donné mon nom d'Angélus; les notables du village ont signé là-dessus une relation contenant les dates et les faits, et voilà mon titre... Eh bien! sais-tu? ce matin, pendant que tu m'avais quitté, j'ai failli la vendre, mon espérance; oui, cinquante livres, à un brocanteur I
FANFAN, lui retirant rirement le chapelet des mains.
Es-tu fou? Comment 1 voilà un gage, un moyen de reconnaissance, par lequel tu peux devenir, un de ces quatre matins, l'égal de... n'importe quil et tu allais donner pour un morceau de pain ce trésor sans prix, qui me fait miroiter aux yeux toutes sortes de rêves étonnants. Ah çàl mais tu ne penses donc qu'à toi ?
ANGÉLUS
Non, Fanfan, je sais quel cœur tu as pour moi : mais je n'ai plus confiance, vois-tu, que dans cette bonne réalité-là.
Merci, mon enfant! Ahl oui, c'est bien vrai, tu es ma première, ma grande amitié... (Riant) Parce que Zémire me comprend bien, mais elle ne veut pas me répondre... Oui, ma grande, ma seule amitié, c'est toi, Angélus I
ANGÉLUS
Eh bien, et Guillemette?
.V) FANF\N LA TULIPE.
PANPAN
La petiote? ohl une enfonti — Mais toi, tu es un homme; tu es mon bon compagnon, mon autre moi, instruit et riche de belles idées; tu es ma fierté, mon esprit, mes jours de dimanche. Moi, si tu veux, je serai ton bras, ton ouvrier, tes jours de semaine. Et, en attendant ta famille, nous seronis l'un pour l'autre un frère, un père, et une mère... au lait près. Tiens, reprends le trésor.
ANGÉLUS
Eh bien, non, garde-le-moi, Fanfan, c'est plus sûr : je pourrais me laisser tenter. Quand je pense qu'il nous faudrait en ce moment tout pouvoir, tout avoir... et que nous n'avons pas de quoi aller à Versailles I
FANFAN
Et tu as besoin de picaillon pour ça 1 ou pour toute autre chose I tu as de ces idée^-là 1 Ah I je crois bien que je garde
le trésor, là, dans mon COflTre-fort (u serre le chapelet dans sa poche
de côté), et tu ne l'auras qu'à bonne enseigne. Mais es-tu bète l qui est-ce qui a besoin d'argent? Ces pauvres riches peutôtre, parce qu'ils n'ont pas autre chose. Moi, je n'ai jamais eu seulement l'idée de me servir de ma bourse. Il est vrai que... (n frappe sur ses poches Tides.) Fi de ce qui se paye I il n'y a de bon que ce qu'on a gratis. Est-ce qu'on achète l'amour, l'honneur, l'esprit, le bon cœur, la santé, la joie... et l'appétit? — Cordieu! j'ai décidément très faim. Allons I allons! mangeons ce qui nous reste de notre Normandie, et, après, tu n'auras qu'à me suivre : Paris est à nous, et Versailles avec !
ANGÉLUS
Oui, ami, je m'abandonne à toi. Je monte chez nous écrire au père François, je le lui ai promis, tu sais; et puis je reviens te prendre.
FANFAN
Et ta part de pommes?