XII. — Pas de cliance
Quelques jours se sont écoulés.
Les deux soldats, les deux amis, dont le départ de Savinienne a rendu l'intimité possible, habitent ensemble chez les époux Lecoq, qui, tout au bonheur d'avoir retrouvé leur fils, semblent momentanément oublier qu'il ne peut plus être heureux.
Pierre et Jean ne se quittent guère. Tout d'abord ils ont évité de parler de Savinienne ; ils en parlent sans cesse maintenant. Ils prennent un amer plaisir à se rappeler sa beauté, ses vertus, son grand cœur. Mutuellement certains que ni l'un ni l'autre n'abu-» sera de ses droits, ils ne craignent pas d'encenser son souvenir d'un pur et fraternel hommage.
Sir Reginald leur laisse le champ libre. Il est redevenu taciturne et rêveur; il recherche la solitude ; il erre durant tout le jour, souvent même la nuit, sur la falaise ou dans le bois. Avant de quitter la terre, il semble vouloir lui dire un long et mélanco* lique adieu.
PAMFAN LATULIfE. 181
Parfois cepeûdant il revient trouver son cher zouave. De bizarres confidences s'échangent entre eux. Sir Reginald parle d'Edith, du 15 octobre qui s'approche, et des diverses façons dont il pourrait réaliser son lugubre idéal : l'eau, le fer, la corde, le poison. Le soldat lui répond gravement, songeuse* ment, et c'est avec une sorte d'envie désormais qu'il l'écoute.
— Vous êtes bien heureux, vous, lui dit*il: ilvous est permis de vous tuer.
— Oh! riposte sir Wilson, pas tout à fait, puisque vous avez la prétention de m'en empêcher.
— Oh ! quant à ça, oui, j'y persiste, et lorsque le jour viendra, je ne vous quitterai pas ; je veillerai sur vous.
— Très^bien, c'est convenu.... Je vous préviendrai, ne manque jamais de répondre l'Anglais d'un air étrange.
Jean Maubert n'insiste pas davantage, et, suivant le cours desa propre pensée :
— Quant à moi, gronde-t-il sourdement, ça m'est défendu... défendu par elle.... Elle Ta Hit: « Si vous vous tueï... jamais je ne serai la femme de Pierre Lecoq. » Et cependant ils ne peuvent être heureux que par ma mort.... et cependant je veux qu'ils soient heureux....
Un jour, enfin, le zouave s'est frappé le front et s'est écrié d'un air triomphant :
— Tonnerre!... j'ai une idée !
— Oh!... quelle idée? demanda curieusement l'Anglais.
— Il m'est défendu de me tuer mol-même, mais non pas de me faire tuer, et ça a l'avantage de vous permettre de mourir utilement, glorieusement, dans un grand péril ou dans une bataille, pour sauver quelqu'un ou bien la patrie. C'est ça, tonnerre!...
i3!2 fanfàn latcupe.
Ah I bien oui... mais j'ai deux doigts de moins. Il ne m'est plus permis de mourir pour la France... Bah I il y a d'autres endroits dans le monde où Ton se bat: si vous m'en croyez, milord, nous fileions ensemble... Nous nous en irons au Caucase, en Amérique, en Chine, au diable... n'importe où, enfin, pourvu qu'il y pleuve de la mitraille ou des coups de baïonnette. Ça y est-il ?
L'Anglais hésita un instant et dit :
— Je vous répondrai le 15 octobre.
— Soit! j'attendrai; maisen attendant, j'aurai l'œil aux occasions, et s'il s'en présente une... enfin, je ne vous dis que ça... suffit!...
Le lendemain précisément il y eut un grand incendie à Ronfleur. Le zouave aussitôt y courut ; il se précipita dix fois datns les flammes; il sauva des femmes, des enfants, des vieillards... mais tout ce qui en résulta pour lui, ce fut une cinquième médaille d'honneur.
— Tonnerre!... dit-il au retour, j'ai pas pu me faire rôtir.... Une vraie salamandre, quoi !... Décidément, j'ai pas de chance !
Deux ou trois jours après, un taureau furieux parcourait en rugissant le village. Tout le monde tremblait. Là encore il y avait de pauvres petits enfants menacés. Jean Maubert s'élança seul au-devant du terrible animal ; il le saisit par les cornes avec une témérité qui tenait vraiment de la folie, et, pareil à l'Hercule antique, il le terrassa, mais sans avoir eu la consolation d'attraper même une égratignure.
On le fêta, on le porta en triomphe. Le maire et le curé lui promirent le prix Monthyon. Il était furieux !
Fort heureusement, l'équinoxe d'automne approchait : c'est la saison des tempêtes.
Le soir même, le ciel s'assombrit tout à coup ; le
FANFAM LàTUUPB. 133
tonnerre gronda dans le lointain; le vent se déchaîna, hurlant, mugissant, et souleva les vagues écumeuses et profondes jusqu'aux noires nuées que déchirait l'éclair.
Jamais, de mémoire de marin, on n'avait vu s'annoncer un aussi terrible ouragan. Et la plupart des barques étaient en mer f
Aussi tout ce qui restait au village, femmes, enfants, vieillards, et les quelques hommes travaillant à la terre, les terriens^ comme on dit à Villerville, étaient-ils descendus sur la grève, où ils formaient des groupes agités par le désespoir et par la terreur.
De minute en minute la tempête redoublait encore de violence. Une ligne fauve indiquait seule la place du soleil couchant. Les nuages se précipitaient avec une vitesse insensée, comme autant de bataillons aériens poursuivis par la foudre. Les lames furieuses, bondissantes, échevelées, accouraient se briser avec un épouvantable fracas contre les rochers du rivage qu'elles semblaient vouloir prendre d'assaut. C'était quelque chose d'horriblement sublime.
Bientôt, cependant, on vit surgir entre les crêtes des flots quelques pointes de mâts, puis des voiles, pui;^ enfin les barques elles-mêmes qui semblaient, le moment d'après, s'engloutir dans le vide formé par les vagues, et qui reparaissaient encore, qui reparaissaient toujours, tournoyant dans la tourmente et comme fatalement emportées vers la côte, où elles ne parviendraient qu'en débris.
Personne n'osait voler à leur secours. Jean Maubert ranima, enflamma les courages. Un canot fut mis à la mer: le zouave s'y élança le premier, et, sans cesse sous le coup d'une mort prochaine, il parvint à saisir les câbles jetés par les bateaux en dé-
I8i fahfàn utuupb.
tresse et à revenir les amarrer aux cabestans du rivage.
Presque toutes les barques furent ainsi montées sur le galet et mises à l'abri du péril. Quelques-unes^ cependant) avaient sombré sous les étreintes de la tempête, et leurs équipages se débattaient en appe* lant au secours. Le canot était hors de service. Jean Maubert se précipita à la nage, et dans une dernière lutte désespérée, il arracha presque tous ces maU heureux à la mort. Un mousse et deux matelots seu* lement périrent. Oh 1 comme Jean Maubert les envia!... Cette fois encore il n'avait pas pu mourir....
— Mille millions de démons!... s'écria-t-il en rugissant, en écumant avec autant de violence que la tempête elle-même. Mais je ne pourrai donc jamais arriver à les rendre libres?... Mais je ne pour* rai donc jamais parvenir à les rendre heureux ?
Une main le toucha à l'épaule ; une voix murmura à son oreille :
—-J'ai trouvé pour nous deux le moyen d'en finir.
Le louave se retourna aussitôt. Celui qui venait de lui parler ainsi, c'était sir Re^inald qui, durant tout le cours du merveilleux sauvetage, l'avait puissamment et vaillamment aidé.
— Viens me trouver à minuit dans le pavillon de la falaise, poursuivit l'Anglais, et je t'expliquerai tout... Ne manque pas de venir !«.. c'est demain le 15 octobre I...
— J'irai ! répondit Jean Maubert. Oh I oui, j'irai. . . .
Xin. — La nuit du 15 octobre.
Le pavillon de la falaise était une simple hutte en paille que sir Reginald avait fait élever au bord
FANFAM LATUtlPE. 135
même du sentier qui longe la mer, et dans laquelle, Tannée précédente, il venait souvent passer des journées entières avec sa chère Edith.
Depuis le retour de TAnglais, personne autre que lui n'avait franchi le seuil de ce sanctuaire. Presque tous les jours, parfois même la nuit, il venait s'y renfermer durant quelques heures avec ses souvenirs.
Au moment précis où minuit sonnait au clocher du village, Jean Maubert s'arrêta devant le pavillon.
Un léger filet de lumière encadrait la porte et les volets.
Le zouave frappa : aussitôt sir Reginald ouvrit.
Une banquette circulaire, deux fauteuils de jonc, une table, tel était le seul ameublement de ce rustique réduit, aux liens intérieurs duquel étaient en-* core suspendus le grand chapeau de paille violet et la verte ombrelle dont Edith avait abrité son charmant visage durant toute la saison dernière.
Dès le premier pas, Jean Maubert s'arrêta tout surpris.
Sur la table, entre deux flambeaux, il y avait un pâté, une volaille froide et quelques hors-d'œuvre délicats.
La banquette circulaire était entièrement occupée
Ear des flacons aux flancs moussus, par quelques outeilles encasquées d^rgent.
— Qu'est-ce que celasigniûe ? demanda le zouave. Est-ce donc pour souper que vous m'avez fait venir?
— En soupant, Ton cause, répondit hospitalièrement le gentleman. Asseyons-nous donc, et soupons.
Jean Maubert s'assit sur l'un des fauteuils; sir Wilson prit place dans l'autre.
Les vins étaient exquis, les mets excellents.
Le visage de l'amphitryon resplendissait d'une joie épanouie et sereine. Jamais encore le zouave ne lui
136 FANFAM lATUUPE.
avait vu autant d'éclat dans lesyeux, ni sur les lèvres un tel sourire de béatitude. Il semblait que quelque chose d'extraordinaire se fût accompli ou bien allât s'accomplir en lui. Les deux convives firent un ^al honneur au repas.
— Sir Beginald, dit enfin le zouave, qui s'apprêtait à faire honneur à un troisième verre de Champagne, nous voici au dessert ; il est temps, ce me semble, de nous expliquer.
— Ohl oh !... expliquons-nous.
— Vous m'avez promis de me donner les moyens d'arriver à mon but.
— Et je tiens ma parole. Mais, je vous en préviens d'avance, il me faut une obéissance aveugle, sans vous inquiéter du pourquoi des choses, sans même chercher à les comprendre.
— Soit I parlez.
L'Anglais alla chercher un encrier, du papier, une plume qu'il posa sur la nappe, puis il reprit:
— ^ Vous allez d'abord écrire mot pour mot la lettre que je vais vous dicter.
— Il n'y a qu'une petite difficulté à cela... observa le soldat : c'est que je ne sais pas écrire....
Sir Wilson parut vivement contrarié.
— Ecrivez vous-même, proposa Jean Maubert.
— Ça ne se peut pas.
— Gomment faire alors?
En ce moment, une voix avinée s'éleva du sentier qui borde la falaise, une voix qui chantait :
On construit un beau navire Tout en or et en argent :
Les voiles sont en dentelle Et les mâts en diamant.
— C'est le maître d'école, dit Jean Maubert, qui
FANFAN LATULIFB. i37
venait d'entr'ouvrir le volet ; il m'a l'air d'avoir bu un fameux coup ce soir.
— Oh I fît l'Anglais, tant mieux ! il ne se souviendra de rien et témoignera de tout ce qu'on voudra. Âppelez-le ! *
Le pédagogue continuait au dehors sa route et sa chanson :
Il a pour son équi{)age Toutes filles de quinze ans ; La plus belle...
— Ohé... là-bas I... cria le zouave, ohé... monsieur le maître !... arrivez donc parid... entrez...
Sir Wilson avait ouvert la porte.
Les jambes vacillantes et la face enluminée, l'ivrogne apparut sur le seuil :
— Eh bien! de quoi? de quoi?... Qu'est-ce qu'on me veut?...
— D'abord vous offrir à boire, dit sir Reginald qui, se penchant vers Jean Maubert, ajouta à demivoix : — Il est bon de l'achever.
Le soldat n'y comprenait absolument rien.
— Bravo!... fameux!... s'était écrié le maître d'école qui, dans un clin d'œil, eut achevé tout ce qui restait de Champagne.
— Maintenant, reprit l'Anglais, il faut écrire sous ma dictée....
— Ecrire... quoi?... Une pétition? c'est ma spécialité.... Une épître amoureuse?... encore ma spécialité.... Tout est ma spécialité....
Sir Reginald lui mit la plume entre les doigts, et lui guidant presque la main :
— Je dicte, reprit-il ; écrivez I Jean Maubert prêta l'oreille.
Voici ce que dicta l'Anglais :
138 FàNPAN LàTULIPE.
€ Savinienne,
o: Sir Wilson vient de partir sur une mauvaise barque. Je m'élance à sa poursuite, car c'est aujourdui le 15 octobre, et je crois qu'il va se tuer. Si je n'en réchappe pas cette fois et qu'on retrouve cette lettre sur mon cadavre, vous saurez que c'est en cherchant à sauver un de mes semblables que je suis mort, et, dans un an, jour pour jour, vous épouserez Pierre... je le veux!...
<i: P. S. Le maître d'école vous confirmera la vérité de ce qu'il vous écrit : il aura tout vu. :»
En traçant ces derniers mots, le pédagogue releva la tête.
— Hein... quoi? balbutia-t-il d'un air stupide; qu'est-ce que j'ai vu? qu'est-ce que je confirmerai?
— Ce qu'il y a dans cette lettre, parbleu ! Buvez donc encore un coup.
Le maître d'école ingurgita une dernière rasade, un énorme verre d'eau-de-vie, puis il roula sous la table, ivre-mort.
— Très-bien I fit gravement l'Anglais.
Puis, se tournant vers le soldat .* '
— Maintenant, reprit-il presque sur le ton du commandement, mettez ce billet dans votre poche, et suivez-moi.
— Où donc cela?
— Suivez-moi, vous dis-je.
Il sortit du pavillon, longea durant quelques instants le sentier de la falaise, descendit sur la grève, et, sans répondre un seul mot aux fréquentes questions du soldat, il marcha rapidement jusqu'aux roches noires.
A Tune des roches les plus avancées dans la mer, qui se trouvait être presque complètement basse en
fànfàn latuupk. 139
cet instant, une barque était attachée^ une barque sans aucune espèce de numéro ni d'inscription, une barque conjplètement méconnaissable.
— Venez avec moi, dit l'Anglais en y montant.
— Un instant... voulut observer encore le zouave; un instant, que diable! milord... je voudrais bien savdr...
— VouIpz-vous que Savinienne soit libre? Voulez vous que Pierre puisse devenir son mari ?
— Si je le veux?
^^ Eh bien I alors, venez.
Jean Maubert à son tour entra dans le canot.
— Prenez les rames, commanda l'Anglais, et gagnons le large.
La mer était encore agitée; mais le ciel était maintenant d'un bel azur sombre, tout parsemé d'étoiles que voilaient et que dévoilaient tour à tour quelques légers nuages semblables à des flocon» de neige légèrement rosés. La lune venait de se lever, et sa douce lumière ruisselait sur les flots, qu'elle faisait ressembler à une mouvante immensité d'argent. C'était une admirable et splendide nuit.
Conduite par la vigoureuse impulsion de Jean Maubert, la barque atteignit rapidement le milieu de la baie.
— Cessez de ramer, dit sir Wilson.
-7 Enfin!... fit le zouave, qui ramena les rames dans la barque, enfin, vous allez me dire...
Mais l'Anglais ne répondit pas encore. Toujours debout au milieu de la barque et les bras croisés sur la poitrine, sa pensée ainsi que son regard semblaient perdus dans le ciel.
— Eh bien?... dit le soldat avec une certaine impatience, eh bien donc?
Et il lui frappa sur l'épaule;
Sir Wilson parut se réveiller d'un beau rêve. Un
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sourire d'une douceur infinie passa sur son visage, que transfigurait une exaltation étrange. Il s'assit lentement dans la barque et répondit enfin :
— Jean, mon ami... supposez que je suis mort.
— Supposons, je le veux bien; mais quant à la réalité...
Sir Wilson l'interrompit par un geste amical et continua :
— Je suiô donc étendu mort... Jà, à tes pieds... Tu prends mes vêtements, et tu les revêts à la place des tiehs, sans oublier ce portefeuille qui contient toute ma fortune... Pas d'observation 1 tout est à toi... Je te fais mon héritier...
— Permettez, permettez, milord...
Sir Reginald ne tint aucun compte de cette interruption et poursuivit :
— Tu me recouvres de ton uniforme... après t'être bien assuré que la lettre que nous avons fait écrire au maître d'école se trouve encore dans la poche où tout à l'heure tu l'as mise... Tu jettes à la mer mon cadavre ainsi vêtu... Il y reste pendant huit ou dix jours environ... Puis il est rejeté sur la plage, du côté de Trouville ou d'Honûeur, peu importe ! On le trouve... on l'examine... et comme notre ressemblance est parfaite, comme nous avons tous lés deux la même blessure à la main droite (le ciel semble l'avoir ainsi voulu d'avance), personne qui ne croie, personne qui ne dise : c C'est là Jean Maubert I :»
— Quant à ça, ce serait certain, mais...
— Quelques-uns peut-être s'inquiéteront de ce que je suis devenu ; mais j'ai tant répété que je voulais mourir le 15 octobre I £t puis je passe pour un original... et, excepté toi, je n'ai pas un ami!... Les uns penseront que je suis resté au fond de la mer, les autres que je suis retourné dans mon pays... Bref, au bout de quelques jours, personne ne songera
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plus à moi. Quant au cadavre, on Venterrera dans l'église de Villerville sous le nom de Jean Maubert. Savinienne se trouvera donc veuve... On lui aura remis la lettre trouvée dans ton uniforme ; elle croira que tu as péri en voulant me sauver. Le maître d'école, au besoin, l'affirmerait. Elle portera ton deuil; elle respectera ton souvenir, comme une brave et digne fille qu'elle est... mais elle obéira à ta volonté dernière, et, dans un an, • jour pour jour, elle deviendra la femme de Pierre... Ils se< ront heureux.... Souviens-toi des expressions de ma lettre.... Oh ! j'ai tout calculé, tout prévu d'avance.... Enfin^ toi, mon brave garçon, tu seras riche... et libre comme l'air qui nous caresse en ce moment; tu prendras le nom que tu voudras, et tu t'en iras dans l'Inde, où je prévois que les Anglais auront bientôt besoin de bons soldats. En mourant, je te lègue à mon pays. Eh bien! Jean Haubert, eh bien ! mon ami, ne trouves-tu pas que ce plan-là est parfait, que c'est là le seul moyen d'atteindre tous les deux notre but, de satisfaire l'un et l'autre au vœu le plus cher de notre cœur?
Tout ce long discours, sir Reginald l'avait débité lentement, avec une inaltérable sérénité, et comme s'il eût raconté la chose la plus simple ou la plus naturelle du monde.
Stupéfait et béant, le zouave n'avait plus songé à l'interrompre; mais lorsque sir Reginald s'arrêta enfin, après s'être adressé directement à lui pour avoir son opinion, il eut un énergique geste de refus et s'écria :
— Possible, possible, tout cela ; mais pour que la réussite s'en suive, il faut tout d'abord que vous mouriez, vous.... Oh! mais non, je ne le veux pas!
i 4S FANFAIi UTOUPB.
•^ Mon pauvre ami... sourit mélancoliquement sir Reginald, tu ne peux plus m'en empocher maintenant. . . c'est déjà fait i . . .
£t avant même que Jean Maubert fût revenu de la stupeur où l'avaient plongé ces dernières paroles, l'Anglais avait porté à ses lèvres le chaton d'une bague que, depuis son retour de Londres^ il avait à la main gauche.
•-- Mon pieu I s'écria le aouave, oh ! mon Dieu ! qu'avez-vous fait ?
— Je me suis empoisonné, mon ami, expliqua l'An" glais avec un ton de simplicité qui touchait presque à la candeur. Oh! mon Dieu, oui! c'est décidément le genre de suicide auquel je me suis arrêté, et je m'en trouve à merveille. Vois plutôt: tiens... je ne souffre pas. Et c'est un terrible poison cependant : dans cinq minutes, tout sera fini !
Jean Maubert n'entendait plus. Oubliant qu'ils étaient perdus tous les deux au milieu de l'Océan, il appelait au secours, il courait éperdument de l'avant à l'arrière de la barque, et puis, revenant s'agenouiller auprès de sir Wilson, il i'étreignait convulsivement dans ses bras.
*— Ne te désespère donc pas ainsi I disait l'Anglais ; ne te chagrine même pas, mon ami ; nous se* rions à terre, et tous les médecins du monde m'entoureraient, qu'il n'en serait ni plus ni moins. «.. Quiconque a bu ce poison est un homme mort!... , Ne me plains pas... Je suis heureux... oh ! oui, bien heureux d'en finir avec la vie !... Pourquoi vouloir m'y retenir?... N'est-ce pas aujourd'hui le 15 octobre? N'avais-je pas promis à mon Edith de la rejoindre ce jour- là, si je l'aimais encore? Je l'aime toujours... eh bien! je m'en vais, voilà tout... Je n'aurais pas pu vivre sans elle..^ Il y a des amours comme ceux-là... Vois plutôt Savinienne et
FANFAN LATULIPK. 143
Pierre!... Tu feras tout ce que je t'ai dit^ n'est-ce pas? Adieu, Jean Maubert... adieu I
Et se renversant en arrière, il ne semblait plus vouloir regarder que le ciel. '
— Non, non, je ne veux pas ! sanglotait follement Jean Maubert en se penchant au* dessus dç Reginald dont le visage, déjà pâli par les approches de la mort, semblait encore plus pâle au doux rayonnement de la lune, qui continuait à monter au milieu de Tazur du ciel étoile.
— Obéis... je te l'ordonne! dit encore Reginald, mais d'une voix qui déjà s'éteignait. Je te l'ordonne au nom du bonheur de Savinienne et de Pierre I Et maintenant, laisse-moi... laisse-moi !... Je sens mon âme qui se détache peu à peu de son enveloppe mortelle. C'est le moment du départ... Il y a bien longtemps que je l'attends... Edith aussi l'attendait. Il me semble que je l'aperçois déjà... là-haut... oui, là-haut... tout en haut du ciel... Elle vient au-devant de moi... elle me tend les bras... elle m'appelle... Edith, ma chère Edith I... Ah I me voilà !...
A ce dernier mot, presque imperceptiblement murmuré sur les plus harmonieuses cordes de la voix humaine, sir Reginald Wilson se raidit tout à coup et devint immobile.
Jean Maubert jeta un grand cri : il venait de sen-* tir passer sur son visage comme le souffle furtif d'une âme qui t'envoie...
Une dernière fois il se jeta à corps perdu sur le cadavre étendu au fond de la barque ; il le toucha fiévreusement ; il lui mit la main à la place du cœur : ce cœur ne battait plus... Tout était fini... bien fini.
Alors seulement le zouave se redressa, et pâle, hagard, frémissant, il se prit à contempler le mort, avec lequel il se trouvait seul, seul au milieu de la nuit... seul au milieu de l'Océan I...
lU FAMFAN LàTUUPl.
Les yeux tout grands ouverts de sir Reginald étaient encore dirigés vers le ciel ; mais son bras gauche était étendu vers la côte de Villeryille, mais ses lèvres à demi-closès semblaient murmurer encore :
— Songe à Savinienne et à Pierre; il ne dépend plus que de toi maintenant qu'ils soient heureux I