XIV. — Épilogue
L'année suivante, je ne pus aller à Villerville que vers la fin de la saison; j'y arrivai précisément le 15 octobre.
A l'animation du village, au joyeux carillon des cloches de l'église Je compris sans peine qu'il y avait ce jour-là un mariage.
Ce mariage, c'était celui de Savinienne et de Pierre.
— Eh bien! m'écriai- je aussitôt, et ce pauvre Fanfan Latulipe?
— Il est mort, me répondit-on. Il est mort, voici tout juste une année de cela, en voulant sauver son ami l'Anglais. On a retrouvé le cadavre au-dessus des roches noires, et dans la poche de l'uniforme il y avait une lettre... une lettre écrite par le maître d'école, qui se trouvait au pavillon de la falaise, et qui a tout vu.
-^ Je l'atteste ! cria soudainement la voix du pédagogue, qui passait auprès de nous et, comme d'habitude, aux trois quarts gris. J'étais là. L'Anglais est parti, puis le zouave... Il m'avait fait écrire; c'est ma spécialité.
Je me retournai vers les assistants ; une sympathie attristée se lisait sur tous les visages.
Le passage de Fanfan Laiulipe restera dans les souvenirs villerviilais à Tétat de légende.
Ma curiosité, cependant, n'était pas encore pleinement satisfaite : je prononçai le nom de sir Regiaald Wilson.
— Il n'a pas reparu, me répondit-on. Peut-être sera-t-il retourné dans son pays; peut-être bi^n estil au fond de la mer.
Je me dirigeai vers la place de l'église ; la noce ne tarda pas à en sortir.
Jamais vous n'avez vu couple plus chastement recueilli, plus radieusement heureux que Savinienne et que Pierre.
Pareille à un vivant trait d'union d'amour, la charmante petite Pierrette souriait entre eux.
Quant au père Lecoq et à la vieille Madeleine, je renonce à peindre leur triomphante béatitude. Ils arriveront à la centaine pour le moins, maintenant; ils deviendront le Philémon et le Baucis de Villerville.
On m'avait reconnu; on m'entoura, on me dit :
— Vous serez de la noce.
J'acceptai dé grand cœur.
M. le curé en était. Vers la fin du repas, il se retira et prit à part les mariés. Je m'arrangeai de façon à pouvoir recueillir ses paroles, et j'entendis qu'il leur disait à demi-voix :
— Soyez heureux, mes enfants. Vous aviez commis une grande faute, et Dieu le juge a dû vous en châtier; mais Dieu le père vous pardonne !
Bien que Pierre et surtout sa femme eussent tout fait pour éviter une noce joyeuse, le soir, néanmoins, ils ne purent empêcher que l'on ne' dansât sous les pommiers.
Maisj aussitôt après la première ronde de rigueur,
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ils s'échappèrent tous les deux ; ils remontèrent par les prés jusqu'au-dessus du village, et toujours en se donnant la main^ toujours en silence, ils marchèrent jusqu'à l'enclos d'aubépine dans lequel on entre par une porte surmontée d'une croix.
C'est là le cimetière du village.
Une tombe s'y distingue entre toutes par le pieux souvenir avec lequel elle est constamment entretenue.
On y voit, en tout temps, du gazon vert, des immortelles, des myosotis et des roses.
Sur la belle pierre blanche qui la surmonte, une croix de la Légion-d'Honneur est gravée. Au-dessous, on lit seulement un nom : Jean Maubert.
Savinienne et son mari s'agenouillèrent sur cette tombe.
C'était par une nuit aussi calme, aussi belle que celle du 15 octobre dernier; la lune, assise sur des nuages d'opale, semblait mener le chœur harmonieux des étoiles, et, comme pour rendre hommage à ce magnifique spectacle, les chênes et les peupliers s'inclinaient, doucement agités par la brise venant de la mer.
— Mon Dieu, pria Savinienne, si c'est pour nous qu'il est mort, pardonnez-lui son généreux suicide, et que votre paradis s'ouvre pour lui !
— Mon Dieu, dit Pierre, si par hasard il est encore au nombre des vivants, récompensez-le de notre bonheur en le faisant heureux I
Une voix qui semblait descendre du ciel leur répondit tout à coup :
— Merci, Savinienne!... Merci, Pierre!
Ils relevèrent vivement la tête tous les deux, et derrière la pierre sépulcrale, à la clarté de la lune, ils aperçurent, ou du moins ils crurent apercevoir le loyal visage da Jean Maubert, qui les regardait en souriant.
FANFAN LATUUPE. U7
Mais ils n'étaient pas encore revenus de leur stupeur que déjà l'étrange apparition s'était évanouie.
Ils s'élancèrent en môme temps; en même temps ils firent le tour de la tombe.
Rien !
L'oreille attentive, ils crurent entendre comme un froissement parmi les feuilles mortes dont l'automne jonchait déjà le sol.
Ce bruit semblait venir de la porte du cimetière ; ils y coururent.
Rien encore I si ce n'est une ombre disparaissant à l'angle du chemin.
Ils se mirent à la poursuite de cette ombre, et, parfois guidés par le même bruit, ils s'engagèrent dans la sente qui conduit à travers champs jusqu'à la grève.
Ils arrivèrent au bord de la falaise; ils regardèrent.
Toujours rien 1
Rien qu'une barque qui venait de se détacher du rivage, et qui semblait vouloir gagner à force de rames un brick anglais dont les voiles avaient été remarquées durant tout le jour, louvoyant en face de Villerville.
Pensifs et muets, ils regagnèrent la maison; ils rentrèrent dans leur chambre.
Sur la blanche couchette de noce se détachait un portefeuille noir.
Dans ce portefeuille, vingt-cinq mille francs.
Et sur l'enveloppe ces mots :
,« Ceci est la dot de Pierrette. :►
— Ohl s'écria Savinienne, ce n'était pas lui... Il existe devant les hommes et devant Dieu; nous sommes criminels!
— Devant les hommes, répondit Pierre, sois sans
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crainte : jamais lean Maubert ne reviendra, et la pensée de sa mort ne troublera plus notre bonheur devant Dieu... Mais souviens-toi donc des paroles de M. le curél... Ce mariage ne fut qu'une juste épreuve. Il Ta dit : Dieu nous a pardonné.
Et maintenantes! vous désirez savoir comment j'ai pu vous raconter tout cela Je me contenterai de vous répondre que, si j'arrivais si fort en retard à Villerviile, c'est que j'arrivais d'Angleterre.
Quant à Sir Keginald Wilson, il doit être réuni maintenant à sa chère Edith dans le ciel, et sur la tombe qui renferme sa dépouille mortelle» mais qui porte un autre nom que le sien, il y aura toujours du gazon vert, des immortelles, des myosotis et des roses.
Un mot encore.
Pas plus tard qu'hier, dans un journal anglais, et sous cette rubrique : Prine de Delhi^ j'ai lu qu un volontaire français, à la main droite duquel il manque deux doigts, est monté le premier à la brèche et qu'on lui doit en grande partie cette importante victoire.
Sir Reginald lisait peut-être dans l'avenir en disant au zouave : — Je te lègue à l'Angleterre.
Qui sait? Fanfan Latulipe sera peut-être un jour gouverneur des Indes.