XI. — Le rendez-vous
Une heure plus tard, la prairie plantée de pommiers, sous lesquels a commencé ce récit, présentait un spectacle animé, presque tumultueux.
Nous étions tous là, de plus quelques paysans, quelques pécheurs plus particulièrement attachés à la famille Lecoq. Tout le monde parlait du retour de Pierre : les uns en tiraient des conjectures ; les autres cherchaient, mais vainement, à l'expliquer.
Survint le maire du village.
— C'est tout simple I répondit-il aux nombreux € Comment cela peut-il se faire ? » qui s'étaient élevés de toutes parts à son approche. Pierre Lecoq avait été laissé pour mort par les Français, et les Russes l'ont ramassé parmi leurs blessés. J'étais làhaut tout à l'heure quand il a tout dit à ses parents.
— Mais ensuite? ensuite ?
— C'étaient les derniers jours de Sébastopol . Les
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Russes dirigèrent vers l'intérieur de la Crimée tous les prisonniers et tous les malades. Pierre fut tout naturellement de ce nombre. Sa blessure était tellement grave qu'il fut près de trois mois sans recouvrer le complet usage de sa raison. Quand vint la paix, il ne se trouva plus dans les ambulances : un savant médecin tartare l'avait pris chez lui, curieux qu'il était d'observer jusqu'au bout cette quasirésurrection, car l'existence du convalescent semblait n'avoir été conservée que par un miracle. Lors de la reddition de prisonniers qui suivit la paix, on Toublia chez le médecin tartare, qui, désireux de le retenir encore, l'abusait sur les événements. Pierre écrivit : ses lettres sans doute s'égarèrent. Il lui fut permis enfin de se mettre en route.
En arrivant à Sébastopol, il apprit qu'il avait été porté comme mort, que Jean Maubert était parti pour Villerville. Seulement alors il comprit que ses parents devaient le pleurer; mais il ne leur écrivit pas, dans la crainte qu'une trop brusque joie ne leur fût fatale, dans l'espoir de les détromper avec tous les ménagements que demandait leur grand âge. Il par* tit donc aussitôt; il se hâta tant qu'il put. Mais, hélas I pauvre garçon ! il est arrivé trop tard....
Au moment même où le maire achevait cette explication, Jean Maubert apparut tout à coup au sommet du sentier qui descendait dans le pré.
Il parut désagréablement surpris de rencontrer là tant de monde ; il eut un premier mouvement pour se rejeter en arrière, mais on l'avait aperçu. Déjà l'on courait à lui : force lui fut de continuer son chemin.
Nous l'attirâmes de notre côté ; nous le prîmes à part.
— Eh bien ? lui demanda sir Reginald à demi* vâix.
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— Eh bien I fit Jean Maubert avec une brusque* rie chagrine, nous avons rendez-vous ici, quand midi sonnera...
— Rendez«vou$?... Pourquoi?
— £h ! parbleu, il croit que je l'ai trahi ; il refuse de m'entendre ; il veut se battre !
— Se battre?... Oh I nous saurons bien Tenipêcher...
— Laissez-le donc agir à sa guise, au contraire: c'est ce qu'il y a de mieux encore... Je me laisserai embrocher comme un conscrit. Savinienne sera veuve.
— Et elle ne pourra pas, elle ne voudra pas épouser celui qui aura tué son mari.
— C'est juste. Ah I sacrebleu I je n'avais pas pensé a C6ia. • . •
Et le zouave demeura pensif.
La cloche de midi sonna
Presque aussitôt Pierre Lecoq, à son tour, s'avança sous les pommiers.
C'était un beau et fier jeune homme, à la taille élevée, au maintien digne, aux yeux limpides, hardis et doux à la fois. L'amaigrissement qui résultait de sa longue maladie ajoutait encore à l'intérêt inspiré par sa cruelle position. Sur son visage, affreusement pâle, se lisaient une colère contenue, une poignante douleur.
Il s'avança lentement à travers la foule qui se rangeait silencieusement sur son passage. Il parvint ainsi jusqu'auprès de Jean Maubert, et d'un ton calme, bien que légèrement railleur, il lui dit :
— Je ne m'attendais pas à rencontrer tant de monde ici. J'étais en droit d'espérer que je t'y trou^ verais seul.
— Ce n'est pas moi q[ui les ai fait venir, répondit Jean Maubert; mais, pmsqu'ils sont là, j'en profite
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pour te faire comprendre la vérité. Interroge qui tu voudras: il n'est personne ici, personne dans le village qui ne te réponde que tu n'as pas un reproche à m'adresser, que j'ai loyalement rempli la mission que tu m'avais confiée, que je me suis conduit en honnête homme.
— Tu es le mari de Savinienne... dit amèrement Pierre Lecoq; je n'ai pas besoin d'en savoir davantage!...
Mais le maire déjà s'était avancé ; il prit la parole. Puis vint notre tour à tous. Ce fut à qui raconterait, affirmerait le dévoûment de Jean Maubert, et rendrait hautement hommage à la droiture, à la générosité de ses intentions.
Pierre Lecoq nous écouta pendant quelque temps, puis son désespoir éclata enfin :
— Mais comprenez donc, s'écria-t-il tout à coup, comprenez donc que la femme que j'aime est maintenant sa femme, que mon enfant porte à tout jamais son nom... que Pierrette même n'est plus ma fille I...
A cette violente sortie, le zouave lui-même se chargea de répondre :
— Peux-tu bien m'en vouloir de m'être déclaré son père? s'écria-t-il en levant les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de son sacrifice. Oh! si tu pouvais raisonner froidement, Pierre! Si tu savais... si toi-même tu pouvais comprendre!...
— Nieras-tu que tu aimes Savinienne? interrompit Pierre d'un ton bref.
— Non, je ne nierai pas cela, répondit franchement Jean Maubert. Je l'aime... je l'aime comme un insensé! je l'aime autant que toi!
— Eh bien! alors...
Une ombre noire se dressa tout à coup devant le jeune soldat et l'empêcha de se précipiter sur son frère d'armes.
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C'était M. le curé.
— Pierre, dit-il, lis cela.
Il lui tendait la lettre qu'il avait conservée, la lettre dans laquelle Jean Maubert jurait si sublimement à Savinienne de ne la traiter jamais que comme une sœur.
Et il venait de proclamer hautement son amour!...
Lorsque Pierre Lecoq arriva aux dernières lignes, il pleurait.
— Eh bieni demanda lentement le zouave, eh bieni Pierre, m'en veux-tu toujours?
Pierre Lecoq releva la tête, et, son regard ayant rencontré celui de Jean Maubert, il lui tendit les bras.
Il y eut entre eux une fiévreuse et touchante étreinte.
— Jean!... sanglotait Pierre, mon pauvre Jeanl. Ah ! je n'ai plus le droit de t'en vouloir maintenant : nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre!...
— Malheureux... toi!... se récria héroïquement le zouave; oh! non... je me souviens que tu m'as sauvé. . . Je te dois ma vie, et je t'en fais joyeusement le sacrifice! Savinienne sera libre prochainement, n'aie pas peur!... Je ferai comme l'Anglais... je lui tiendrai compagnie : je me tuerai.
— Ah ! fit sir Reginald, à qui le zouave venait de donner la main.
Mais un nouveau personnage se montra tout à coup... Savinienne.
Venue pour empêcher le duel, et, depuis quelques minutes déjà, cachée dans la haie, elle avait tout vu, tout entendu.
Elle passa en silence devant son amant; elle s'arrêta devant son mari, et, d'une voix lente et tellement résolue qu'il était impossible de mettre en doute sa parole, elle lui dit :
-r- Jean Maubert, si vous attentiez à vos jours^ si vous
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me rendia libre par on saidde... jamais, je irons le jure, je ne denendrais la femme de Pierre Lecoq...
— Siviniemie!... balbutia le nuave interdit.
— Monsieur, reprit Savinienne sur le ton d'une simple demande, Tonlei-vous bien me permettre d'aller passer un mois cbez ma tante de Lisieux ?
— Partez! s'empressa de répondre Jean Haubert; ob ! oui, partes.
Et, aTant même que l'assistance fût revenue de sa première surprise, SaTinienne avait disparu.
Dix minutes plus tard, elle avait mis à exécution sa sage initiative : elle n^était plus à Villerville.