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A mon ami JuUs Vaviix
Si je vous dédie cette nouvelle, mon cher David, c'est qu'elle sera Thistoire d'une jeune artiste dont le crayon me parut si spirituel, le coloris si vrai, la composition si gracieusement souriante, que je la supposais tout d'abord votre élève.
C'était à Trouville ; il y a de cela trois ou quatre ans.
Comme je passais un jour dans la rue des Bains, c^uelques aquarelles exposées au vitrage d'un magasm de curiosités frappèrent mes regards. Je m'approchai davantage ; j examinai plus attentivement. C'étaient réellement de petits chefs-d'oeuvre.
Trouville avait à cette époq|ue un journal pour l6« quel on me demandait depuis longtemps quelques mots.
J'écrivis un bout d'article au sujet de ces charmantes aquarelles, mais sans même savoir epcore
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Qu'elles fussent l'ouvrage d'une femme, d'une jeune nlle, car elles n'étaient signées que de ces deux initiales : A. T.
Le lendemain on me remit une carte portant ces deux noms :
Mesdemoiselles Alice et Liane Thévenot.
Sans me douter le moins du monde de ce dont il s'agissait, j'allai à la rencontre des visiteuses inconnues.
Figurez-vous deux jeunes filles à l'air modeste et doux, extrêmement timides l'une et l'autre, Tune et l'autre extrêmement jolies.
L'aînée, — car leurs visages plus encore que leur carte attestaient qu'elles étaient sœurs, — l'aînée devait approcher de la trentaine, mais conservait encore cette fraîcheur de teint, cette pureté de regard, ce calme innocemment maternel, qui semblent être le privilège des grandes abnégations, des âmes chastes.
Quant à la plus jeune, — dix-sept ou dix-huit ans au plus, — c'était une délicieuse blonde aux yeux bleus... des yeux très-doux et très-faciles à s'effaroucher comme des gazelles.
— Monsieur, me dit la première, nous venons vous remercier.
— A quel propos ?
— Ma sœur Alice est l'auteur des aquarelles dont vous avez bien voulu faire l'éloge.
— Vraiment? me récriai-je avec un étonnement dont la sincérité pouvait seule excuser l'impoHtesse. Si j'avais pu soupçonner qu'elles fussent l'ouvrage d'une aussi jeune et charmante personne, l'admiration que je me suis permis d'exprimer serait devenue presque de l'enthousiasme.
Liane Thévenot me répondit :
— Nous ne vous en sommes pas moins reconnaissantes, monsieur. Ma sœur Alice n'avait pas osé signer ses aquarelles et se jugeait trop écolière ellemême pour déjà donner des leçons. Ce que vous avez bien voulu écrire a suffi pour lui procurer deux premières élèves, et c'est beaucoup, monsieur... car nous sommes forcées de demander à l'art que nous aimons de quoi vivre.
— Vous êtes peintre aussi, mademoiselle?
— Non, monsieur; je suis musicienne et donne des leçons de piano.
En même temps, elle s'était levée pour prendre congé de moi.
Jusqu'alors sa jeune sœur n'avait encore rien dit. Au moment de partir, triomphant enfin de sa timidité:
— Monsieur, balbutia-t-elle, je ne puis pas, je ne veux pas partir sans que vous m'ayez entendue vous dire à mon tour : Merci ! Hier encore je doutais, j'hésitais, j'avais presque du découragement dans le cœur. Grâce à vous, monsieur, je me sens toute pleine de courage et de foi ; je vais redoubler d'ardeur au travail, afin de faire honneur à votre bienveillante prédiction, afin de devenir une véritable artiste... Oh I je n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu, jamais !
Il y avait tant de charme candide, tant d'émotion touchante dans ces quelques paroles, j'en restai tellement attendri, que, aussitôt après le départ des deux jeunes filles, je m'écriai :
— Je serai leur ami !
Il est de ces prévisions du cœur qui ne trompent jamais : dès le lendemain, je me présentais à mon tour chez les demoiselles Thévenot ; dès la semaine suivante, une sincère et touchante intimité commençait à s'établir entre nous.
Elles étaient logées dans une de ces simples et souriantes maisonnettes normandes, comme on eu rencontre surtout à Trouville : murailles beurre frais, encadrements de très-rouges briques, volets verts.
Au côté droit de la porte, que deux marches exhaussaient au-dessus de Tétroit trottoir, il y avait un rosier grimpant qui jetait ses rameaux jusqu'à la toiture saillante, et suspendait ses plus belles fleurs,, souvent agitées par la brise maritime, en travers des deux fenêtres du premier étage.
Là se trouvait l'atelier. Derrière l'atelier, le virginal nid des deux sœurs.
Au-dessus, une seule mansarde occupée par la vieille servante qui les avait élevées, qui veillait à tous leurs besoins avec une admirable dévoûment, une fidélité sans pareille.
Quant au rez-de-chaussée, il se composait d'une assez grande pièce servant à la fois de salon et de salle à manger, puis, par-delà les deux portes vitrées, d'une cuisine de laquelle on entrevoyait un petit jardin des plus verdoyants et des plus fleuris.
Il y avait dans tout cela comme un parfum d'honnêteté, de modestie, de travail ; et rien qu'à voir la façon dont les pauvres s'arrêtaient devant le seuil, il était facile de deviner que jamais le malheur ne s'y adressait en vain.
L'histoire des demoiselles Thévenot était des plus simples. Pourquoi ne vous la dirais-je pas tout de suite, ainsi que je l'ai apprise moi-même?
Elles appartenaient à une de ces familles qui, déjà depuis plusieurs générations, produisent exclusivement des artistes. Leur père était professeur de violon ; leur mère peignait sur porcelaine. Elle mourut peu de temps après la naissance d'Alice, qui se rappelait l'avoir connue.
Liane avait une douzaine d'années; elle devint
pour ainsi dire la mère de sa jeune sœur. Dix ans plus tard, le bonhomme Thé^enot disparaissait à son tour et disait en mourant à sa fille aînée : « Je te laisse pour unique héritage ta petite sœur Ahce ; il faut que tu lui remplaces aussi son père. >
Liane avait courageusement accepté cette double tâche, et, pour la mieux remplir, s'était fait un caractère presque masculin. Vainement des partis avantageux s'étaient présentés pour elle; vainement peutêtre elle avait aimé. « Non, répondit-elle toujours, non.... je ne m'appartiens plus.... je suis à ma sœur. >
Son travail avait payé l'éducation d'Alice, et Dieu seul savait jusqu'à quelles privations elle s'était réduite, afin que rien ne manquât à sa sœur. Puis Liane avait pris Alice avec elle et lui continuait son dévoûment, sa protection, son rôle tout à la fois de mère et de père.
C'était à cela sans doute, c'était à cette existence toute de renoncement et de sacrifice qu'elle devait son air calme et grave, sa physionomie de sœur grise, et surtout cette sorte de mélancolique réserve qui, malgré sa beauté, faisait que les sentiments inspirés par elle étaient surtout l'admiration, l'amitiéi le respect.
Lorsque parfois on se surprenait à l'appeler inadame et qu on voulait s'en excuser ensuite :
— Pourquoi pas? répondait-elle. Je suis veuve... et comme les années doivent compter double alors qu'on les a vécues pour deux, j'ai quarante ans.
Dans le regard, dans le sourire qui accompagnaient ces mots, il y avait peut-être un souvenir, une tristesse, mais assurément pas un regret.
Et, comme pour se retremper à cette divine source qui s'appelle la joie du devoir accompli, elle attirait vers elle sa jeune sœur; elle la contemplait avec un
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tendre orgueil; elle l'embrassait comme on embrasse un enfant.
Tout en répondant à ces caresses, Alice ne manquait pas de se récrier :
— Quarante ans ! Veux-tu bien te taire, méchante sœur? Qu'est-ce que c'est que de vouloir se vieillir ainsi?... Quarante ans! Mais elle n'en a pas trente encore, monsieur... ou madame. Est-ce qu'il existe un seul brin de neige dans cette belle et brune chevelure que je baise? Est-ce qu'on pourrait trouver une seule ride sur ce doux visage, non moins velouté, non moins frais qu'une pèche à la treille? Est-ce que ces grands yeux noirs-là n'ont pas toujours vingt ans?... Âhl oui, souriez... je vous le conseille... pour nous montrer des dents comme celles-là, pauvre vîeillarde!
Et la blonde enfant se laissait glisser aux genoux de sa brune sœur, l'étreignait dans ses bras câlins, la couvrait de baisers, lui disait mille autres choses charmantes, et, finissant par former avec elle quelque groupe gracieusement adorable, vous remettait en la mémoire Minna et Brenda, ces deux poétiques sœurs que Walter Scott a rendues immortelles.
Ah I c'est qu'Alice ne chérissait pas moins Liane que Liane ne chérissait Alice. Ah ! c'est qu'Alice était
Eour Liane une joie de tous les instants, unangélique onheur, une sorte de récompense vivante.
Aussi, pas un nuage entre elles, pas une dissonance, pas un secret.
Un certain jour, cependant, — ce jour -là Liane se trouvait retenue dans son fauteuil par une légère foulure au pied, et, pour la première fois, j'avais obtenu la permission de monter dans la petite chambre toute blanche que les deux sœurs occupaient au premier étage, — je remarquai sur la table une lettre
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entr'ouvertey dont ma visite avait probablement interrompu la lecture.
Cette lettre portait des timbres étrangers, des timbres allemands. Tout auprès, également sur la table à ouvrage, il y avait un brin de bruyère à demidesséché.
Aidé de mes quelques souvenirs botaniques, je reconnus au premier coup d'œil que cette bruyère était de celles qui ne jfleurissent guère que parmi les montagnes des bords du Rhin.
Les grands yeux noir de Liane étaient humides encore et comme voilés par une profonde émotion de l'âme; les yeux bleus d'Alice resplendissaient d'une franche et naïve allégresse.
— Vous ne savez pas? me criait-elle du plus loin qu'elle m'aperçut; il nous arrive un amf, presque un frère... le célèbre violoncelliste Stéphen.
— Autrement dit le vicomte Etienne de Grégory, répondis-je, en ajoutant que l'illustre musicien était un de mes amis de collège.
— Quel bonheur! fit naïvement Alice; vous renouvellerez ici connaissance avec lui. Il va donner un concert à Trouville, et revient en ce moment de Bade, après un immense succès. Sa lettre n'en dit rien, mais J'en suis certaine. Bon Stéphen I croiriez-vous qu'il s'est souvenu que c'est aujourd'hui notre jour de naissance à toutes les deux, et qu'il nous envoie de là-bas cette branche de bruyère? Elle m'a fait plus de plaisir qu'un diamant.
Dans l'exaltation de sa joie, elle porta la fleur à ses lèvres.
— Folle I murmura Liane en lui reprenant la bruyère qu'elle garda dans sa main.
Alice n'en continua pas moins à me parler de Stéphen, disant qu'il avait été jadis l'élève de son
père; que pendant très-longtemps on ne Tavait pas revu, mais que depuis deux années environ, depuis qu'elle était sortie du couvent, il était redevenu le compagnon assidu des deux filles de son ancien maître.
Quant au reste de Thistoire du jeune maestro, Alice n'aurait pas eu besoin de me la-raconter : je la connaissais mieux qu'elle. Le vicomte Etienne de Grégory avait été tout d'abord l'un des princes de la fashion parisienne ; mais à la mort de son père, au lieu de recueillir le brillant héritage qu'il semblait en droit d'en attendre, il ne s'était plus trouvé qu'en présence d'un patrimoine hypothéqué bien au-delà de sa valeur.
Dès lors un changement complet s*opéra dans son existence. Il accepta courageusement sa ruine; il devint l'artiste Stéphen. Il arriva promptement à la célébrité, non seulement pour se créer une nouvelle position, mais surtout, mais avant tout, pour payer les dettes de son père.
Rien de plus honorable que cette conduite, rien de plus justement mérité que la réputation dont jouissait alors le violoncelliste gentilhomme.
Ajoutez à cela qu'il n'avait guère plus de trente ans : qu'il était resté d'une élégance toute léonine ; qu'il avait la beauté presque idéale d'un artiste italien de la Renaissance, et que diverses aventures, attribuées à ses continuelles pérégrinations à travers l'Europe, lui donnaient une sorte de prestige éminemment romanesque.
Depuis notre sortie du collège, je n'avais que rarement rencontré Stéphen ; mais nous nous étions toujours cordialement serré la main; mais j'étais enchanté pour ma part de le revoir bientôt à Trouville, et je le dis non moins franchement, non moins gaîment peut-être qu'Alice.
Liane était la seule qui ne se prononçât point à cet égard.
Elle avait conservé le brin de bruyère dans sa main, qui pendait comme à l'abandon dans les plis de sa robe de couleur sombre; et toujours son regard, de plus en plus attendri, de plus en plus rêveur, revenait vers ce souvenir de Stéphen.
Si bien que, rapprochant cette muette contemplation du SI joyeux baiser d'Alice, je me sentis germer dans l'esprit comme un instinct de malheur^ et je ne pus me défendre de murmurer tout bas :
— Pour troubler la sérénité de ces deux pauvres jeunes filles, pour détruire à jamais leur fraternel bonheur, il n'aura peut-être fallu que ce brin de bruyère 1
Stéphen ne devait arriver que dans quinze jours ; un retard quelconque doubla ce délai.
Il y eut aonc tout un mois encore durant lequel je restai le seul conseiller, le seul intime des sœurs Thévenot.
Un soir, comme je les attendais chez elles, étonné de ne point les voif rentrer encore, elles arrivèrent enfin, mais haletantes, émues, presque effrayées.
— Oh ! mon Dieu , m'écriai-je, que s'est-il donc passé ?. . . Qu'avez- vous ?
— Demandez à Liane, fit Alice; j'ai trop peur encore, moi... je ne pourrais vous répondre.
Liane avait déjà repris son calme habituel, et s'était assise auprès de la fenêtre encadrée par le rosier grimpant.
Un dernier rayon de soleil, glissant obliquement
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à travers le feuillage, venait précisément mourir audessus de sa brune tête et l'enveloppait tout entière dans une sorte de chaude auréole.
Je m'étais retourné vers Liane; jamais encore je ne l'avais vue si belle.
— Eh bien? lui demandai -je enfin, mais plus du regard que de la voix.
— C'est comme un premier chapitre de roman, répondit-elle; écoutez plutôt. Cette après-midi, ayant donné nos leçons, nous allâmes nous promener du côté de Touques, par delà la rivière. Alice, comme d'habitude, avait emporté son petit bagage d'aquarelliste. Elle rencontra bientôt un délicieux sujet de paysage, et, toute impatiente déjà de le peindre, elle me demanda de faire halte en cet endroit... De sorte que, si vous désirez connaître le lieu de la scène, vous n'avez qu'à lui demander d'ouvrir son carton.
Alice n'attendit même pas ma demande; elle s'empressa de me montrer sa dernière œuvre.
C'était une délicieuse prairie normande, au milieu de laquelle serpentait la Touques, tantôt reflétant de vifs rayons, tantôt ombrée par quelques plantes aquatiques que le vent du hasard avait semées sur ses rives. Çà et là des bestiaux pas plus grands que des mouches. Vers la droite, le bourg carlovingien, ses vieux clochers, son grand pont-levis et son humble port, avec quelques barques aux trois quarts échouées dans la vase. Sur la gauche, fuyant dans la perspective, le verdoyant et gracieux coteau de Saint- Arnould, avec la ruine du château de Lassay sur son plus haut sommet. Enfin, à l'horizon, mais plutôt devinée qu'entrevue, la mer.
— C'est charmant! m'écriai-je. Ah! jamais vous n'avez été mieux inspirée, Alice.
— Voici la position que nous occupions, ma sœur et moi, fit-elle en me l'indiquant du bout de son pin-
ceau ; j'étais là, près de ce bosquet de noisetiers qui forme repoussoir au premier plaQ, assise sur mon pliant, mon carton sur les genoux. Ici Liane également tournée vers le couchant, un peu en arrière ; elle travaillait à sa tapisserie, tout en fredonnant une variation sur la Dernière pensée de Weber. Mais tenez, tandis qu'elle vous racontera la scène, moi je vais vous en esquisser les personnages. Il reste encore assez de jour pour cela. Va, Liane... va toujours.
En même temps, Alice avait attiré près d'elle son petit chevalet, s'était placée sur une chaise basse et commençait l'esquisse des minuscules figurines qu'elle avait pris fantaisie d'ajouter au tableau.
La bonne et complaisante Liane poursuivait ainsi:
— Nous étions donc toutes les deux dans cette vallée, si calme et si verte qu'elle semble une sorte de paradis normand... Nous y étions depuis trois heures au moins, travaillant avec une égale ardeur et n'ayant encore été troublées que par quelques oiseaux qui se familiarisaient à notre immobilité silencieuse, que par une bonne grosse vache rousse qui venait de temps en temps nous regarder d'un œil étonné, mais ami.
Le soleil commençait à descendre à l'horizon, semant dans le paysage tous ces jeux de chaude lumière qui font le charme du tableau d'Alice, et plusieurs fois déjà je lui avais dit : <k II est temps de retourner à Trouville, ma sœur. » Mais elle se sentait tellement en verve, tellement heureuse d'avoir sous les yeux une aussi captivante étude, que sans cesse elle me répétait de sa plus câline prière : € Encore quelques minutes, encore ! i
Tout à coup, au moment où le travail était le plus actif, plus profond le silence, une formidable voix s'écrie derrière nous, presque à notre oreille : « Sa-
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crebleul voilà qui est joliment peinturluré, tout de même ! » Nous nous retournons vivement toutes les deux, et nous apercevons là, à Tendroit que vous indique Alice, une espèce de paysan dont Therbe avait sans doute assourdi l'approche, et qui se penchait sans façon au-dessus de raquàrelle, afin de la mieux admirer encore.
— Comprenez- vous? fit à son tour Alice, comprenez-vous ma peur? Il était si bien au-dessus de moi, si près de mçi, qu'en me relevant, en me retournant, nos deux visages faillirent se heurter l'un contre l'autre. Oh! j'en frissonne encore, et jamais je ne l'oublierai, cet homme. Vois plutôt, sœur... bonnet de laine à fond grisâtre semé de rouge... sa blousse bleue, ses hautes guêtres de cuir fauve... ses gros souliers... son carniâr de chasse, son fusil et son chien... un vilain chien I un homme affreux!
— Tu exagères, dit en souriant la sœur ainée; tu exagères d'abord à propos de l'animal, qui était vraiment un fort bel épagneul, un peu hérissé peut-être, un peu mouillé, un peu crotté... mais auquel tu n'en a pas moins rendu ses caresses, lorsqu'il est venu faire connaissance avec nous à son tour.
— Passe encore pour le chien, mais le maitre !
— Le maître n'est pas si épouvantable non plus que tu veux bien le dire...
— Un géant... un titan... un ogre 1
— Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il était à la chasse du Petit Poucet, dans la vallée de Touques?
— On ne sait pas.
— Folle I II est très-grand, très-lourdaud, trèssauvage, d'accord. Mais sa taille et sa force mêmes le rendent remarquable. Ses traits, bien que rudes, ne manquent pas d'un certain caractère; il y a de l'énergie dans son œil vert de mer... et ti^is ! comme la vieille tour du château de Guillaume le Conque^
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rant se trouvait précisément sur la même ligne que lui, dans la perspective, je me suis surprise à penser en les regardant tous les deux, Thomme et le manoir, qu'ils devaient être ainsi, ceux qui sont partis de là pour aller conquérir l'Angleterre.
— J'avoue, reprit Alice en souriant à son tour, j'avoue qu'il eût fait jadis un terrible pirate normand. Mais aujourd'hui,..
— Aujourd'hui... laisse-moi finir mon histoire.
— C'est juste, intervins-je, je suis impatient de connaître la fin de l'aventure. Achevez.
Alice se remit aussitôt à son aquarelle, et Liane reprit ainsi son récit :
— En reconnaissant combien i/nous avait effrayées, le gigantesque chasseur se pritM'abord à rire. Puis, s'interrompant tout à coup : « Faites excuse, mesdemoiselles... et pardon de vous avoir si brusquement dérangées. J'étais dans mon droit cependant, car vous êtes ici sur ma terre, car tout ce qui est peint là-dessus m'appartient... et bien d'autres choses encore. Oh I oh I je suis le plus riche propriétaire du pays, le marquis de Garabas en gros sabots, comme ils disent à Trouville. »
Alice déjà s'apprêtait à replier bagage, tout en s'excusanl auprès de ce monsieur d'avoir osé camper sur sa terre.
— Elle est aussi bien à vous i^^aîntenant qu'à moi, répondit-il, puisque vous allez l'emporter sous votre bras. Mais que je ne vous effarouche point ; restez encore, je vous en prie; je le veux... restez. Je m'en irai dans un instant; je m'en vais.
Il ne bougeait pas cependant ; il demeurait planté là comme un chêne, et, le coude appuyé sur son long fusil, continuait de regarder peindre ma sœur.
J'avais oublié de vous dire qu'Alice et moi nous nous étions remises à Touvrage, moitié par la crainte
de désobliger ce propriétaire hospitalier, moitié par suite de l'ascendant qu'exerçait sur nous son étrange et franche prière.
Au bout de quelques minutes néanmoins, voyant que ni l'une ni l'autre ne relevaient les yeux, ne rompaient le silence, il haussa légèrement l'épaule et s'éloigna, tout en rappelant son chieni qui s'obstinait à rester auprès d'Alice.
A peine eut-il disparu, qu'elle se hâta de donner quelques dernières touches et de me dire :
— Partons maintenant; partons vitel
Nous reprîmes donc le chemin de Trouville, un joli sentier qui longe la colline, entre deux rangées de grands arbres*
Comme nous allions rejoindre enfin la grande route^ la détonation d'une arme à feu se fait entendre ; nous voyons tomber devant nous un pauvre ramier blessé, puis presque aussitôt bondit l'épagneul qui le saisit dans sa gueule.
— C!est lui I murmura Alice en se serrant contre moi; oh! c'est lui!
Effectivement, le redoutable chasseur apparaissait dans la prairie, à cinquante pas tout au plus en arrière du chemin que nous venions de suivre.
A sa vuo) Alice acheva de perdre la tète et s'élança, comme une jeune folle qu'elle est| vers la rdute.
Je Fy rejoignis non sans peine et m'efforçai vainement de la calmer. .
A vrai dire^ je n'étais pas des plus rassurées moimême.
Le chasseur j qui, très -probablement, avait tiré sans nous apercevoir, commençant à comprendre notre nouvel effroi, paraissait vduloif se mettre à notre poursuite;
C'était sans doute tout simplement afin de s'dxcu-
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sef derechef. Mais il n'y â Hëh de contagieux édtnme la peUFj et celle d'Alice tne gagna ftidi-mêrhej lorsque je vis notre épouvantail s'avancer à grandes enjambées sur nos traces;
AusMj M chërchàrit plu« désormais à là retenir, je me mis à courir, ainsi qu'elle, juàqu'â Touqties.
Fort heuî*eusertientj Pomttibus de TtouVille allait partir ; il n'y restait plus que deux places.
Mais nô voilâ-t-il pâà que le rustique Nemrod arrête là voiture et grimpe éur l'impêMàle !
Quant â l'épagneul, il bondissait tout autour de l*omhibus, eu aboyant après les chevaux, qui n'en couraient que plus vite.
— C'est certain, disait Alice, lé tîhietl va nous dévorer à la descente de là voiture... si toutefois d*icl là son maître ne tiouô écrase pas en tombant de làhaut sur nos têtes.
L'omnibus enfin s'arrêta. L'épagneul, par bonheur, disparut ; nous nous précipitâmes les premières au dehorsj et toujours courant, sans ttièine oser regarder derrière nous, nous sommes arrivées jusqU*id.
VOilâj ftjëii cher mdhsleùr, toute Tavehiuré.
Lorsque Lifeine eut âitiSi tërmlUé Sa cbnfidenCd, je ne pus m*èmpÔtîher de déclarer que je iie voyais dailô tout tîelâ Hen de biéti effi'ayaill. J'ajoutai même u'il me sémblftit rtssei surprehant que Liane, d'orinaire Si calme et si résolue, se fût laissée entraîner par l'enfantine panique dô Sa Sœur.
-^ 0*est vraij réconnut-ellë avec uii sourire ; mais que voulez-vous? il est des jours où je Suis plus femme encore que les autres femmes... Il est d'inexplicables terreurs qui sont parfois des pressentiments.
A peine achevait-elle ces mots, qu'un grand épa-