‹ Fanfan LatulipeChapitre 13 sur 17 · LUME · texte numérisé non relu

LUME

neulnoir sauta soudainement par- dessus la baisse porte qui, seule, se trouvait fermée, suivant la mode normande.

— Voici le chien ! fit Alice.

— Voici rhomme ! ajouta Uane en m'indiquant du regard la fenêtre.

A travers Tentrebâillement des rideaux, j'aperçus dans la rue un grand jeune homme exactement semblable au portrait qu'on venait de me tracer : taille athlétique, mine campagnarde, les traits fortement accusés, Tair mâle et dur, une blouse bleue soutachée de blanc, de hautes guêtres de cuir et le fusil à la main.

Se voyant reconnu, il perdit contenance et retira gauchement son bonnet de laine.

Puis, sifflant son chien, il claqua du fouet pour le rappeler plus énergiquement encore, et s'éloigna rapidement avec lui.

Quand je me retournai vers les deux sœurs, je remarquai le trouble de Liane, mais surtout la pâleur d'Ahce.

— Enfant ! luidis-je, mais pourquoi donc vous inquiétez-vous à propos de cet homme? En quoi voulez-vous donc qu'il puisse...

Elle m'interrompit du geste et me dit :

— Ma sœur vous parlait tout à l'heure de pressentiments... Avez-vous lu Lucie de Lammermoor?

— Sans doute ; pourquoi me demandez- vous cela ?

— Regardez au bas de ma robe : qu'y voyez-vous?

— Comme des taches de sang.

— C'est celui du ramier qu'il a tué... Cet homme nous portera malheur I

Pétais immédiatement sorti de la maison des sœurs Thévenot; je parvins à rejoindre, au détour du quai, l'inconnu qui les avait si fatalement impressionnées.

En ce même moment passait un Trouvillais de mes amis. Je m'empressai de lui demander :

— Quel est cet homme?

— Comment! ût-il avec unétonnement naïf, comment! vous ne le connaissez pas?

— Non, puisque je vous interrogea son sujet.

— Eh ! c'est le fameux Anthime Barbejean, le Rothschild de la vallée d'Auge.

— Ah ! très-riche ?

— Quatre ou cinq fois millionnaire pour le moins. Voici tout autant de générations que les Barbejean sont les Grésus du pays. L'avant-dernier, le père de celui-ci, fit plus que doubler leur patrimoine, et toujours en francs pâturages de Normandie, s'il vous plaît 1 Jamais on n'avait vu Normand plus retors et plus conquérant que celui-là, pas même le vieux Guillaume.

Il mit tout d'abord son petit Anthime au collège deLisieux; mais le prix de la pension pesait trop lourdement à son avarice. D'ailleurs, il lui fallait quelqu'un de sûr, un autre lui-même, pour l'aider dans son commerce. Il se hâta de faire revenir son fils dès qu'il eut ses quinze ans accomplis, de lui montrer tout de suite comment on se comporte avec les grands bestiaux, comment on fait fructifier les écus et les herbages.

c C'est là la véritable éducation ! )> disait-il. Lors-

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que enfin la mort arriva pour lui, — car elle ne craint pas les millions, — son fils venait à peine de tirer à la conscription ; il recueillit en héritage toute cette immense fortune, attendu qu'il était enfant unique. Il n'en continua pas moins de vivre simplement, et, sans vergogne aucune, poursuivit le commeret paternel... un peu plus largement peut-être, mais avec non moins d'habileté, de passion au gain.

Au jour d'aujourd'hui, il n'a guère plus de^ingt^ sept à vingt-huit ans, et il est si riche que ça le gène. Plus de plaisir dans la fréquentation de ses pareils qui sont au-dessous de lui, quant à l'argent; pas moyen de frayer avec le grand monde, qui sous le rapport des manière«se trouve trop au-dessus. Aussi, vit-il seul eommeun loup^garou, chassant, péchant, allant encore dans les foire»; où sa présence cause comme qui dirait une révolution.

Il a essayé dé voyager; ça l'ennuie ni plus ni moins que le reste. Il n'a pas môme la consolation de se griser, vu que son estomac est trop robuste et son cerveau trop solide. Bref, c'est pitié de voir, ayant tout ce qui fait le bonheur, combien il est malheureux I

Ce portrait si nettement esquissé me laissa tout pensif.

— Ajoutez, reprit mon Trouvillais, ajoutez que e0 pauvre millionnaire, si bien campé, si bien portant, même si beau, est le garçon le plus difficile é marier des quatre-vingt-six départements. Peut«<il épouser une paysanne? Non. Une demoiselle? Pas davantage... Ce qui fait qu'il restera peut-être toujours garçon.

-^ Mais, demandai «je après un long silence, mais vous ne parlez pas de son g«nre d'esprit, de son ca« ractère.

— Oh I Barb^ean n'est pas béte au fond, ni mau-

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vais. C'est un sauvage, voilà tou*. S'il a l'abord un peu dur, un peu farouche, au demeurant il est paisible et débonnaire comme ses grands bœufs. Par exemple, il ne faut pas qu'on Fagace, ou sinon gare aux cornes !

Tout dernièrement, à la foire de Dozulé, il a quasiment assommé le gros Machevent d'un revers de poing... Un hercule cependant que ce Machevent I Après tout, vous me direz peut-être qu'on avait battu son chien, qu'il sVnnuyait un peu plus ce jour-là que les autres, et qu'il a mis sur sa blessure un biU let de mille francs. C'est son habitude, du reçte, quand il lui prend des foucades de générosité. Anthime Barbejean fait du bien dans le pays ; ça ne serait pas juste de dire le contraire... mais à ses heures, à sa façon, pas en détail, toujours en grand, comme son commerce.

Il y a des jours où vous le trouveriez plus pingre que n'était son père ; il en est d'autres où le voilà qui devient tout à coup charitable comme un bon curé, donnant comme un empereur. Une sorte de bourru bienfaisant, quoi 1 II est capable de couvrir d'or et de papier Joseph tous ceux qu'il aimera*.. Mais quant à ses rivaux, à ses ennemis, si jamais il en a... je ne vous disque ça, monsieur... je ne voudrais pas être à leur place.

Sur ce dernier mot, le digne Trouvillais me

quitta.

Le lendemain, en arrivant chez les demoiselles Thévenot, je leur rapportai fidèlement tout ce que j'avais appris sur le compte du jeune pabab de la vallée de Touques.

Alice n'en fut encore que plus épouvantée.

— Pauvre garçon ! dit Liane.

Quelques minutes plus tard, on frappait à la porte de la rue.

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— Entrez t fit Alice.

Je laisse à penser la stupéfaction générale: c'était Anthime Barbejean lui-même.

Il avait fait, comme on dit, un bout de toilette.

Large pantalon de velours vert, longue veste et gilet pareils, un ample feutre gris tout battant neuf, des anneaux d'oreilles et des bottes.

Je ne pus me défendre de songer à celles de Bastien.

Les deux sœurs étaient debout, Alice se cachant à demi derrière Liane.

Anthime Barbejean tournait et retournait entre ses mains son chapeau, ne sachant et n'osant s'expliquer encore.

— Monsieur, lui demandai-je enfin, que désirezvous ?

Il me regarda tout d'abord en dessous, comme s'il eût été peu satisfait de me rencontrer là.

Puis se redressant de toute la hauteur de sa taille, et reprenant brusquement son assurance de millionnaire:

— Mesdemoiselles, dit-il, j'ai su par la ville que vous vendiez vos peintures ; je viens acheter celle d'hier soir.

Alice eut presque un geste de refus.

— Monsieur, s'empressa de répondre Liane, cette aquarelle n'est pas encore terminée...

— Aquarelle? répéta le rustique acquéreur, du ton de quelqu'un qui cherche à se graver un mot nouveau dans la mémoire, aquarelle, très-bien I ça me va nonobstant... Quand sera-t-elle prête à livrer?

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— Elle pourrait Tétre après-demain^ répondit l'aînée des deux sœurs.

— Je reviendrai après-demain; s'empressa de dire Anthime Barbejean.

Puis, avec le geste de quelqu'un qui n'aime pas qu'on l'interrompe :

— Ce sera combien? questionna- t-il.

— Cinquante francs, répondit Liane.

— Oh I c'est trop bon marché, reprit pour la première fois de sa vie le Crésus normand, qui sortait de sa poche une grosse bourse de cuir. J*entends qu'on m'achève ça plus finementque pour tout autre, et je paie d'avance... mais mon prix à moi, le prix qui me semble juste.

Tout en parlant ainsi, il avait déplié, il posa sur la table un billet de cinq cents francs.

Cette fois encore, Alice eut un premier mouvement pour protester au nom de sa dignité d'artiste.

Mais Liane la contint de nouveau du geste, et prenant la banknote pour la rendre au millionnaire fourvoyé :

— Monsieur, lui dit-elle avec une certaine hauteur souriante, ma jeune sœur ne vend jamais ses aquarelles ni plus ni moins aux uns qu'aux autres. N'insistez pas, je vous prie... ce serait nous faire injure.

— Ah I balbutia-t-il en devenant rouge jusqu'aux oreilles, je ne croyais pas... je m'étais figuré... je n'ai pas eu Tintention de... Mais la peinture n'en est pas moins à moi maintenant... Je reviendrai la prendre après-demain... A après-demaia!

El plus brusquement encore qu'il n'avait fait son apparition, il disparut.

Alors seulement Alice respira. Puis, d'un petit air mutin :

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— Assupéméiit, fit-elie. Je ne travaillerai pas pour ce monsieur !

— Ma sœur, répliqua Liane avee une sévérité douce, me voici forcée de te gronder. Lopisqu'on est pauvre ainsi que noup, il faut savoir travailler pour tout le monde. Grois-lu donc que, pour ma part, il ne m'arrive pas bien souvent de donner des leçons à des péronnelles disgracieuses, arrogantes, énervantes? Je me résigne néanmoins : je gagne mon caehet; je porte ma croix... et e'est bien autrement douloureux, je te le jure, que oe que le hasard t'impose à ton tour. Il fisiut que Je reste là, moi, auprès de l'élève récalcitrante, auprès du piano qui m'écorehe les oreilles, tandis que toi, Alice, tu pourras achever eette aquarelle en toute liberté, en toute solitude, et sans même avoir besoin de revoir Tacquéreur. Il n'a pas voulu nous offenser, du reste, ce pauvre garçon ! 11. a cru nous faire honneur et plaisir avec son billet de cinq cents francs. Ce n'est pas sa faute à lui; e^est celle de son manque d'usage et de ses millions. Enfln je m'oi&e à le recevoir seule et de façon à œ qu'il nous épargne une troisième visite. Es-tu contente?

— La morale] est finie? demanda Alice avec une petite moue caressante et maligne.

i>V, — Sans doute. Quelle est ta réponse?

— Ma réponse... mais c'est que vous avez raison, toujours raison, chère mère... et que je t^aime \

Alice venait de sauter au cou de Liane; elle l'embrassa, mais non sans se retourner ensuite vers moi pour me dire :

— Convenez au moins que ce monsieur Barbejean devrait bien s'appeler Barbe-Bleue.

— Je ne vous accorde nullement celajrepondifr-je. C'est un rustre... mais qui ne me semble pas si méchant. Je vous l'avouerai même, il m'est sympa-

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tbique, à moi. Sous certains Fapporto, je le plains... et vous ètea trop généreuse, ÂHoe, pour lui garder longtemps rancune. Que craindriez-vous de lui, d'ailleurs? Il n'a pas de grand sabre, et voici près de vous soeur Anne.

rr- Bravo I repartit la charmante enftint. Puisque tout le monde se range du parti de M. Anthime, je me rends... je promets même de ne pas m^enfuir lorsqu'il reviendra chercher son aquarelle, et je vais dès à présent la lui terminer de mon mieux, Âuraije à ee prix mon pardon?

Ce fut au tour de Liane d'embrasser Alice.

Quant à moi, je m'imposai la pénitenee de disposer le chevalet, la botte à couleurs.

La jeunf artiste aussitôt se mit à l'œuvre, et vraiment fit merveille.

— Allons, allons, dit Liane, notre millionnaire aura tout lieu d'être satisfait, et tu vas presque m'inspirer le regret d'avoir refusé sa banknole... Tu lui en donnes là pour dix fois son argent.

— Je me venge, répondit Alice.

Anthime Barbejean fut exact au rendez-vous du surlendemain.

Cette fois encore, je me trouvais là.

Il avait mis une redingote noire, mais sans quitter nonobstant le gilet et le pantalon de velours.

Les demoiselles Thévenot le reçurent avee une simplicité polie qui leur était habituelle.

On le ût asseoir; on lui présenta sa vallée de Touques.

Le contentement qu'il en témoigna, l'admiration

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qu'il 8ut en exprimer ne manquèrent pas de ce charme naïf qui souvent, pour les artbtes, est le plus flatteur de tous les éloges.

— Voici bien l'endroit où je vous ai rencontrées, dit-il en éloignant un peu de son regard l'aquarelle qu'il tenait des deux mains; voici bien ma promenade favorite, telle que je la vois depuis mon enfance, telle qu'elle est par les beaux soirs d'été, alors que, devant le soleil qui se couche à l'horizon, montent les brumes de la mer. C'est plus qu'un tableau pour moi : c'est un souvenir... et je vous en remercie, mademoiselle... je vous en remercie I

Alors, mais non sans une certaine gaucherie, il se leva, posa le carton sur la chaise qu'il venait de quitter, et sortit de son gousset, pour la présenter à Liane, une petite papillotte préparée d'avance.

Liane hésitait; Ânthime comprit sa pensée.

— Ohl fit-il, soyez sans crainte; il y a là-dedans cinquante francs, pas davantage. J'ai compris ma maladresse de l'autre jour, et je ne la renouvellerai pas. Seulement, comme mes propriétés sont assez nombreuses, et que je désirerais les avoir toutes de cette façon-là, peignez-m'en d'autres, et je vous les achète... au même prix. J'y tiens beaucoup; j'en serai très-heureux... Ne me refusez donc pas; l'obligé, ce sera moi.

— Mais, voulut observer Alice... mais comment pourrons-nous savoir...

— ^ C'est bien facile... et sans vous imposer ma compagnie ni mon choix. Allez au hasard dans la campagne; demandez au premier paysan venu ce qui fait partie du patrimoine de Barbejean; vous choisirez vous-même... Quand ce sera fini, vous me l'enverrez. Ma maison n'est pas moins connue que mes terres. Puis-je espérer cela, mademoiselle ?

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— Nous vous le promettons, répondit Liane, et vous en sommes reconnaissantes.

Ce n'était pas assez, sans doute, pour le jeune herbager, car^ se retournant plus directement vers Alice, il l'interrogea du regard.

— Je ratifie l'engagement que vient de prendre ma sœur, répondit-elle; vous aurez, monsieur, toutes les aquarelles que je pourrai faire à Trouville. Je vous le promets.

— Merci I s'écria-t-il avec une joie franche ; oh ! merci, mademoiselle, et... et je... suis bien votre serviteur.

Tout son embarras venait de lui revenir, et ce fut avec une vive rougeur qu'il sortit..

— Pauvre garçon ! murmura pour^la seconde fois Liane.

— Le fait est, reconnut Alice, qu'il n'était plus reconnaissable aujourd'hui... qu'il vient de mettre dans sa demande une surprenante délicatesse. Il y a progrès.

A quelques jours de là, comme je sortais de chez le marchand de tabac qui fait l'angle du quai, je me rencontrai face à face avec Anthime Barbejean, qui, sans doute, ainsi que moi, entrait là pour allumer un cigare.

Nous échangeâmes un salut, mais pas une parole encore.

Un peu plus tard, sur la place, je me croisai deux ou trois fois avec lui.

Evidemment, il désirait lier conversation.

— Aidons-le, me dis-je.

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Et, 60U9 prétexte de mon cigare éteint, je m'arrêtai pour lui demander du feu-.

— Avec bien du plaisir, répondit-il d'un ton à me prouver cette fois que ce n'était pas une vaine formule.

Le cigare allumé, nous cheminâmes durant quel-< ques instants à côté Tun de l'autre. Il y eut d'abord entre nous diverses banalités trouvillaiâes dans le genre de celles-ci : La plage est admirable cette année... Il fera bon se baigner tantôt. t. Beaucoup de monde ici depuis quelques jours... Superbe saiton... Le vent tourne au nord... etc.) etc.

Puis, s'arrètant tout à coup pour bien me regarder en face :

— Etes-vous le pjarent dôs demoiselles ThévenDt ? questionna- t-iL

— Non, je n'ai pas cet honneur; je suis seulement leur ami.

•-«^ Il y â longtemps que voUs les oonnaissez?

— tJn mois à peine.

— Vous paraissez cependant bien intime avec elles.

— Voulez-vous savoir l'histoire de notre intimité?

— Oui, s'empressa de répondre Anthime.

Je lui racontai tout, ou du moins à peu près tout ce qu'on vient de lire.

Il en parut enchanté. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi pour les autres 1

— Ainsi donc, repfit^l lorsque je tn'arrétflij oaf jusqu'alors l'intérêt qu'il semblait prendre ft mon récit ne lui avait même pas permis la plus légère interruption, ainsi ces demoiselles sont orphelines^ sans famille aucune^ et n'ont d'autre fortune que leur travail... Ah! tant mieux!

— Gomment I tatit mieux?

Le jeyine nabad évita de s'expliquer^ maië rougit jusqu'au blanc des yeuX| car ce coldsse était dé ceUx qui s'empourprent au moindre mot, un grand enfant.

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