‹ Fanfan LatulipeChapitre 14 sur 17 · LIANS · texte numérisé non relu

LIANS

Il y eul un silence.

Ce fut Anthirae qui rinterrpmpit.

— L'aînée des deux sœurs a un bien beau caractère ! murmura-t-il avec une chaleureuse sincérité.

— Un caractère admirable! répondis- je sur le même ton*

*— Mais la plus jeune est bien jolie I

— très-jolie^ Ah I vous avea remarqué çai vous? Â celte brusque interrogation^ le Barbejean devint

écarlate.

Nouvelle pause^ durant laquelle^ apereevant un ami, je fis le geste de vouloir m'éloigneri

Mais Anthime m'arrêta par ces mots :

— Voulez- vous que je vous parle franchement... hein?

— Parlez.

— Eh bien!... j'avais iiUpposé tout d'abord que vous étiez l'amoureux de ces demoiselles.

— De toutes les deux ?

— ^ Non..i de Tutie ou de l'autre»

— Monsieur Barbejean, répondis-je avec une assez rude sévérité, permettejB-mâi de vous apprendre : primo, que je suis d'une nature peu galante; teoon* demënt, que mesdemoiselles Liane et Alioe Thévenot sont de celles qui n'ont pas d'amoureux; qu'une supposition telle que la vôtre est une insulte pour ces deux anges de pureté) une sotte et grossière insulte... entendez- vous?

ie m'attendais à voir le géant devenir violet de colère, et pour le moins me sauter k la gorge.

Il n'en fut rien cependant, bien loin de là.

Sa poitrine se dilata comme soulagée d'une montagne; un éclair de joie passa dans ses grands yeut vert de mer, et ce fut avec l'accent convaincu d'une franche reconnaissance qu'il répliqua :

— Merci, monsieur... oh! merci de la leçon,.*

176 LUNK.

Ce que vous venez de me dire là m'a fait plaisir, diantrement plaisir I

Et, me serrant la main de façon à la briser, il s'éloigna à grands pas vers le sentier tournant de la falaise.

Parvenu au sommet, — car, bien que causant maintenant avec un autre, je ne l'avais pas perdu des yeux, — Anthime Barbejean s'arrêta, se retourna pour jeter un long regard dans la direction de la maisonnette occupée par les sœurs Thévenot.

— Ah ça ! me pris-je à penser, est-ce que cet ourson normand se serait par hasard amouraché de l'une de mes deux colombes?

VU

Je m'étais bien gardé de redire aux deux sœurs le précédent entretien, ni surtout la conclusion dont je l'avais fait suivre.

Rien, d'ailleurs, ne justifiant cette hypothèse, je ne tardai pas à l'oublier, comme on oublie un rêve.

Anthime Barbejean semblait être devenu invisible, ou du moins se tenait respectueusement à distance.

Alice fît pour lui deux aquarelles et les lui envoya, comme il était convenu.

Elles furent payées de même, et sans que l'étrange amateur se permît aucune observation, aucune manifestation, si ce n'est d'en demander encore.

Craignant d'abuser. Liane elle-même fut d'avis qu'il fallait attendre.

Quant au prétexte, il était tout trouvé d'avance : la jeune [aquarelliste pouvait à peine suffire aux nombreuses élèves qui, chaque jour, réclamaient ses leçons.

Une quinzaine ainsi se passa, sans autre incident qu'une lettre de Stéphen, dont le retaur se trouvait de nouveau retardé jusqu'à la mi-août pour le moins.

D'Anthime Barbejean toujours même réserve.

Seulement, il arriva plusieurs fois que les demoiselles Théveriot me dirent :

— C'est étrange ! lorsque nous allons nous promener dans la campagne, on dirait que quelqu'un nous suit, nous épie, bien que san? jamais se montrer, sans qu'on puisse le reconnaître. Ici même, à Trouville, il y a sans cesse le soir comme une ombre sur nos pas. Cette nuit encore, cette huit, j'ai cru entendre comme le bruit de quelqu'un qui se promenait dans la rue, sous nos fenêtres. Je me suis levée; j'ai regardé... personne !

Il va sans dire que ce dernier détail venait de Liane, qui souvent se plaignait de peu dormir. Alice avait un sommeîb d'eniant.

Ces jours-là, l'idée d'Anthime amoureux me re« venait en tête ; mais comme il continuait à garder le plus profond silence, je finis par écarter complètement cette supposition, par me dire :

— Je me trompais; c'est impossible I

Un soir enfin, une lettre de lui nous arriva.

Bonne grosse écriture campagnarde; quatre ou cinq fautes d'orthographe tout au plus dans ces quelques mots :

cVous ne m'envoyez plus rien; c'est mal tenir votre promesse. Permettez-moi donc de vous propo* ser un sujet : la fontaine de Saint- Arnould, où l'on va tremper les petits enfants afin de les rendre plus forts. Jadis, ma mère a fait comme les autres; ce me sera un souvenir d'elle. Je ne vous offre pas de payer plus cher cette aquarelle, mais je la désirerais cependant plus grande. »

178 uàmi.

Lîaae ne trouva rien à objecter à cette nouvelle demande, pi moi non plus. Le ton même de la lettre venait de me raccommoder avec Ânthime Barbejean.

Quant à Alice, elle désirait depuis longtemps peindre les ruines de Saint-Arnould ; elle saisit avec un joyeux empressement Toccasion qui s'offrait d'ellemême.

Je sollicitai l'autorisation d'accompagner les deux sœurs, et dès le lendemain, à la naissante aube, nous nous mettions en chemin tous les trois pour cet artistique pèlerinage.

Presque en face du manoir de Bonneville, de l'autre côté de la Touques, au pied de ces pittoresques collines qui vont se perdre dans le marais de Deauville, extrême limite de l'Océan, on trouve une charmante ruine entièrement enfouie dans la verdure.

C'est l'ancien prieuré de Saint-Arnould.

Les quelques livres que j'ai pu consulter ne donnent que de très-vagues renseignements sur saint Arnould d'Iveline, canonisé au sixième siècle, et sur sa chapelle, qui, très-probablement, ne fut d'abord qu'un simple ermitage mérovingien.

Ainsi s'explique la crypte existant sous l'église actuelle. Des éboulements successifs durent ensevelir l'ermitage et le transformer en une sorte de caveau sur lequel la piété neustrienne éleva plus tard un temple romain. C'est à cette époque, onzième siècle, que remontent les parties subsistantes de la nef et la tour carrée qui se tient encore debout...

LlANg. 179

Plus tard encore, vers le commencenaent du quinzième siècle, une chapelle latérale fut ajoutée, une coquette chapelle ogivale.

Tout ce que je puis vous dire du rôle que joua ce modeste prieuré, c'est qu'il dépendait de l'abbaye de Gluny, de Tordre de Saint-Benoît, et qu'à l'époque de la Révolution il fut réduit à l'état de ruine.

Mais la robuste et pieuse végétation normande semble avoir pris à tâche de venger Saint-Arnould de rinjure des hommes. De magnifiques frênes se sont élevés au milieu de l'église sans toit, et lui refont un dôme de feuillage. Le lierre grimpe aux colonnes brisées, jette en travers des arceaux rompus ses hardies guirlandes, et, san-s doute pour masquer les crevasses, recouvre entièrement la vieille toun

Toutes sortes de plantes et d'arbrisseaux, amis des ruines, croissent entre les dalles, sur les pleinscintres et dans les moindres interstices de la pierre ; un jeune ormeau s'est greffé sur un chapiteau ; les clochettes du liseron se balancent au trèfle des ogives, et dans la niche occupée jadis par la statue du saint, une giroflée tient sa place. Rien de poétique et de saisissant comme le pittoresque amalgame de tous ces débris romains, de tous ces vestiges gothiques, avec la libre et fantastique exubérance de toute cette végétation normande.

N'oublions pas de mentionner certains ornements de chapiteaux, et surtout la délicieuse ogive qui sert d'encadrement à un paysage plus délicieux encore.

On peut descendre dans la crypte ; elle n'offre rien de remarquable, si ce n'est un amas de crânes et d'ossements,. On vous dira : ce Ce sont des reliques de martyrs I » Non... Il y avait autrefois un cimetière autour du prieuré; tous les débris humains qu'il contenait ont été mis là. Un grand christ, à demibrisé, surmonte mélancoliquement cet ossuaire, et

180 UANE.

lui donne un aspect qui fait rêver... la rêverie d*Hamlet !

Qu'étiez- vous, vous tous qui êtes là?... Parquettes épreuves avei-vous passé ?.., Qu'avex-vous aimé ?.. . Qu'aveï-vous soufFert ?

Mais hâtons-nous de chercher des sujets plus riants, et, pour ce faire, sortons de la crypte ; sortons même dala chapelle.

Ses abords sont mouvementés, ombreux, charmants. Non Idin d'un gigantesque frêne, deux fontaines : Tune, en forme de baignoire, a pour patron saint Arnould lui-même: c'est celle dont il était parlé dans la lettre d'Anlhime Barbejean ; l'autre, la fontaine Saint*Clair, est souveraine pour les maux d'veux, dit-on.

N'allez pas croire que je veuille ici faire l'esprit fort... Nullement. La première fois que je visitai Saint- Arnould, c'était le dimanche après la Notre- Dame d'août. On disait la messe dans la chapelle, et, de toutes parts, parmi les décombres et les broussailles, des pèlerins étaient agenouillés, tl y avait là beaucoup de petits enfants. Un beau soleil d'août filtrait à travers le feuillage et semait parmi ces ombres comme des arabesques d'or. Tel était le recueillement de tous ces braves gens, telles étaient la sainteté et la poésie de TofQce divin au milieu de ces ruines, que personne, je vous le jure^ n'aurait eu Vidée de sourire.

Mais pareille cérémonie ne se renouvelle que deux fbis l'an; mais presque toujours la ruine de Saint- Ârnould est l'endroit le plus solitaire et le plus silencieux de tous les environs de Trouville.

Il en était ainsi ce matin-là, le malin où nous y arrivâmes, les sœurs Thévenot et moi.

Les premiers rayons du soleil souriaient à travers les arbres, légèrement agif/js par un air frais et

LUNE* i8i

doux. Il y avait encore de la rosée sur les feuilles et dans Therbe, çà et là même quelques dernières brumes attardées, mais déjà devenues diaphanes ainsi que de la gaze. Tout s'animait, tout s'éveillait dans cette ombreuse retraite avec un épanouissement d'espérance, et jamais les oiseaux n'avaient plus joyeusement chanté les matinées d'un beau jour. .

Après avoir un instant savouré toutes ces béatitudes, Alice prit ses dispositions de travail. Elle se plaça du côté nord-ouest, afin d'avoir au premier plan de son tableau les deux fontaines, et plus haut, dans son encadrement de verdure, la partie ogivale du vieux prieuré derrière lequel se levait le soleil.

Liane, suivant sa laborieuse habitude, avait apporté quelque ouvrage d'aiguille, et elle se plaça non loin de sa sœur, au pied d'un grand frêne.

Quant à moi, tantôt assis dans l'herbe, tantôt allant et venant aux alentours, je causais avec mes compagnes ou bien leur rapportais quelques fleurs sauvages, quelques nouvelles de ce qui se passait à l'horizon. Je m'étais, en outre, muni d'un volume de Jocélyuy et je lisais de temps en temps à haute voix les beaux vers de Lamartine. Jamais ils ne s'étaient trouvés plus en situation que là.

Alice applaudissait avec enthousiasme; Liane semblait de plus en plus émue et finit même par pleurer. Ce poème du sacrifice fraternel, n'était-ce pas, hélas I aussi son histoire?

Lorsque arriva l'heure du déjeûner, la nappe pu plutôt la serviette fut mise sur une pierre enverdie de mousse, et chacun, de grand appétit, fit honneur aux provisions dont nous nous étions pourvus à frais communs.

Puis, tandis que les deux sœurs se remettaient au travail^ je montai jusqu'à l'emplacement de ce fameux château de Laj^say, qui garde les souvenirs de la

\Si LIANE.

grande Mademoiselle, de M"*« de Pompadour, de Sophie Ârnould, et dont les derniers vestiges, un étroit pavillon sur une colline nue, ne servent plus aujourd'hui que d'amers aux matelots.

A mon retour, Liane me dit :

— Nous venons d'entendre comme un bruit dans la chapelle.

— C'est impossible, répondis-je, car elle est fermée d'ordinaire, et si quelques promeneurs ne sont pas venus par le chemin que nous avons suivi nousmêmes...

— Personne.

— Je vais voir.

A quelques pas en arrière de la ruine, dans une chaumière perdue sous les arbres, habite une bonne femme gardienne des clés.

J'allai les lui demander.

Par extraordinaire, elle me parut embarralssée et finit par me répondre :

— La porte est entr'ouverte.

Cette porte se trouve du même côté que la chaumière, juste à l'opposite des deux fontaines, et par conséquent de l'endroit choisi pour notre halte.

Quelqu'un pouvait donc être entré dans la chapelle sans que nous eussions pu le voir, ni môme soupçonnera présence.

Effectivement, la porte était entre-bâillée.

Je la poussai sans bruit; je pénétrai de même dans la ruine.

Un complet silence.

Mais, dans la profonde embrasure deFogive orientée vers les fontaines, il y avait un homme...

Un homme assis ou plutôt agenouillé dans l'angle de la partie pleine qui le masquait entièrement du dehors.

Je le reconnus aussitôt : c'était Anthime»-

Il regardait évidemment les deux sœurs; il était même tellement absorbé dans sa muette contemplation, qu'il ne me vit pas, qu'il ne m'entendit pas m'approcber de lui.

. Enfin, je le touchai légèrement à l'épaule. Il se redressa comme un homme réveillé en sursaut, et, me reconnaissant, resta immobile, interdit, consterné devant moi.

J'eus donc le loisir de remarquer le changement qui s'était accompli sur son visage.

Ce visage, jadis si indifférent, si rude et si coloré, était maintenant très-pâle et portait comme l'empreinte d'une douloureuse mélancolie.

Dans ses yeux, qu'il oubliait d'essuyer, il y avait des larmes.

Ce fut même au point que, ému de cette étrange tristesse, je n'osai plus lui adresser des reproches.

Je me contentai d'étendre le bras vers les deux travailleuses avec un mouvement de tète, avec un regard qui demandait :

— Pourquoi les épiez- vous ainsi?

— Oh I murmura-t-il avec un geste suppliant, ne leur dites pas que j'étais là !

Puis, comme j'hésitais à lui répondre :

— Je m'en vais, ajouta-t-il en marchant à reculons vers la porte. Oh I vous ne leur en direz rien, n'estce pas?... Je m'en vais.

Je fis un signe équivalent à une promesse. Le pauvre garçon disparut.

Douter maintenant ne m'était plus possible : il aimait, il aimait une des deux sœurs ; mais laquelle?

Etait-ce Alice? était-ce Liane?

— Je veux en avoir Je c(eur net, me dis-je. Oh! je le saurai.

Cet amour d'ailleurs prenait jahe si respectueuse apparence, que, loin de l'appréhender désormais, je me mis à l'envisager comme une sorte de faveur providentielle.

Les demoiselles Thévenot étaient pauvres; il était riche, lui I

D'ailleurs, je m'en regardais maintenant comme certain, cet homme était bon.

Puisque l'amour l'avait déjà tellement changé, qui sait jusqu'à quel point ne le niétamorphoserait pas le bonheur?

Sans compter la douce et magique influence d*une intelligente compagne, qui se dévouerait à ëe transfigurer pour un tout autre avenir.

Pourquoi donc, mais pourquoi ne deviendrait-il pas le mari, sinon d'Alice, du moins de Liane?

Tout en analysant dans mon esprit ces pensées, j'étais revenu lentement vers mes deux compagnes.

— Eh bien? me demandèrent-elles à la fois.

— Vous vous êtes trompées, répondis-je; il n'y avait là personne.

— Le soleil tourne, ne tarda pas à dire Alice, et je n'ai plus mon effet. Levons la séance.

— Oublies-tu donc que j'ai remis mes éQoUères à ce soir? Quelle heure est-il, monsieur?

— Deux heures et demie, répondis-je après avoir consulté ma montre.

— Bravo! s'écria gaîment Alice; il nous reste

UANI. 185

encore le temps de revenir par le plus lon^^ chemin, de faire un tour dans la prairie. En avant! en avant!

Nous partîmes.

Mais à peine avîons<-nous dépassé le vert bocage de Saint- Arnould :

— Prenez garde, dis-je, prenez garde, Aliee... Voici là-bas un gros nuage qui ne me semble an» noncer rien de bon,

— Bah ! riposta-t-elle, votre gros nuage voudra bien se tenir tranauille jusqu'à ce que nous soycms rentrés au logis... Allons toujours!

^ Nous poursuivîmes notre chemin par le vert sentier qui sert, pour ainsi dire, de ceinture à la prairie.

Ma prédiction, cependant^ ne tarda pas | se réaliser.

Le ciel, jusqu'alors si pur, devenait d'un gris sombre. Le vent d*ouest commençait à soufRer avec force, et sans cesse amoncelait au-dessus de la vallée de nouvelles légions de nuages. La chaleur néanmoins restait grande, et l'on sentait planer sur la nature inquiète cette sinistre lourdeur qui d'ordinaire annonce une tempête.

Bientôt quelques grosses gouttes de pluie tombèrent. Il 7 eut un premier éclair; une première fois la foudre gronda.

Puis un moment de silence... et l'averse.

Une averse torrentielle, une véritable averse normande.

Les arbres même les plus touffus n'auraient, pu servir à nous abriter. Mes deux compagnes, d'ailleurs, les évitaient, alléguant l'orage.

Pas une maison, pas uti refuge aux alentours.

 gauche un escarpement boisé, impraticable; à droite la prairie, rien que la prairie, qui, sous son étroit horizon embrumé, semblait un autre océan, un océan d'herbe.

Alice n'en marchait que plus vite et riait au nez de l'ouragan.

Liane Tacceptait avec une philosophie patiente et muette.

Quant à moi, j'avais déployé le grand parasol de paysagiste; j'en avais vissé le manche dans sa longue pique, et marchant à quelques pas en arrière des deux sœurs, je les couvrais à bras tendus sous cette espèce de dais que faisait gémir le vent, que mitraillait la pluie, que bombardait la grêle.

Il tenait bon malgré tout; il enveloppait Alice et Liane, Tune contre l'autre rapprochées, comme sous une grande aile blanche.

Elles devaient être charmantes ainsi, et bravement elles continuaient d'avancer vers Trouville.

— Courage, ma sœur, disait de temps en temps Alice, Allons, c'est amusant... courage I

Les rafales cependant redoublaient de violence : de telles avalanches d'eau fouettaient contre nous, que je commençais à devenir inquiet pour les deux sœurs.

Tout à coup, à l'un des détours du chemin, je crus entrevoir une fumée dans les arbres.

Nous pressâmes le pas; nous atteignîmes un de ces verdoyants remblais appelés dans le pays hauts hordsy et qui d'ordinaire forment comme une sorte de rempart autour des fermes.

Une barrière, ou plutôt une barre, s'offrit enfin à nos regards... et par delà les pommiers ruisselants de pluie, le toit d'une maison.

— On ne nous y refusera pas l'hospitalité, s'écria Liane ; entrons, Alice, entrons vite!

Je ne vous décrirai point la ferme; nous n'eûmes guère le loisir de la regarder en détail ce jour-là.

Tout ce dont je me souviens, c'est la physionomie particulière des gros pommiers, qui semblaient pleurer à chaudes larmes ; c'est le beau vert resplendissant de l'herbe, çà et là recouverte par une multitude de petites flaqties d'eau dans lesquelles barbotaient, frétillaient et caquetaient des canards au comble de la jubilation.

Les autres animaux de la ferme, sauf quelques

Eoulei^ éplorées sous l'insuffisant abri d'une cuve ors d'usage, s'étaient réfugiés dans les étables et sous les hangars; — si j'écrivais spécialement pour la Normandie, je les aurais appelés de leur véritable nom : les appartements.

Un assez large chemin, sablé de petits galets, conduisait directement à la maison, laquelle était fort grande et bâtie en briques.

L'élévation de son rez-de-chaussée, son seuil exhaussé de trois marches, ses longues fenêtres à vi* très très-petites, le surplombement de son premier étage en pan de bois, son grand toit de tuile et ses hautes cheminées, attestaient une construction remontant pour le moins au temps de Henri IV.

Je dirai même plus : une ancienne châtellenie campagnarde, un manoir, un raesnil, car deux ailes assez coquettement composées flanquaient le bâtiment principal^ car sur les saillies de la maîtresse poutre on distinguait encore des vestiges d'écussons effacés par le temps.

La porte n'étant qu'à demi-fermée par la barrette, je soulevai le loquet. Nous entrâmes.

— Enûn ! dit Liane.

— Ouf! fit Alice.

Il n'y avait là personne, hormis un épagneul noir qui bondit aussitôt de Tâtre, et nous salua par un aboi des moins hospitaliers.

Mais à peine se fut-il approché de mes deux compagnes que, paraissant les reconnaître, il se tut soudain et se mit à tourner autour d'elles, tout en agitant d'un air ami sa longue c^ueue soyeuse.

— C'est le chien de M. Barbejean! se récria Liane.

— Serions-nous chez lui? fit Alice.

— C'est peu probable, observa judicieusement sa sœur, car tout respire ici les soins d'une excellente ménagère, et nous savons que M. Anthime est garçon.

Effectivement, la grandie salle basse révélait une maison admirablement tenue. Pas un grain de poussière sur le carrelage soigneusement lavé, ni sur les vieux meubles de chêne, si brillants qu'ils semblaient vernis à neuf. Pas une tache à la muraille recrépie en jaune, non plus qu'aux rideaux blancs, non plus qu'aux vitres claires. On semblait avoir balayé jusqu'aux solives du plafond, où jamais araignée n'avait dû filer sa toile.

Quant à la faïencerie du potager, à la pierre de l'àtre, aux landiers, à la crémaillère, à la vaisselle peinte qui se voyait rangée avec art dans le haut du bahut; quant aux casseroles de cuivre et à toute la dinanderie qui décorait la muraille, quant aux ferrures des portes et des fenêtres, tout cela brillait et resplendissait, tout cela faisait plaisir à voir ni plus m moins que dans la plus immaculée des cuisines flamandes.

Tandis aue les demoiselles Thévenot, tout en caressant l'epagneul noir, se confirmaient danss la

pensée que ce merveilleux intérieur ne pouvait 4tr« dû qu'au génie d'une femme, maîtresse de maison, j'étais revenu vers le seuil, et de là j'appelais pour annoncer notre présence.

A l'entrée de l'un des appartements^ dans lequel s'entendaient des voix, une niaise figure de maritorne apparut enfin, traversa la cour et vint à moi.

Ma demande se bornait simplement à réclamer Thospitalité jusqu'à la fin de Torage.

— Je m'en vas cri la demoiselle, répondit la servante.

Et elle disparut par où elle était venue.

— Qu'entend- elle par ces mots : ce Je vas cri? > demanda Liane.

— Je vais quérir, expliquai-je; mais quelle peut être cette demoiselle?

— Nous le verrons bien, conclut Alice; attendons. Les deux jeunes filles s'assirent devant l'âtre,

essayant de s'y sécher quelque peu.

La servante ne tarda pas à reparaître en disant :

— V'ià la demoiselle î ... la v'ià !

La demoiselle entra.

C'était, au premier abord, une jeune et simple paysanne normande, au jupon court, au corsage de tricot, les pieds dans de gros sabots, la tète coiffée d'un bonnet de coton.

Mais, en l'examinant mieux, on ne tardait pas à s'apercevoir que ce bonnet de coton était blanc comme neige, que ces gros sabots ne pouvaient con-* tenir qu'un très-petit pied, que ce tricot de très-fine laine dessinait un admirable buste, que ce court jupon permettait d'apercevoir une jambe faite au tour.

Joignez à cela de beaux yeux très-vifs, des traits mignons, un petit nez retroussé des plus coquets, des dents éclatantes de blancheur comme celles d'un

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jeune chien, le teint d'une admirable fraîcheur, et surtout dans la physionomie, dans toute la personne^ un air de santé, de gaîté, une juvénilité campagnarde, qui réjouissait le regard comme une aube de mai.

Telle devait être Ârlette aux bras blancs, la jolie lavandière falaisienne, qui jadis énamoura si fortement le duc Robert -le -Diable et qui fut la mère de Guillaume.

Quanta son âge, peut-être vingt ans, peut- être quinze ; car on ne sait jamais à quoi s'en tenir dans ce pays au sang si riche, au si respectueux soleil ; car il y avait tout à la fois dans notre jeune fermière et les grâces épanouies d'une femme et la sveltesse ingénue d'une fillette.

Elle nous salua par une charmante révérence, et sitôt qu'elle eut appris ce dont il s'agissait :

— Gomment donci se récria-t-elle, mais avec bien du plaisir! Je regrette seulement que ça tombe un jour comme aujourd'hui, un jour de lessive... Vous le voyez, j'y mets la main aussi... G'est le moyen de faire de la bonne besogne.

Puis, se retournant vers la servante qui la regardait avec un ébahissement admiratif :

— Allons, Toinetteî allons! du feu vivement dans la petite salle... Tu vois bien que ces dames sont mouillées... Faut qu'elles se réchauffent.

— Oui, mam'zelle Rine, répliqua la grosse rougeaude, qui déjà se chargeait d'une brassée de bois sec, et qui disparut presque aussitôt par une porte s'ouvrant vers l'aile droite.

— G'est par trop de bonté, voulut dire Liane, et nous ne réclamions tout simplement qu'un abri, mademoiselle Rine.

— Gésarine... pour vous servir, en l'absence du maître de la maison... mors c'est tout comme.

— Vous êtes sa femme? questionna la curieuse Alice.

— - Oh! non, répondit en souriant Césariné, je ne suis pas mariée : c'est mon parrain. Mais vous ne pouvex rester ainsi, sans changer de vêtement, et je mets à votre disposition toute ma garde -robe.

Vainement les deux sœurs refusèrent.

— Oh I oh I reprit finalement la jeune paysanne, j'ai du linge fin à vous offrir, de vrais bas anglais, et des robes de demoiselle. Venez donc... je vous en prie... je le veux... venez!

Elle les fit passer dans une salle voisine, où déjà pétillait une joyeuse flambée.

J'y suivis, mais pour un instant seulement, mes deux compagnes.

C'était, en quelque sorte, le boudoir de M"« Rine.

Joli papier égayant le regard ; deux grandes fenêtres sur une délicieuse perspective ; une table à ouvrage en acajou ; un canapé et deux coquettes bergères qui provenaient du château de Lassay, du mobilier de M™« de Pompadour ; une grosse commode ventrue ; deux armoires en bois de rose; enfin , un piano.

— Gomment! se récria Liane, vous êtes musicienne ?

— Un peu, répondit la jeune fermière, oh! rien qu'un peu. Mon parrain m'a fait élever au pensionnat de Pont-l'Evêque, et voilà dix-huit mois seulement que j'en suis ressortie... pour tenir sa maison. C'était bien le moins que je lui dusse... Il s'était montré si généreux envers moi, il est si bon, mon parrain !

Tout en parlant ainsi, la reconnaissante Césariné ouvrait déjà battants et tiroirs avec un certain orgueil.

Il y avait là, non seulement une admirable linge-

192 UANE.

rie normande, une profusion de toilettes campagnardes, mais encore des robes de soiey des bijoux, des dentelles.

Le tout rangé avec art, et tellement parfumé de plantes aromatiques, que la chambre immédiatement s'en trouva tout embaumée.

Césarine alors me pria de sortir et referma sur moi la porte.

Un bon feu brillait mainteiuint dans la grande salle, où Toiuette ne tarda pas à m'apporter tout ce qu'il fallait pour me changer aussi*

J'eus beau m'en défendre; il fallut bon gré malgré me travestir en paysan. Oh I oh I c'était une maîtresse fille que Toinette, un vrai grenadier en cotillon, qui ne connaissait que sa consigne. Or, W^ Kine l'avait dit : il fallait que ça fût fait 1

— Allez toujours I me disait mon étrange valet de chambre, allez toijyours... et ne craignez rien ; le maître est encore plus grand que vous : vous serez là-dedans bien à votre aise.

Le fait est que Toinette avait raison. Lorsque je me trouvai dans ces vêtements et devant un bon feu, j'éprouvai un vif sentiment de bien-être.

— Oh I oh ! se prit à rire d'un gros rire la servante, vous êtes drôle comme ça, tout de même I

Et, pour compléter la métamorphose, elle m'enfonça jusque sur les yeux le bonnet de laine du métayer calvadosien.

Mais que fut-ce lorsque, un instant plus tard, la porte de l'autre chambre se rouvrant* mes deux compagnes apparurent, également habillées à la villageoise !

Liane s'était contentée d'un simple peignoir de mérinos grisâtre avec devantiau (tablier) noir, fichu à grands ramages, et ce gracieux petit bonnet rond qui s'appelle un canipetée.

Quant à Alice, elle avait voulu le grand costume des dimanches : souliers à boucles, courte robe en soie amarante, coquet devantiau gorge de pigeon, petit châle plissé autour du cou, et le grand bonnet normand avec force dentelles, épingles d'or et rouges âeurs brodées sur fond d'argent.

Ainsi travesties, elles étaient charmantes toutes les deux, mais surtout Alice.

— Jarnigoi ! lui dit plaisamment Césarine, ohl la gentille fermière que vous feriez, mademoiselle I

— Hé I hé I répliqua la souriante Alice, je ne demanderais pas mieux, surtout maintenant que je vous ai vue, que je vous connais, Césarine.

Elles furent interrompues par le bruit d'une voi<* tare roulant sur le cbemin caillouteux de la cour, et qui presque aussitôt s'arrêta devant la maison.

Le cocher, ou plutôt le charretier, ne tarda pas à paraître, portant avec grandes précautions une sorte de carré plat, soigneusement enveloppé dans une toile imperméable.

— C'est bien, Jean» dit Césarine ; posez cela sur la table; je sais ce que c'est... Rentrez tout de suite vos chevaux; bouchonnez-les ferme, et double ration d'avoine à chacun. C'est bien le moins qu'on leur doive après une course par un pareil temps, à ces pauvres bètes... Allez !

Puis, lorsque Jean se fut retiré :

— Je vais vous montrer cela ! fit-elle en dénouant déjà l'enveloppe. Oh ! c'est quelque chose de vraiment joli...

Bientôt, sous un triple rempart de gros papier gris, nous commençâmes à entrevoir un beau cadre doré.

Ce qu'il y avait dans ce cadre, c'était la dernière aquarelle d'Alice.

— Hein I fît Césanne, comme c'est gracieux !

comme c'est charmant I Mon parrain en a déjà d'autres là-haut, dans sa chambre... Il faut voir comme il les aime ! Quelquefois il reste à les regarder, à les admirer pendant des heures entières, au point que, si je ne montais pas le chercher moimême, il en oublierait ses repas... lui qui jadis ne pouvait pas rester en place et qui avait toujours faim d'avance... un homme appétissant, comme on dit dans le pays.

— Mais, put demander enfin Liane, mais nous sommes donc ici chez M. Barbejean?

— Vous le connaissez?... vous connaissez mon parrain?

— C'est ma sœur Alice qui a peint pour lui cette aquarelle.

^ — Alice ! Alice Thévenot ! s'écria Césarine avec joie. Comment ne l'ai-je pas reconnue plus tôt, rien que d'après le portrait d'Anthirae? car il me parle souvent de vous, mon parrain... et de mademoiselle Liane aussi. Il vous estime bien, il vous aime bien, allez I Oh ! comme il aurait été heureux de vous voir ainsi I Comme il va regretter de ne pas s'être trouvé làl... Mais je pense qu'il n'est pas loin, et je vais envoyer après lui tous les gens de la ferme. Faut attendre mon parrain, n'est-ce pas?... Faut l'attendre I

Depuis quelques instants déjà, depuis que nous nous savions chez Anthime Barbejean, l'embarras commençait à nous venir. En entendant la proposition de Césarine, cet embarras se transforma presque en effroi.

Ce fut à qui imaginerait quelque prétexte plus ou moins plausible pour repartir immédiatement : l'orage se calmait ; jl se faisait déjà tard ; des obligations urgentes nous rappelaient tout de suile à Trouville, etc., etc.

Mais Gésarine trouvait réponse à tout et n'en persistait que plus obstinément dans son hospitalière fantaisie.

— Nous ne pouvons pas rester davantage, conclut enfin Liane avec une fermeté résolue. Non, non, ma chère enfant, n'insistez plus... nous ne le devons pas.

— Pourquoi donc ça? fit Gésarine.

— Que dirait-on «i l'on savait que nous nous sommes installées ainsi chez un jeune homme ?

— J'y suis bien, moi ! riposta la jeune Normande avec une ingénuité charmante, et j'y reste tout à fait... et parfaitement en sûreté, je vous le jurel Non, non, c'est des mauvaises raisons. Holà ! Jean !... Toinette ! Mais voici qui vaut encore mieux ; voici mon parrain lui-même. ^

Effectivement, une porte placée vers la gauche venait de s'ouvrir ; Ânthime Barbejean se tenait debout sur le seuil.

Dire ce qu'il y avait de joyeuse surprise dans son regard, ce serait impossible.

Vainement Alice et Liane cherchèrent à s'enfuir; Césanne leur barrait triomphalement l'autre porte.

Puis, avec un sourire digne de tenter le pinceau d'un artiste:

— Es-tu content, parrain? fit-elle.

Le pauvre Anthime était trop ému pour trouver un seul mot.

— Monsieur, lui dis-je, ces demoiselles sont on ne peut plus reconnaissantes à votre aimable filleule du tout gracieux accueil qu'elle a bien voulu leur

faire ici durant l'orage. Mais on les retient maintenant prisonnières ; veuillez donc, je vous prie, leur faire rendre la liberté. Elles sont dans la nécessité de repartir à l'instant... à Tinstant.

— Déjà ! murmura trist^^ment Anthime. Allons» Rine, allons, ma fille... Je ne t'en remercie pas moins; mais laisse ces demoiselles agir à leur guise.

La jeune fille aussitôt s'^arta docilement et alla rouvrir elle-même la porte.

— Ah ! fit rherbager, si vous aviez voulu cependant nous accorder une heure, nous en aurions été bien contents, Rine et moi... n'est-ce pas, Rine?

— Oui, répondit-elle avec un geste suppliant à l'adresse des deux sœurs» oh I oui, bien heureux, moi et le parrain !

— Croyez qu'il m'en coûte de vous refuser, dit Liane, mais il le faut absolument, il le faut... Alice est attendue par ses élèves.

— Ses élèves? murmura Anthime sans trop savoir ce qu'il dii^ait; ah ! mademoiselle Alice donne aussi des leçons ?

— Oui, monsieur. ^

— Des leçons d'aquarelle ?

— Sans doute.

— Et si je désirais apprendre cet art-là, m'en donnerait-elle aussi à moi, des leçons ?

— - Impossible I répliqua Liane en souriant ; ma sœur ne doit prendre pour élèves que des jeunes filles ou des enfants ; vous le comprendrez sans peine.

— C'est juste. Je suis un sot, je suis un fou ! Mais, Rine, est-ce que tu n'aimerais pas à peindre un peu, toi, Rine?

— Mais, parrain, vous m'avez fait apprendre déjà le dessin.

— Raison de plus pour passer à la couleur. Ça te plairait'il, hein?

— Avec M"e Alice pour maîtresse ?

— Parbleu I

— Si ça me plairait? ohl oui... et joliment encore!

Barbejean se retourna vers les demoiselles Thévenot et leur dit :

— Voulez-vous?

— Voulez- vous?* répéta Césarine, qui venait de bondir vers elles, et, leur prenant à chacune une main, les regardait tour à tour avec ses jolis yeux tout brillants de plaisir.

Le moyen de refuser?

Ce fut Alice elle-même qui consentit la première.

— Ah! quel bonheur I s'écria Césarine en battant des mains, quel bonheur 1 Dépêchons-nous bien vite de refaire un bout de toilette... Je veux prendre dès aujourd'hui ma première leçon.

— Ne craignez pas d'être en retard, dit Anthime, qui paraissait non moins satisfait que sa filleule. Je m'en vais faire atteler la carriole.

Liane ne nut se défendre d*un premier mouvement de déplaisir qui n'échappa point à Barbejean.

— Soyez sans inquiétude, reprit -il ; c'est Rinè ellemême qui vous conduira... Un fameux cocher que Rine I

Il sortit aussitôt pour donner des ordres en conséquence, mieux encore, pour atteler lui«même le meilleur de ses chevaux à la moins rustique de ses voitures, un très-passable break, par ma foi! un alezan magnifique.

Je le regardais de loin, actif et joyeux à la besogne, faisant laver les roues, brossant panneaux et harnais, ne mettant pas moins d'empressement,

fias moins d'orgueil à tous les plus petits détails de 'attelage qu'un paysan qui va conduire une impératrice.

198 UANE.

Lorsque, enfin, la voiture se trouva prête, et le cheval piaffant devant le seuil, il rentra dans la grande salle et s'assit sur un coin de la table, en face de moi, qui venais de me retourner vers lui, à califourchon sur ma chaise et le dos à la cheminée qui flambait toujours.

— Je crois qu'elles ne seront pas trop humiliées là-dedans, me dit -il après un silence,

— Gomment donc ! me récriai-je, mais nous avons rarement à Trouville un aussi confortable équipage.

— J'aurai mieux que ça prochainement, fît-il. Puis, après une nouvelle pause :

— Une bonne fille tout de même que cette Rine...

— Charmante I

— Et qui m'aime bien, celle-là!

— Je le crois.

— Qui me trouve superbe, tout lourdaud que je suis. Elle a de l'éducation cependant; j'ai voulu qu'elle en ail... Je sais trop ce qu'on souffre de n'en point avoir. .

— N'avez-vous donc pas été au collège de Lisieux? On me l'a dit, je crois.

— Oui, jusqu'à quatorze ans... jusqu'à ce que j'aie su lire, écrire et ^compter. Quant au reste, quant à l'usage surtout, quant au savoir-vivre... rien de rien. Oh! je n'ignore pas ce qui me manque, allez... et pour l'acquérir, je donnerais de grand cœur toute ma fortune. De la fortune, la belle affaire! ça se gagne quant on veut bien, ça... Mais ce qui vous rend l'égal des messieurs comme il faut, ce qui fait qu'on est réellement un homme... pas moyen!... et c'est triste !

— Essayez, lui dis-je amicalement, essayez... qui sait?.., du courage!

— J'en ai, dit-il avec une reconnaissante énergie; j'en aurai; mais ça me semble diantrement difficile.

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