‹ Fanfan LatulipeChapitre 15 sur 17 · LIAN · texte numérisé non relu

LIAN

Ohl je ne Tai jamais si bien compris que depuis quelque temps 1

£ty jusqu'au retour des trois jeunes filles, il demeura silencieusement pensif.

Alice et Liane conservaient une partie des vêtements de Césarine; mais elles avaient remis leurs mantelets, leurs chapeaux, et pouvaient ainsi fort décemment rentrer en ville.

Il en était. de même de moi, bien que je ne ressemblasse pas mal à un paysan endimanché.

Quant à Césarine, c'était maintenant une vraie demoiselle, et qui ne faisait nullement disparate avec ses deux nouvelles compagnes.

— Elle est bien heureuse, elle I me dit tout bas Barbejean.

Nous montâmes en voiture, et notre gentille conductrice prit les rênes.

— Tu mettras les chevaux au Bras-d'Or, lui dit Ânthime; j'irai t'y attendre tantôt, lorsque sera finie la leçon. Ça ne sera-t-il pas vers les huit heures environ, mesdemoiselles?

— Parfaitement, répondit Alice, et nous irons vous y reconduire ma nouvelle élève. Au revoir donc, monsieur... A ce soir !

— - Encore une fois, merci, monsieur I ajouta Liane, désormais plus réservée que sa sœur; adieu I

^ — Adieu donc! conclut Barbejean; mais sachez-le bien, mesdemoiselles... toutes fois et quantes il vous plaira de revenir frapper à cette porte, soit que le ciel vous soit propice, soit qu'il y ait sur vos têtes un orage quelconque, vous y serez toujours reçues

comme au jour d'aujourd'hui, comme chez des amis, de vrais amis 1

La voiture s'éloigna.

Gésarine conduisit à merveille. Mais, tout en retournant à chaque instant ses regards vers la ferme:

— Pauvre parrain! disait-elle, il aurait été bien joyeux de venir avec nous, j'en suis certaine... Mais pourquoi donc semblez-vous avoir peur de lui?... C'est que vous ne le connaissez pas, voyez-vous. S'il est grand, s'il est fort, s'il n'a pas des airs de fireluquet, ça n'est point sa faute et ne prouve pas qu'il soit méchant. Oh I je vous raconterai quelque jour comment il s'est conduit envers moi, sa parente éloignée... comment il a recueilli la pauvre petite orpheline qui n'avait plus personne au monde, comment il s'est chargé de mon éducation, comment plus tard il m'a mise à la tète de sa maison ni plus ni moins qu'une sœur, ni plus ni moins qu'une reine... et vous direz avec moi que mon parrain est le plus généreux, le meilleur aes hommes!... Hue donc, Coco... hue!

Et tout en activant la course du cheval, Gésarine essuyait une larme.

Liane profita de ce moment pour lui persuader que ni sa sœur ni elle n'avaient la moindre antipathie pour Ânthime, bien au contraire.

— A la bonne heure! s'écria-t-elle, déji convaincue, à la bonne heure ! Je me le disais bien aussi que ce n'était pas possible... Il est si bon, il est si brave, il est si oeau, mon parrain!... Âh! je le garantis d'avance... celle qu'il épousera sera la plus heureuse femme du monde 1

En parlant ainsi, Gésarine ne pensait nullement à Liane et à Alice, encore moins à elle-même. Il était évident que, pour cette innocente et dévouée

filleule, Anthime Barbejean n*était et ne serait jamais qu'un frère.

On ne tarda pas à arriver.

En attendant ses autres élèves, Alice voulut immédiatement savoir à quoi s'en tenir à l'égard de Césanne.

Gésarlne dessinait vraiment fort bien ; elle ne tarda pas à révéler un tel goût pour le coloris, un sentie ment si vrai de la nature, que ce fut à qui s'en émerveillerait, à qui l'encourafferait.

Mais il n'était pas besoin qu on l'excitât au travail; elle croyait que son parrain raffolait de Taquarelle; elle se persuada qu'il serait heureux de la voir en tapisser la maison tout entière ; elle y mit une telle ardeur, un tel vouloir, que la rapidité de ses progrès semblait tenir du miracle.

Il en fut de même quant à son amitié pour Alice et pour Liane, de même quant à Taffection qu'elle leur inspirait. Au bout d'une semaine à peine, un étranger les eût prises pour trois sœurs.

Les premiers jours, Anthime s'était montré d'une discrétion héroïque. Il accompagnait Césarine jusqu'à la porte seulement des demoiselles Thévenot; il attendait Césarine au Bras-d'Or. Puis, comme l'élève s^attardait de plus en plus chez sa chère maîtresse^ il se permit de venir l'y chercher un soir.

De même le lendemain. Ce fut bientôt comme une habitude. On causait, après chaque leçon, durant au moins une heure, et sans môme s'apercevoir que Barbejean fût là, tant il faisait peu de bruit, tant il parlait peu. Mais, pour moi, ses regards en disaient plus que bien des paroles.

Cependant il savait si parfaitement diviser sa muette admiration, crue j'en étais encore à me demander de laquelle des deux sœurs il était épris, pour laquelle

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des deux il se servait ainsi du naïf intermédiaire de Césarine.

Le Normand même le plus amoureux sera toujours un Normand.

Mais un soir, dans la cour du Bras-iVOry il profita de l'instant où les trois jeunes filles se disaient adieu, Césarine se hissant sur le marchepied, pour m'appeler à la tète du cheval qu'il tenait en bride, et pour me dire à voix basse :

— N'annonciez-vous pas, tout à l'heure, que vous iriez promener demain matin au château deBonneville?

— Oui. Eh bien?

— Eh bien, vous m'y trouverez; il faut que je vous parle.

Le château de Guillaume-le-Conquérant ne possède plus aujourd'hui que quelques vestiges carlovingiens, à savoir : un fossé large et profond d'où s'élèvent de magnifiques pommiers; une grande

f^or te, malheureusement restaurée plus tard;çà et à, parmi les orties et les broussailles, quelques débris ébréchés de l'ancienne enceinte; enfin trois lourdes tours emmantelées de lierre.

Mais le site est ombrageux et charmant ; mais du haut de l'une de ces tours, la seule qui reste encore praticable, on découvre un admirable paysage, avec la mer à l'horizon.

Et puis les souvenirs.

C'est là que Hérold, le malheureux fiancé de la belle Edith au col de cygne, prêta son fameux serment sous les rameaux du chêne ; là que fut si nor-

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mandement organisée la conquête de l'Angleterre; là que passèrent successivement tous les Plantagenetg, y compris Richard-Cœur-de-Lion, jusqu'au jour où, sous la conduite du beau Dunois, les Français reprirent enfin le château de Bonneviiler.

Plus tard, ce fut encore une résidence de chasse sous François !«••; gous Henri IV, une halte de guerre.

Lorsque la lune projette sur les créneaux brûlants ses fantastiques lueurs, l'imagination aime à se représenter en rêve le royal manoir d'autrefois, avec sa formidable enceinte de donjons, de remparts, avec ses vastes cours toutes retentissantes des cavalcades caparaçonnées, avec tous ses glorieux fantômes, audessus desquels semble planer le spectre railleur de Robert-le-Diable.

Ce matin-là, le matin de mon rendez-vous avec Ânthime Barbejean, la vieille ruine, toute ruisselante encore sous la rosée de la nuit, n'avait qu'un débonnaire et souriant aspect. Un gai soleil brillait parmi les lierres et sur les vieux pommiers, dont les fruits déjà mûrs avaient des airs de rubis et de topazes. Dans tous les alentours, même rayonnement, même fraîcheur et profond silence.

Je montai sur la plate-forme de la tour, où, m'asseyant sur un créneau moussu, je ne tardai pas à m'absorber dans la muette contemplation de l'Océan, qui chatoyait au lointain, presque aussi bleu que le ciel, et tout parsemé de voiles blanches.

Mais un bruit de pas ne tarda guère à se faire entendre : c'était Anthime.

— Me crojez-vous un honnête homme? débutat-il, et voulez-vous franchement me donner la main?

Je la lui tendis aussitôt. C'était répondre.

— Vous connaissez ma position, mon caractère, reprit-il ; vous me jugez peut-être mieux que je ne

fOi LUMB.

puis me juger moi-même. Donc pas de phrases, et droit au but. J*aime M»* Alice Thévenot.

— Alice !

— Cela vous étonne?

— Non.... mais j'eusse préféré que vos vœux se portassent du côté de sa sœur.

— Il est certain que Mu« Liane est charmante et que c'eût été pour moi le plus sage parti. Mais que voulez-vous? le cœur ne raisonne pas : c'est Alice que j'aime... Ohl oui, je l'aime! Consentîrez-vous à vous charger de ma demande en mariage?

— Pourquoi pas?

— Dès aujourd'hui ?

— Dès aujourd'hui. Mais j'y mets cependant une condition.

— Laquelle?

— C'est que si, pour une cause ou pour une autre,

ie n'obtenais qu'un refus, vous en preniez votre partt >ravement et sans rancune.

— Soyez sans crainte à cet égard : je suis fort, et ]*«aurai souffrir.

— Et vous oublierez?

— Non ! mais je me tairai, je m'en irai. Ne m'en demandez pas davantage !

— Soil ! Je verrai tantôt ces demoiselles après leurs leçons; c'est le moment où je suis le plus certain de me trouver seul avec elles.

— ' Pauvres jeunes filles 1 se prit-il à murmurer, elles se récrieront tout d'abord... elles auront peur I

— Soyez tranquille, j'insi&terai... je plaiderai sincèrement votre cause... et si par malheur elle est perdue, ce ne sera pas de la faute de votre avocat^ je vous le jure!

— Merci! s'écria-t-îl, ohl merci!

Il me sei raît expressivement la main ; il avait des larmes dans les yeux.

— Revenez ici ca soir| lui dia-je ; je vous y rs^pporterai la réponse.

— Oh ! ût-il d'une voix oppressée, voici une journée qui va me paraître bien longue !

Une heure plus tard, nous nous séparions en nous disant :

— A ce soir I

Ânlhime m'avait accompagné jusqu'aux premières maisons de Trouville. Ses promesses quant à Tavenir, sa profonde émotion, la sincérité de son amour, achevèrent de me gagner tout à. lui.

Durant toute l'après-midi j'avais prépara mon discours.

Vers sept heures, je me présentai chez les demoiselles Thévenot,

Stéphen venait d'arriver; Stéphen se trouvait là.

Les premiers moments se passèrent à renouveler connaissance entre nous.

C'était toujours mon noble et beau gentilhomme artiste, mon idéal et chevaleresque vicomte de Grégory.

— Tu ne saurais croire combien je suis heureux, heureux comme un exilé qui se retrouve dans sa patrie, heureux comme un absent qui revoit enfin sa famille, heureux comme un rêveur dont va se réaliser l'espérance.

En parlant ainsi, Stéphen avait tendu les mains aux deux sœurs; Stéphen les rapprochait de lui comme pour un fatal embrassement.

Liane me parut très-pâle.

Alice resplendissait de joie.

Je crus le moment favorable, et, prenant un maintien de circonstance :

— Mesdemoiselles, dis-je, je m'étais chargé pour vousd*une importante mission. La présence de Stéphenne m'arrêtera pas, bien au contraire, car il est encoi'e plus que moi votre ami, et je crois dignement fêter son retour en vous offrant devant lui la fortune.

— La fortune? répétèrent-ils tous les trois avec une égale surprise.

— Alice, continuai-je, c'est votre avenir qui va se trouver en jeu. Mais comme votre sœur vous a servi de mère, c'est à Liane que je dois tout d'abord adresser ma demande. Il s'agit d'un mariage.

— Pour moi?

— Oui... pour vous, Alice.

Et j'allais poursuivre.

— Arrêtez! se récria-t-elle vivement, arrêtez!... Il est inutile d'en dire davantage; il est inutile de nous apprendre le nom de celui que je refuse même sans le connaître. Ne savez-vous donc pas, n'avezvous donc pas compris que je suis la fiancée de Stéphen?

Qui resta coi ? ce fut votre serviteur.

Stéphen voulut insister pour une explication, pour tout savoir.

Mais Alice le supplia si gracieusement de respecter sa discrétion, d'oublier même ce malencontreux incident, qu'elle ne tarda guère à en obtenir la promesse.

Liane m'attira du regard vers le jardin.

Elle était plus pâle encore que tout à Theure, la pauvre Liane! Sous prétexte que Tair était très-frais ce soir-là, elle s'enveloppait dans son manteau toute frissonnante.

— C'est Anthime Barbejean, n'est-ce pas? me dit-elle.

— Oui.

— Que lui répondrez-vous ?

— La vérité.

— D'accord. Mais cachez-lui le nom du fiancé d'Alice. Il me semble prudent qu'ils s'ignorent l'un l'autre... Anthime surtout; j'ai peur de cet homme.

— Vous avez tort en cela, Liane; mais quant au reste, je vous approuve. Il me sera facile de rester dans le vague, et comme vous retournez prochainement à Paris, le péril d'une rivalité ne sera plus à craindre.

— Le croyez- vous ?

— Sans doute.

Je lui racontai mon entretien avec Anthime, la promesse que j'en avais reçue.

— Cette promesse, ajoutai -je, il saura la tenir, car 6'est un homme de cœur, et je vous en réponds.

— Mais pourrons-nous le recevoir comme par le passé?

— Assurément. Une brusque rupture ne lui permettrait pas de croire que son nom n'a pas été prononcé: elle lui révélerait, d'autre part, que Stéphen est fiancé d'Alice. En dernier lieu, il vous faudrait rompre également avec Césarine, et vous l'aimez trop maintenant pour vous en séparer ainsi; Alice elle-même n'y voudrait jamais consentir.

— C'est juste... à moins cependant qu'elle ne soit confidente de l'amour de son parrain.

— Elle, la simple et loyale enfant ! mais elle ne le soupçonne même pas... et c'est vraiment dom-

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mage, car du moins elle Ten consolerait. A défaut d'elle, je me charge de cette tâche ;ie verrai souvent Anthime; je le sermonnerai ; je m'efforcerai de le distraire, et, surtout si les choses continuent comme par le passé, il se remettra promptement du rude coup que je vais lui porter ; il ouhliera.

--^ Ah ! fit amèrement Liane, vous croyez qu'il est aussi facile que ça d'oublier, vous?

Ce dernier cri d'une âme brisée, d'un cœur sans espérance, acheva de m'éclairer. Je compris que le bonheur d'Alice allait faire deux malheureux, que Liane aimait Stéphen.

Il va sans dire que je ne laissai rien paraître de cette dernière découverte. ^

Un seul mot, un seul regard pouvait faire soupçonner à Liane que je l'avais devinée : c'eût été pour cette noble et courageuse fille un cruel outrage. . Mais une pensée soudaine venait de surgir dans mon esprit : la pensée d'un autre mariage.

' Pourquoi pas ? Ils allaient souffrir de la mènxe blessure; ils étaient dignes de s'en guérir l'un l'autre.,, elle par son Intelligente douceur, par sa distinction, par son dévoûment, par sa vertu, par sa beauté... lui par ses millions. La fortune n'est-elle pas une sorte de puissance enchanteresse, une dernière fée qui, de nos jours encore, accomplit parfois des miracles?

Aussi, tout en m'en retournant vers le manoir de Bonneviîle, je les associais de plus en plus dans ma pensée ; je murmurais tour à tour :

— Pauvre Anthime!... pauvre Liane !

La nuit élait déjà venue; la lune éclairait le chemin et donnait aux ruines une physionomie pleine de mélancolique majesté.

Je trouvai Barbejean sur le donjon, assis à la même place où j'étais le matin moi-même, les yeux fixés sur le sentier qui monte de la route au manoir.

Il m'avait vu venir de loin; il s'était déjà fait une opinion d'après mon allure; il n'eut besoin que de jeter un regard sur mon visage pour comprendre tout aussitôt la réponse que j'apportais.

— Elle refuse ! s'écria-t-il avant même que j'eusse parlé.

— Ce mot n'est pas exact, répondis-je, car je ne lui ai pas fait connaître vos intentions: j'ai voulu savoir avant tout si par hasard elle n'avait pas quelque engagement antérieur, si son cœur était libre.

— Eh bien ?

— Depuis déjà longtemps elle aime quelqu'un... elle lui est promise.

— Quelqu'un... ce n'est pas un nom. Qui ça?

— Je ne le lui ai point demandé : vous n'avez nul besoin de le connaître.

— Vous savez que je ne vous crois pas! s'écriatil avfc une première velléité d'emportement.

— Vous avez tort, répondis-je avec un calme affectueux. Je me suis arrêté devant l'impossible ; j'ai su si bien ménager votre amour-propre que vos relations avec les demoiselles Thévenotn'en seront nullement altérées et peuvent rester exactement les mêmes.

— Ah ! se prit- il à murmurer en marchant à grands pas sur le donjon, ah ! l'audacieux paysan n'est pas mis à la porte; c'est vraiment fort heureux !

— Comment pourrait-il en être ainsi, puisque ces

demoiselles n'ont nullement à se plaindre de vous,

puisque je ne vous ai pas nommé ?

— Parole d'honneur? fit-Il en s'arrêtanl tout à coup devant moi, les yeux dans les yeux ; parole d'honneur que vous n'avez rien dit à Alice?

— Je vous le jure, répondis-je assez satisfait qu'il eût ainsi précisé sa question.

Il y eut un silence.

Puis, d'une voix brève :

— Et si je vous priais de ne tenir aucun compte de ce prétendu engagement, me demanda-t-il tout à coup; si je vous disais : € Retournez à f rouville, et formulez nonobstant ma proposition ? :;>

— Je refuserais, afin de vous épargner un affront inutile. Mais Alice a une sœur; permettez-moi de vous le rappeler; permettez-moi de vous dire que, si jamais vous vouliez me charger pour elle d'une semblable mission, je suis votre homme.

— Liane ! grommela-t-ii en fronçant le sourcil.

— Avant de prononcer contre elle un seul mot blessant, m'écriai-je, songez à ce qu'elle est... un ange]

— Cest vrai, répondit-il avec une respectueuse et sincère admiration. Dieu me garde d'insulter au souvenir de M"« Liane, même par un geste de dédain, même par une offre d'alliance qui ne serait pas allée tout d'abord à son adresse... jamais! non, jamais I

Il se tut alors; mais presque aussitôt^ avec une sauvage énergie : /

— C'est Alice que j'aime 1 s'écria-t-ilR c'est Alice que je veux ! Je Taurai...

— Anthime 1 interrompis-je vivement, souvenezvous de la promesse que vous m'avez faite I

— Me croyez -vous donc capable de persécuter des femmes ? riposta-t-il avec une dignité fière ; non, non... mais le dernier mot n'est pas encore dit. Puisque vous ne voulez plus parler pour moi, puis-

LIANE. âll

que je n'ose pas parler moi-même, je ferai parler mes millions. Faudra bien qu'elle les entende!... Et quant à ce maudit rival...

— Anthime I

— Que craignez-vous pour lui, puisque vous ne l'avez pas nommé, puisque je ne le connais pas?

L'argument, je dus me l'avouer à moi-même, était péremptoire.

Barbejean commença sa folle promenade de lion captif; il paraissait débattre dans son cerveau quelque plan désespéré. Il frappait du talon la vieille tour sonore; il montrait le poing au ciel étoile... Il finit par se laisser tomber auprès d^tin créneau, par plonger sa tête crépue dans le lierre, en sai^lotant comme un enfant.

Pauvre garçon I Je me penchai vers lui; je le serrai dans mes bras ; je m'efforçai de lui faire entendre quelques consolantes paroles.

Il se redressa tout à coup, calme, résolu, presquta railleur :

— Monsieur, me dit-il, dans ce même endroit où nous sommes, il y avait jadis un Normand contre les desseins duquel tout semblait aussi conspirer : PAngleterre à conquérir, son propre peuple à dé-^ cider, l'Océan et ses tempêtes. Il arriva nonobstant à son but; il s'appelait Guillaume. Je ne suis ni duc ni pnnce, moi... mais j'appartiens à cette même race qui sait vouloir... et comme il ne s'agit, après tout, que de la conquête d'une femme, je réussirai... oui. . . je réussirai I

En achevant ces mots, il disparut dans la nuit^

2t2 UAMB.

Le lendemain matin, je fus rendre visite à Stéphen.

II était déjà sorti ; déjà il s'occupait des prépara tifs de son concert.

Je le rejoignis bientôt; je l'accompagnai dans ses diverses démarches.

Il y mettait une activité, une impatience, une âpreté de gain qui, de sa part, me parurent des plus étranges.

A l'issue du déjeûner, comme il me semblait vouloir recommencer avec une nouvelle ardeur, je lui en témoignai ma surprise.

— Viens, me répondit- il ; conduis-moi dans quelque endroit où personne ne puisse nous entendre, et tu sauras tout.

Je pris le chemin de Galenville; nous nous engageâmes ou plutôt nous nous perdîmes dans cette verdoyante et profonde vallée, si peu connue des promeneurs, si paisiblement solitaire, qu'on ne s'étonne plus du nom de la ruelle qui y coiaduit, qu'on pourrait s'y croire effectivement au bout du monde.

Là, sous un bosquet de trembles, au bord d'un ruisseau, en vue de la mer qu'on entrevoyait miroiter à travers la haie, nous nous assîmes.

— Tu sais, commença le vicomte de Grégory, tu sais comment, à la mort de mon père, je me trouvai tout à coup ruiné, car il laissait des dettes, et, pour les éteindre, je dus engager à l'avance mon avenir d'artiste.

— Ce fut là de l'héroïsme, répondis-je, et l'estime publique t'en ajustement récompensé.

LIANB. Îi3

— Tu n'as donc pas vu U Honneur et V Argent?

reprit Stéphen avec un sourire. Celte comédie, je Tai jouée bien avant que M. Ponsard l'eût écrite. Comme son héros, je me suis heurté au mépris des uns, à l'indifférence des autres, à des obstacles de toutes sortes. Moi aussi, va ! souvent je n'ai pas dîné pour m'acheter des gants! Mais que m'importeraient aujourd'hui les douleurs de cette lutte, si du moins elle était terminée !

— Elle ne l'est donc pas?

— Non. C'était un lourd héritage que celui que j^avais accepté : il s'agissait de rembourser plus de cent mille francs... avec mon violoncelle.

— Cent mille francs !

— J'y serais arrivé cependant, si je ne fusse pas resté garçon, si Liane eût voulu me prêter l'appui de sa sagesse.

— Liane 1 . , . Comment ?

— Oui, je l'aimais alors, ou du moins je croyais l'aimer. L'ordre qu'elle sait mettre en toutes choses, sa merveilleuse économie, son dévoûment, m'étaient connus. J'allai la trouver; je lui dis franchement : € Soyez ma femme, et secondez-moi dans ma tâche ; à nous deux, nous en viendrons promptement à bout. > Malheureusement, Alice n'était encore qu'une enfant. Liane me répondit: a Je ne puis pas; j'ai mon devoir aussi : j'appartiens à ma sœur. »

— Et tu n'insistas pas davantage?

— Si fait. Elle demeura inébranlable; elle ne m'aimait pas. Je partis alors; je commençai seul ma vie d'artiste. J'ai réussi, d'accord : j'ai gagné de 1 arr gent, beaucoup d'argent. Mais les exigences dépensières d'une existence de garçon, mes instincts de gentilhomme, ont toujours grevé mon budget. Bref, au printemps dernier, je devais encore vingt-cinq mille francs.

— Mais il y a de cela quatre mois^ et depuis lors...

— Laisse-mol donc achever. A cette épqaue, il y avait plus d'une année que j'étais redevenu Vintime compagnon des demoiselles Thévenot. Alice venait de sortir de pension. Alice était maintenant Tadorable fille que tu connais. Gomment Tamour nous vint-il? C'est le secret de Dieu, qui le voulut ainsi, qui d'a<vance avait fiancé nos deux âmes.

Pas un mot de galanterie ne Ait prononcé entre nous; pas un regard, pas un serrement dé main ne fut échangé qui ne restât purement fraternel.

Un soir enfin, je sentis que je ne pouvais plus vivre sans elle ; je crus lire dans ses yeux qu elle serait heureuse de me confier son destin. Sa sœur, comme d'habitude, était là. € Liane, lui dis-je, il était écrit là-haut que l'une de vous serait la vicomtesse de Orégory : voulez- vous me donner Alice? > Alice seule parut surprise et cacha sa soudaine rougeur dans le sein de celle qui lui avait servi de mère*

Liane nous avait aepuis longtemps devinés ; elle prit à deux mains la tête d'Alice ; elle la regarda les yeux dans les yeux ; elle lui demanda : € L'a^mes-tu? veu^-tu? » Alice lui jeta les deux bras autour du cou et l'embrassa d'une si tendre façon que c'était répondre. 0ht tu voiSi ce (Ut uq. bien simple roman que le nôtre.

Durant ce récit, j'avais constamment regardé Stéphen. Jamais plus loyal regard n'avait exprimé plu$ profond et plus pur amour.

Mais comme il ^e trompaiti co(nme il s'aveuglait ^ l'égard de Liane î

Pauvre Liane ! j'étais donc seul à comprendre tout ce qu'elle souffrait encore, tout ce qu'elle avait dû surtout souffrir au moment de la déclaration de Stéphen !

— Et que répondit-elle alors? lui demandai-je.

— Elle semblait elle-même très-émue ; elle prit nos deux mains, les réunit dans les siennes et nous dit : « Je vous fiance, mes enfants : soyez heureux,.. Ce sera mon bonheur! j> Puis elle s informa de ce qu'il me restait encore à payer, et, comme s'effrayaut du chiffre : < Stéphen, me dit-elle, je désirerais, avant votre mariage avec ma sœur, vous voir entièrement libéré de cette dette. On vous attend en, Allemagne; vos concerts y sont ordinairement très- productifs, et, dans quelques mois, vous serez quitte. Partez donc, je vous en prie... Faites cela pour moi.., partez ! >

J'obéis ; mais, hélas ! je ne fus pas aussi heureux que l'espérait Liane. Des bruits de guerre avaient retenu sous les drapeaux ou dans les conseils presque toute l'aristocratie allemande; il y avait peu de monde dans les villes d*eaux, trop d'agitation dans les eapitales. Bref, il y a six semaines, je n'avais encore en caisse que dix mille francs. Je me trouvais alors à Bade; une fatale tentation m'égara. Je jouai ; je perdis,^ Comprend^tu mainteiiant la cause d^ ipon retard?

— Parfaitement. Mais, dis-moi, tu es donc joueur?

— Moil pas le moins du monde; j'ai le jeu en horreur, et jamais, au temps de ma prodigue jeunessej^ jamais, durant mes précédentes tournées en Alle^ magne, je ne m'étais approché du tapis vert. Ce fut l'impatience d'épouser Alice qur me poussa dans cette voie funeste où la lièvre promptement vous saisit, où le premier pas toujours en appelle un se<? cond. Je m'empressai de donner quelques concerts;

je me formai un nouveau capital, et derechef, à Hombourg, je tentai la fortune.

— Ah 1 malheureux !

— Que veux-lu? j'étais fou. Mais ce qui peut-être excuse celle folie, c'est qu'elle m'était presque imposée par la nécessité. Oui, avant de partir, pour me créer une obligation de gain, d'économie, j''avais brûlé mes vaisseaux : j'avais signé une lettre de change au dernier créancier de mon père. Juge de ma consternation, de mon désespoir lorsque, pour la seconde fois, l'inflexible râteau du croupier m'eut tout enlevé I

— Alors, que fis-tu ?

— Je revins à Paris. Je trouvai chez mon concierge une montagne de papier timbré : assignations, jugements, prise de corps...

— La lettre de change était Jonc échue ?

— Depuis déjà plus de six semaines. Je n'osai pas aborder moi-même mon créancier : j'y envoyai Marasca... tu sais? cet Italien qui me sert tout à la fois d'accompagnateur et d'homme d'affaires... On lui a

E remis d'attendre moyennant un sacrifice d'argent, ien entendu. Mais je n'en sais trop que dire à Liane... J'ai peur d'être grondé. Que me conseillestu?

— Cache-lui la vérité. C'est un terrible fantôme que celui du jeu... et il effraie surtout les âmes honnêtes...

— Oh! je te jure bien que jamais on ne m'y reprendra, jamais... et, tu dois le savoir, on peut compter sur la parole d'un Grégory. Mais que faire?

— Dis tout simplement que ta tournée n'a pas été heureuse, et que le mariage ne peut avoir lieu que cet hiver, à Paris... ce qui, du reste, n'en vaudra. que mieux.

— Pourquoi donc ça ?

— Une idée à moi... rien...

Je venais de penser à Anthime, et continuai :

— D*ici là, tente un nouveau voyage ; donne concerts sur concerts.

— Eh! c'est bien mon intention. N'as-tu pas vu quelle ardeur j'y mettais ce matin moi-même ? Marasca est en Angleterre, où il m'organise une grande tournée. Je l'attends à Trouville, et sitôt son retour, suivant toute probabilité, nous repartirons immédiatement pour Londres. Mais je me sentirais bien plus fort, bien plus favorisé du ciel, si je pouvais emmener Alice avec moi, si je me mariais ici, dans une quinzaine de jours.

— Impossible, car il te faudrait tout avouer. Patience encore I Je te garantis une brillante razzia anglaise. Joignons à cela deux ou trois concerts en Belgique, autant à Paris... Nous n'arriverons pas bien loin de nos vingt-cinq mille francs. Quand même la somme ne serait pas complète, je me crois quelque influence sur Liane : je me charge de tout arranger. Es-tu content?

— Oui, conclut-il en me serrant la main^ merci ! Puis, avec un regard vers le ciel :

— Oh ! Dieu seul sait combien j'aime Alice !

Le jour du concert arriva.

Jamais encore le casino de Trouville ne s'était vu assiégé, envahi par une foule aussi nombreuse, par un aussi brillant auditoire.

Non seulement les baigneurs, mais aussi les propriétaires de tous les châteaux avoisinants, la magistrature et le barreau de Pont-l'Evêque, les armateurs

218 LUNB,

de Honfleur et du Havre s'étaient empressés de répondre à Tappel de Tillustre Stéphen.

Déjà plusieurs remarquables équipages avaient stationné devant le perron, aux abords duquel s'étageait un curieux aréopage, lorsqu'on entendit tout à coup retentir du côté du quai le fouet des postillons.

Une magnifique calècl\e à quatre chevaux ne tard£( pas à paraître.

C'était un chef-d'œuvre de carrosserie ; c'était un attelage vraiment royal.

Quant à l'heureux propriétaire qui déploye^it ts^nt de luxe... c'était M. Anthime Barbejean....

— Ohl ob! medis-jeen répondant par un salut au triomphal regard qu'il m avait lancé, ob ! oh I voilà ses millions qui commencent à parler.

Il descendit le premier de sa calèche et se retourna pour tendre la main à W^^ Rine.

Bien qu'elle portât un chapeau tout frais arrivsii^t de Paris, une magnifique robe de soie toute garnie de dentelles, un magnifique burnous en cachemire de l'Inde, Césarine ne semblait nullement empruntée sous cet opulent attirail, et, sans que sa timidité se manifestât autrement que par un surplus de colons qui la rendait plus charmante encore, elle passa bravement sous le feu des regards et des lorgnons braqués sur elle.

Mais il n'est que les femmes pour réaliser de semblables changements à vue ; Anthime Barbejean dut s'en apercevoir dès ce soir-là.

Il étoufiait, il souffrait, il était mal à l'aise dans sa chaussure trop étroite, dans son pantalon trop collant, dans son gilet tro p serré, et surtout dans son solennel h^bit noir.

Mais comme il était nonobstant très-beau, comme il faisait assez arrogante contenance^ à peine y eut-il sur çpn passage quelques demi-sourires.

\ LI4KR.. 219

-^ Il est si riche 1 disaient les hommes..

— Il a de si beaux diamants ! disaient les femmes. Lorsqu'il eut pris place dans la salle du concert,

tous les regards se tournèrent vers lui, toutes les conversations se mirent en train sur ses richesses^

Ohl son but semblait devoir être atteiqt du premier coup. Alice était là^ Alice ne pouvait manquer ie tout voir et de tout entendre.

Ajoutez à cela que Césarine venait de s'asseoir à côté des sœurs Thévenot, sur une chaiise qui se trouvait vacante encore^ et leur disait dans toute sa 80U<« riante innocence :

— Il ne faut pas m'en vouloir de ce que je parais aujourd'hui plus riche que vous. C'est moa parrain qui l'a voulu ainsi... qui m'a rapporté de Pari^ toutes ces belles choses. Il est joliment changé, allez I Il veut dépenser tous ses revenus maintenant, remplacer la ferme par un château, mener i^n trm d^ grand seigneur. « Mes moyens me le permettent, ditil, et puisque j'ai des millions, je prétends enfin m'en faire honneur. » A vous l'avouer franchement, m commence à croire qu'il devient amoureux de quelqu'une deç belles demoiselles de Trou vil le, et qu'il vise, comme qui dirait, à l'éblouir. Si vous devmez laquelle, faudra m'en faire partit hein.,« ii^'^st-ce pas?

Et comme le concert allait commencer, elle regagna vivement sa place, mais sans soupçonner assurément qu'elle eut effleuré de si près la vérité.

Quanta Alice, elle avait bien compris j elle eut un sourire qui, pour moi, signifiait :

— Si je voulais cependant, tout cela serait à moi,., j'aurais un château.

L'ouverture, en ce moment, commençait,

Les quelques artistes subalternes ne tardèrent pasi

à jouer leurs parties, puis enfin le héros de la soi* rée, Stéphen.

Jamais il n'avait été plus idéalement beau que ce soir-là, jamais plus merveilleusement inspiré, jamais plus séraphiquement mélodieux.

Ce furent bientôt, parmi toute l'élégante assemblée, des frémissements d'admiration, des extases enthousiastes... puis des tonnerres d'applaudissements, des pluies de fleurs.

Stéphen semblait indifférent à tous ces triomphes ; c'était pour Alice seule qu'il s'était ainsi surpassé lui-même; il ne regardait qU' Alice.

Elle restait immobile, comme encore sous le charme de cette céleste harmonie qui lui parlait d'amour. Elle était pâle en ce moment, et belle de cette immatérielle beauté que l'on rêve aux anges. Sa bouche entr'ouverte semblait sourire à quelque paradis invisible pour tout autre que pour elle ; des pleurs silencieux baignaient son visage.

— Ah I fit Anlhime, auprès duquel je vins à passer durant le remous général du public, ah ! tout mon or ne suffirait pas à lui donner une de ces larmes-là... une larme de bonheur !

En ce moment, son regard rencontra le mien.

— Vous m'avez entendu ? demanda-t-il.

— Oui, vous étiez dans le vrai ; croyez-moi, restez-y.

— Et si je vous prouvais, séance tenante, que je puis à mon tour lui causer une douce émotion, épanouir son cœur par une pareille joie !

J'eus un sourire d'incrédulité.

— Attendez, fit le millionnaire, vous allez voir.

Quelques personnes paraissant appartenir à l'aristocratie administrative causaient avec les demoiselles Thévenot et complimentaient Alice au sujet de ses aquarelles.

Barbejean, se rapprochant tout à coup de ce groupe et s'adressant à Tun de ceux qui le composaient :

— Monsieur le sous-préfet, dit-il, n'avez-vous pas ouvert une souscription en faveur des incendiés de Benerville ?

— Effectivement, répliqua le jeune magistrat; mais, par malheur, la charité ne peut réparer un tel désastre. Plus de cinquante chaumières ont été la proie des flammes ; plus de cinquante familles sont à cette heure sans asile, sans vêtements, sans pain.

— Oh ! dit Alice, oh I c'est affreux ! Les pauvres gens !

— Combien, reprit Anthime, combien faudrait-il encore pour l^ur rendre à chacun sa maison, son mobilier, ses approvisionnements, tout ce qu'il a perdu ?

— Y songez-vous ? se récria le sous-préfet ; mais, déduction faite du chiffre de la souscription, les pertes sont évaluées encore à près de cent mille francs.

— Cent mille francs, soit î conclut le nabab de la vallée d'Auge ; vous pouvez les faire toucher dès demain chez mon notaire : je les donne.

Il y eut un premier mouvement de satisfaction générale.

Anthime ne s'en émut nullement, demanda un carnet, écrivit quelques mots au crayon, signa, déchira la feuille et la remit au sous-préfet.

C'était un bon de cent mille francs pour les incendiés de Benerville.

— Oh ! dit Alice au milieu d'un unanime murmure d'admiration, oh I c'est beau d'être riche et

d^ faire un aussi noble usage de sa fortune ! t^ermelleî-moi, monsieur Barbejean, de serrer cette main qui vient de donner de quoi reconstruire tout un village.

En même temps^ elle essuyait une larme.

Cette larme, Ânlhime me la montra du regarcl.

Puis, quelques instants plus tard^ tout resplendissant d'orgueil et de joie :

— Eh bien ! me dit«il, ne me suis-je pas bien revanche de votre ami Sléphen?... Pour aujourd'hui, du moins, nous sommes manche à manche.

— Qui peut vous faire soupçonner que Stéphen sok voire rival? me récriai- jft; qui vous a dit cela?

Barbejean se contenta de me répondre par un sourire ultra-normand et se perdit dans la foule.

Mais presque aussitôt je crue surprendre un regard d'intelligence qu'il échangeait avec Maraeca, Taccompaf nateur factotum, et je résolus à part moi d'observer désormais cet italien.

Je n'en avais pas le loisir en ce moment. Sléphen, revenant auprès des demoiselles Thévenol, présen* tait le bras à sa fiancée ; j'offris le mien à Liane.

Pauvre Liane! elle frissonnait en marchant, €t, malgré tous ses efforts pour paraître calme, sa reà^ piration était oppressée, sa poitrine haletante.

Je voulus lui prendre la main : cette mam était glacée comme un marbre.

Oh! sous une apparence de satisfaction purement amicale, c'était elle qui avait été le plus vivement impressionnée par le talent, par le succès de Stéphen.

Mais, hélas ! son émotién, ce n'était pas une joie cachée ; c'était une secrète et poignante douleur.

Je me tins parole : j'observai Marasca, mais sans rien découvrir qui confirmât mes soupçons.

Assez habile pianiste, passé maître en fait à^în-

dustrialisme artistique, cet Italien paraissait plein de dévouaient pour Stéphen, incapable de trahir ses secrets.

Je n^osai donc pas me faire ouvertement son dédonciateur, et je me contentai de quelques allusions indirectes relativement à sa discrétion, à sa fidélité.

Stéphen m'imterrompit dès les premiers mots :

— Lui ! se récria-t-il, lui, Marasca, me trahir!... c'est impossible !

Comprenant bien qu'il était inutile de battre en brèche une aussi robuste confiance, je m'efforçai de sonder Marasca lui-même; je lui révélai sous le sceau du secret la passion de Ëarbejean pour Alice et mes craintes qu'il n'eût appris que Stéphen était . son rival.

— Avouez-le franchement, me dit lltalien, vous croyez que c'est moi qui ai parlé?

— Oui... du moins, je le suppose.

— Mais vous ne savez donc pas que le vicomte m'a sauvé de la misère 1 mais vous ne voyez donc pas que je l'aime autant que s'il était mon frère, que je^uis fanatique de son génie, que je me feÉ*ais tuer pour défendre son bonheur I

Et tant d'autres protestations, tant d'autres exagérations italiennes, avec force gestes et serments, au nom de tous les saints du paradis, notamment de saint Janvier : Marasca était de Naples.

J'eus l'air de me laisser convaincre, comprenant bien que, si mon ex-lazzarone était par malheur un tartufe, c'était l'un de ceux qui ne se peuvent démasquer qu'en flagrant délit.

Ce flagrant délit, en vain je l'épiai pendant toute la semaine ; je ne parvins à recueillir que quelques rares inductions dans le genre de la première.

Marasca faisait d'assez grandes dépenses et pa-

raissait avoir beaucoup d*argent. Mais Sléphen se montrait si généreux envers lui !

Un soir, vers Textrémité de la plage, au sommet des roches d'Hennequeville, je rencontrai Marasca se promenant avec Anthime. Mais qu'y avait -il d'étonnant à cela ? Barbejean connaissait maintenant le monde; il fréquentait le salon ; il venait presque chaque jour accompagner ou rechercher Césarine chez les demoiselles Thévenot.

Sa rencontre, sa promenade avec Marasca n'était donc qu'une chose toute naturelle. Ni l'un ni l'autre ils ne parurent vouloir s'en cacher, bien au contraire : ils vinrent à moi ; ils continuèrent leur conversation, tout en marchant désormais à mon côté.

D'ailleurs, Barbejean ne me reparlait plus de rien; Barbejean ne semblait plus se souvenir des quelques mots qui lui étaient échappés le soir du concert.

Peut-être, après tout, m'étais-je trompé. Peutêtre, averti par un instinct jaloux, n'avait-il fait que deviner Stéphen, comme Stéphen aussi le devinait.

Chose étrange! ces deux hommes ne se trouvaient en présence que depuis guère plus d'une semaine; ils ignoraient peut-être qu'ils fussent rivaux, et dès la première heure ils se regardèrent et se traitèrent en ennemis.

Tous les deux, cependant, ils se tenaient sur une réserve froidement polie ; mais chez le millionnaire cette réserve avait quelque chose de hargneux et de sombre, chez l'artiste quelque chose de hautain et de railleur.

S'il survenait une discussion, ils n'étaient jamais du même avis; s'ils échangeaient quelques mots, c'était toujours avec l'intention, peut-être irréfléchie, de se blesser l'un ei l'autre. Bref, tout devenait irritant

UAMI» SIS

entre eux, et, sous les plus Souriantes apparences, cette sourde lutte s'envenimait de plus en plus. C'était comme un duel permanent; les épées seules y manquaient encore.

En attendant, Stéphen se faisait une arme de son esprit et de son talent, Barbejean de sa force et de sa fortune.

Alice ni Césarine n'avaient conscience de cette situation périlleuse, et elles s'en amusaient toutes les deux*

Liane et moi nous commencions à redouter un éclat; nous aspirions après le départ de Stéphen.

Ce départ devait avoir lieu le lendemain de son second concert, dont Marasca, qui semblait partager nos craintes, hâtait impatiemment les préparatifs.

Peut*ôtre se repentait-il d'avoir trop parlé^ peut*^ être avait-il peur.

La veille de ce jour tant désiré arriva enfin.

Vers le soir, nous nous trouvions tous réunis au Casino, dans un des angles du grand salon, auprès d'une des fenêtres donnant sur la plage.

La mer était d'un vert sombre, le couchant trèsrouge et le ciel orageux.

C'était une de ces heures où les gens les moins nerveux se sentent mal à l'aise, où quelque chose de fatal semble planer dans Tair.

Une dame à la toilette très*exagérée, une des lionnes de Trouville, dit à Stéphen !

— Ah ! monsieur le vicomte, je suis désolée : je dois partir demain matin... je ne pourrai plus vous entendre.

Stéphen s'inclina d'une façon courtoise, en balbutiant quelques mots de reniercîment et de regret.

— Si j osais vous adresser une prière, reprit nonobstant la dilettante, vous me rendriez si heureuse !...

2t6 LUNE.

— De quoi s'agit-il?

— Non, non, vraiment... je n'ose pas... ce serait trop indiscret...

— Expliquez-vous. Eh bien?

— Eh bien!... indemnisez-moi, consolez-moi de ce que je ne serai pas ici demain. Jouez-nous ce soir quelque chose, un rien...

— Je suis au désespoir de vous refuser, madame ; maisy par cette énervante atmosphère, je ne pourrais même pas tenir mon archet; je ne le pourrais pas.

Anthime intervint.

— Il fera sans doute le même temps demain, ditil, et demain soir cependant, monsieur, vous jouerez.

— ' Parce aue je m'y suis engagé, monsieur; parce que, sur la foi de cette promesse, deux cents personnes se dérangeront pour venir ici, répliqua Stéphen avec une certaine hauteur qui semblait devoir couper court à toute nouvelle insistance.

Barbejean n'en poursuivit pas moins :

— Deux cents personnes à dix francs... total deux mille. Les voici, monsieur. Voulez-vous nous gratifier d'un concert, sans dérangement et sans affiches?

Déjà Stéphen était debout, pâle de colère.

Mais se ravisant tout à coup :

— J'accepte, dit-il. Seulement le concert sera pour les pauvres de Trouviile, et je réclame la priorité quant à mon offrande.

Il jeta les deux billets de mille francs dans un chapeau, passa ce chapeau à la lionne et lui dit :

— Soyez assez aimable, madame, pour faire le tour du salon; soyez de moitié dans cette bonne œuvre.

Puis, se tournant vers Marasca, qui se disposait à aller chercher le violoncelle :

— Non, dit -il, je me servirai du premier instrument venu, par exemple de ce violon que voici là*

UANE. 227

bas, sur le piano. Monsieur Barbejean voudra bien s'en contenter^ je l'espère?

Ânthime fit un geste d'acquiescement; il devenait à son tour très-pâle.

Stépben était de première force également sur le violon. Il prit celui que venait de lui passer l'Italien et se mit à l'accorder.

Pendant ce temps, la quêteuse circulait dans le Casino, sur la terrasse, en annonçant le concert impromptu, le concert de charité.

Bientôt le chapeau se trouva plein : l'auditoire était nombreux.

L'anecdote était déjà connue de tous ; on ne regardait pas moins le millionnaire que Fartiste.

Anthime devenait de plus en plus embarrassé ; Stéphen. restait parfaitement calme, et tout en prélulant pour essayer le violon :

— Allons ! disait-il d'un ton finement railleur, la soirée sera bonne pour les pauvres. Honneur à vous, monsieur Barbejean. Je me plais à le proclamer... sans votre généreuse initiative, je n'aurais jamais eu cette pensée. La belle chose pourtant que la fortune! L'admirable puissance que celle des millions! Mais que jouerai-je pour dignement célébrer les vôtres? Ah I j'y suis... un air qui ifait fureur aujourd'hui dans les rues, un hommage populaire à la richesse, l'éloge musical de l'argent représenté par une paire de bottes.

Et le violon, plus ironique encore que le violoniste, chanta les Bottes à Bastien.

Il y eut un premier rire général, et tous les regards se dirigèrent vers Barbejean, comme pour lui dire:

— Nous comprenons : comprends-lu ? Bastien, le fameux Bastien, le riche et grotesque Bastien, c'est toi!

Le pauvre Anthime devint cramoisi; le pauvre Anthime était au supplice.

Quant à Stéphen, il allait toujours, improvisant sur ce thème vulgaire de merveilleuses variations, tantôt boufTonnes et stridentes comme celles que Paganini savait tirer du Carnaval de Venise^ tantôt éplorées et poignantes comme les plus douces mélodies de Vieuxtemps.

Sans cesse le refrain revenait tout à coup, plus brillant, plus acéré, plus sarcastique encore.

Une dernière fois enfin, il retentit, éblouissant comme le bouquet d'un feu d'artifice, et l'artiste se laissa retomber, anéanti par l'elTort qu'il venait de faire, mais les yeux encore fixés vers celui qui l'y avait contraint.

Personne ne riait plus.

Au milieu du tumulte causé par les applaudissements et les félicitations, Anthime opéra sa retraite.

Mais avant de disparaître, il m'avait dit à voix basse :

— Avertissez voire ami que je l'attends sur la grève; il faut que je lui parle à l'instant; il le faut!

Un quart d'heure plus tard, Stéphen, Marasca et moi, nous rejoignîmes Barbejean sur la plage.

Il était seul et paraissait parfaitement maître de lui-même.

— Monsieur le vicomte, dit-il avec une simplicité grave, quelque ignorant, quelque grossier que je sois, je ne souffre pas qu'on me livre à la risée publique, et vous ^m'avez insulté tout à l'heure, cruellement insulté.

— Permeltez-moi de vous rappeler, répondit Sléphen, que vos deux billets de mille francs, que votre façon de me les olTrir étaient de votre part une provocation, un outrage. Si telle cependant n'était pas votre intention, reconnaissez-le franchement ; je suis tout prêt à vous exprimer mon sincère regret de ce qui s'en est suivi.

— Je ne vous dirai pas cela, monsieur^ car je mentirais.

— Veuillez nie dire alors ce dont il s'agit : je suis à vos ordres.

Barbejean reprit après un silence :

— Dans le monde où j'ai été élevé, on se bat à coup» de poing, à coups de bâton. Rassurez-vous, messieurs ; je renonce à ces armes, et d'avance j'accepte les vôtres. •

--En ce cas, répliqua Stéphen, c'est une affaire qui doit se régler entre nos témoins. Ces messieurs veulent bien m'en servir; adressez-leur deux de vos amis.

Cette manière de procéder ne parut nullement satisfaire Anthime.

. — Oh 1 fit-il, croyez-vous donc qu'il soit nécessaire de mettre deux personnes de plus dans la confidence ? Ne vaudrait-il pas mieux que l'affaire restât entre nous et ne fît pas de bruit? Songez à MM"^» Thévenot. Je ne voudrais pas, pour ma part, leur causer la moindre inquiétude.

— Quant à cela, repartit vivement le vicomte, je pense exactement comme vous, monsieur Barbejean, et si vous connaissez un moyen...

— J'en connais un.

— Lequel ?

— Acceptez- vous d'avance toute espèce de combat entre nous... de combat loyal?

— Soit! expliquez-vous.

— Plus tard. Allons d'abord rassurer tout le monde.

— Mais cependant, ce duel....

— Ce ne sera point un duel ; ce sera un accident. Suivez-moi; vous comprendrez.

Il reprit le chemin du Casino; nous l'imitâmes.

La grande affluence s'était déjà dissipée. Quelques groupes restaient encore dans le salon ; au milieu d'un de ces groupes, Alice, Liane et Césarine.

Anthime alla s'asseoir auprès d'elles, et d!un air de bonhomie satisfaite :

— Vous souvenez-vous, dit-il, de ce jour où je prétendais payer vos aquarelles dix fois le prix que vous en demandiez, ce jour où vous sûtes si gracieusement remettre mes millions à leur place? Je suis vraiment incorrigible : j'ai renouvelé ce soir la même faute envers monsieur le vicomte. Il m'a donné une rude leçon, par ma foi ! Mais je ne m'en

Elains nullement, bien au contraire... car je n'oulierai pas cette fois comme on se conduit avec les artistes. Vous ne m'en voulez pas non plus, n'estil pas vrai, monsieur Stéphen ?

il lui tendait la main.

Le vicomte parut accepter très-franchement cette marque de réconciliation et balbutia même quelques paroles de complet oubli.

Alice et Liane, voire même Césarine, parurent allégées d un grand poids et sourirent.

Quant à Marasca, quant à moi, nous regardions Anthime en nous disant :

— Où diable veut-il en venir?

— Allons, Rine, reprit-il encore plus gaîment, allons, ma filleule, il est tard ; il faut rentrer chez nous*

Puis, comme frappé d'un souvenir soudain :

LIAME. 231

— Est-ce que ce n'est point demain l'ouverture de lâchasse? ajouta-t-iL

— Certainement, parrain... le garde-chasse a tantôt nettoyé tous vos fusils.

— Très-bien... allons, allons, en route I Mais, comme se ravisant tout à coup :

— Je vous engagerais bien à faire partie carrée, nous dit-il, mais j'ai grand'peur que le gibier ne soit rare celte année. Notre véritable chasse à nous autres, c'est la chasse au marais, la chasse à la passée, la chasse d'hiver. Avec ça que vous donnez concert demain soir et n'aimeriez pas, sans doute, à vous fatiguer le matin... Une idée cependant: un tir aux lapins, dans les dunes de Deauville ? Je sais bien que le lapin ça n'est pas très-tentant... mais nous avons une manière à nous qui rend la chose plus piquante: nous tirons à balle. Voulez-vous?

Le regard d'Anthime expliquait sa pensée.

— Avec plaisir, répondit Stéphen.

— A demain donc. Je viendrai vous prendre avec mon charc à bancs. Votre heure?

— Six heures du matin, si toutefois vous ne préférez plus tard ou plus tôt.

— Va pour six heures ! conclut Anthime le plus joyeusement du monde.

Puis, à voix basse et sur un autre ton :

— Vous m'avez compris?

— Parfaitement, répliqua Stéphen;- à demain!

Le marais de Deauville — que l'industrie va transformer en une grande cité maritime — n'est

"Èàt UàMÊ.

point, eomme on pourrait U supposer ioui d'abord,, un paradis à grenouilles.

G est uns vasts prairie aux brumeux horisons, qui s'allonge sur la rive gauche de la Touques entre deux gracieuses chaînes de collines boisées.

Son herbe courte et rude, ses grands bestiaux en pleine liberté lui donnent une sorte d'aspect sau-

vers son extrémité, aux abords de la mer, te terrain change tout à coup de nature. Il devient aride ; il se renfle et s'accidente à chaque pas; il forme une suite de monticules et de ravins comparables à des ▼agues immobilisées, à des vagues de sable.

Là, plus de pâture ; à peine quelques ivraies sans cesse agitées par le vent qui les dessèche, et parfois, dans des espaces plus à l'abri, d'épais et bas halliers de joncs marins^ épineux, inextricables et d'un vert bleuâtre.

Rien de triste, rien d'inhabité, rien de muet comme cette espèce de Sahara normand. Il rappelle tout à la fois la savane et le steppe, les pampas et le désert. On ne serait pas surpris d'y voir une caravane.

Le seul bruit qui s'y fasse entendre, c'est celui de la marée montante; les seules créatures vivantes ui s'y laissent voir, ce sont des oiseaux de mer, es bandes de corbeaux et souvent, très-souvent, à travers les archipels d'igoncs, un lapin e£hré qui passe.

Barbejean ne nous ayait donc pas trompés : c'était une abondante garenne, et c'était un admirable coupe-gorge.

Comme l'angélus matinal sonnait à toutes les clochers d'alentour, le char à bancs dans lequel nous avions pris place, Stéphen, Marasca et moi, et que conduisait Anthime, sortit de Tronville, traversa la

LiiNi. 233

Touques au bout des jetées, — la mer était basse, *-côtoya quelque peu la grève, et s'enf^nçaut dans les dunes, atteignit une bergerie qu^entouraient quelques maigres peupliers.

— C'est ici qu'il faut descendre, dit notre conducteur jusqu'alors silencieux.

Il détela lui-même son cheval, le fit entrer sous un semblant de hangar et lui donna sa provende.

Puis, nous passant à chacun une ceinture à munitions, un fusil à deux coups :

— Allons I dit'il au grand épagneul noir qui avait escorté la voiture, allons, mon vieux Ban, en chasse I

Le chien répondit par un aboiement joyeux, et partit en avant comme pour nous montrer le chemiin.

Sur ses traces, nous arrivâmes bientôt dans le repli le plus profond, le plus désolé des dunes.

** Je pense que nous serons à merveille ici, dit Anthinie.

•^ A merveille, répondit Stéphen.

— Permettez-nous d'abord quelques observations, voulut hasarder Marasca, que j'avais excité du regard, me réservant bien de parler ensuite.

Barbejean, dès les premiers mots, l'interrompit :

— Avant tout, dit-il, assurons-nous bien que personne n'est à portée de nous voir ni de nous entendre.

Chacun de nous gravit jusqu'au sommet d'un monticule, sonda du regard les profondeurs avoisinantes, du regard interrogea i'hohion.

Personne.

Anthime était redescendu le premier; sur un tertre il venait de déposer une poire à poudre et des balles.

*— Mesrieurs, dit-il en nous présentant son fusil.

234 UAMX.

assurez-vous que c'est une arme neuve et, par conséquent, dont je ne me suis jamais servi.

Harascaet moi, nous fîmes la constatation demandée.

Barbejean reprit son fusil, mais pour le passer à Stéphen.

— Chargez-le vous-même, reprit-il ; ainsi feraije à regard du vôtre.

Le vicomte acquiesça à cet argument par un simple geste de politesse, et renversa successivenaent la poire à poudre dans les deux canons.

Puis il la passa à son adversaire, qui fit de même.

— Ce duel n'est pas acceptable ! m'écriai- je ; nous nous refusons d'en être les complices ; nous nous retirons...

— Oui, oui... nous nous retirons! appuya Marasca; nous ne pouvons consentir...

— Je le regretterai sincèrement, interrompit le vicomte ; mais comme notre duel n'a pas besoin de témoins, je reste.

— Moi de même, dit Anthime ; on peut fort bien chasser à deux.

— Adieu donc, mes amis I conclut Stéphen ; agissez selon votre conscience.

Il était inutile d'insister davantage; nous nous décidâmes à rester.

Tout ce que je pus obtenir, c'est qu'une seule balle serait échangée de part et d'autre.

— Soit! consentit Barbejean; la deuxième, d'ailleurs, nous serait inutile.

Il déchargea en l'air son coup gauche.

Stéphen l'imita en disant :

— Ces premières détonations seront la preuve que nous étions bien réellement en chasse; elles justifient d'avance celui de nous qui survivra.

— Oh ! renchérit Anthime, ces messieurs vont

tirer aussi, ne fût-ce que pour nous donner les signaux du combat.

— Comptez-vous donc demander un grand espace, questionna le vicomte, et régler entièrement notre duel à l'américaine?

— Non, car vous ne connaissez pas le terrain... Il m'est familier : la partie serait inégale.

— Expliquez-nous vos conditions ; je les ai acceptées d'avance.

— C'est bien simple. Ces messieurs vont compter cent pas, et placer leur carnassière à cinquante. Nous avancerons ou n'avancerons pas l'un vers l'autre jusqu'à cette limite, à notre volonté ; nous tirerons de même.

— Accepté, répondit le vicomte.

En conséquence, nous remplîmes notre office de témoins; l'Italien alla placer Ânthime du côté de la mer, du côté de la prairie Stéphen.

Là, je lui serrai la main.

— Je ne te charge d'aucun message pour elle, me dit-il, puisque, si je succombe, ma mort doit paraître le résultat d'un accident; mais deviens leur protecteur, leur ami, leur frère.

— Je te le promets, répondis-je avec des larmes dans les yeux.

Marasca me rejoignit ; nous nous éloignâmes. La matinée était brumeuse ; il n'y avait pas eu lieu d'en appeler au hasard pour l'avantage du soleil.

— Lorsque vous serez au sommet de cette dune, nous dit Barbejean, vous tirerez deux coups de feu... Au premier, nous armerons nos fusils ; au second, nous serons libres d'en faire chacun l'usage qu'il nous plaira.

Il était évident que ce nouveau genre de duel devait tromper tout le monde^ hormis peut-être l'épagneul qui, ne comprenant plus rien à cette façon de

236 UàNB.

chasser, semblait interroger du regard son maître, et qui, le voyant immobile, se dressa tout à coup devant lui, les deux pattes sur ses épaules.

•— Couche, Ban ! commanda Anthime.

Le pauvre Ban s'étendit à ses pieds, mais avec une plainte inquiète.

Nous arrivâmes au sommet de la dune.

Marasca fît feu le premier: on entendit le bruit sec des deux fusils qui s'armaient.

Après un de ces moments d'émotion qui brisent le cœur, je donnai le second signal.

Les deux adversaires eurent un regard simultané vers le ciel et parurent chacun murmurer un mot, un seul mot... sans doute le nom d'Alice.

Stéphen avança de quatre à cinq pas et tira sur Anthime, dont le feutre gris, frappé par la balle, s'en alla rouler au loin sur la pente sablonneuse.

— Bien ajusté, par ma foi! dit-il imperturbablement. A mon tour.

Il s'avança jusqu'au camier.

Le vicomte agit de même, et, rejetant son fusil, se retourna tout entier vers son ennemi, les bras fièrement croisés sur la poitrine.

L'arme d' Anthime s'abaissa lentement vers lui ; il allait le tuer...

Mais comme se ravisant tout à coup :

— Non, dit-il, ça lui ferait trop de peine à elle I Et, déchargeant presque au hasard son fusil sur

un lapin qui passait à plus de cent pas de là, il retendit roide mort.

Marasca et moi, nous nous précipitâmes vers Anthime, le remerciant déjà de loin, bientôt l'étreignant dans nos bras.

Il n'en était pas ainsi de Stéphen qui, pâle de désespoir et de honte, s'écriait :

— Prenez un autre fusil, monsieur... tir» sur

UANg. 237

moi, tuez*moi. Je n'accepte pas votre générosité... Non, non... je ne Taccepte pasi

— J'étais insulté, répliqua Batbejean avec calme, et je me déclare satisfait, moi... Seulement, je vous en prie, monsieur le vicomte, à l'avenir ne vous moquez plus de pauvres diables qui n'ont pas eu le bonheur de recevoir autant d'éducation que vous.

Puis il alla ramasser son chapeau et disparut en sifflant son chien.

Six semaines plus tard, j'arrivais à Paris, revenant d' Angleterre, où j'avais accompagné le vicomte de Grégory, ^

— Allons-nous tout de suite chez les demoiselles Thévenot ? me proposa-t-il au sortir de la gare.

— Non, lui répondis-je; je n'irai que demain.

Je voulais me trouver seul avec Liane, afln de l'interroger au sujet de Barbejean.

Précisément, comme j'entrais chez les sœurs, Alice allait sortir pour donner une leçon.

Elle était radieuse d'espérance et de joie; elle parut plus jolie, plus charmante encore qu'à Trouville; elle ne me dit que ces quelques mots :

— Je l'ai revu ; dans quinze jours je serai sa femme.

Liane était amaigrie, pâlie, fiévreuse. Il fallait l'égoïste aveuglement du bonheur pour ne point s'apercevoir de l'altération de sa santé, de la morne désolation qui peut-être menaçait sa vie.

— Ah! lui dis-je après un affectueux salut, vous mariez donc vos enfants?

— Oui, répllqua-t-elle avec un sourire tout â la

238 uàns.

fois si triste et si doux qu'il me naYra le cœur. Oui, vous dites bien: mes enfsuitsl ils ont paru le désirer ainsi. Stéphen part ensuite pour un long voyage; il emmènera sa femme.

— Quoi ! vous restez seule ?

— C'est moi-môme qui l'ai exigé. Je ne me sens pas bien depuis quelque temps, mon ami. J'ai besoin de repoSy de calme, d'isolement. Il y a de ces moments-là dans la vie. Je vous Tavouerai même, moi qui d'abord voulais retarder ce mariage, je le presse maintenant de tous mes vœux; j'ai hâte d'en finir.

Sans qu'elle le soupçonnât, je connaissais son secret; je lisais dans ses yeux; j'y lus cette phrase complémentaire :

— Je souffre trop de leur amour ; j'en mourrais !

— Mais, repris-je pour changer notre entretien, vous ne me parlez point de notre nabab de la vallée d'Auge?

— Il est vraiment à plaindre, ce pauvre garçon I fit-elle avec cette pitié profonde qu'on ressent pour une douleur expérimentée par soi-même ; il aimait réellement Alice, et ce doit être bien cruel d'aimer sans espoir. Après votre départ, il à adressé une lettre, écrite avec des larmes, et dans laquelle il racontait naïvement comment cette passion lui était venue, comment elle dominait maintenant dans tout son être. Puis c'étaient des supplications, des protestations, des promesses, un dévoûment absolu, une adoration fanatique. Il terminait en parlant de son immense fortune, non plus pour l'éblouir, — il savait bien maintenant que c'était impossible, — mais pour lui démontrer tout le bien qu'elle pourrait en faire, toutes les charités, toutes les consolations fécondes qu'elle répandrait autour d'elle. « Acceptez mes millions, concluait-il; épousez-les... pour les pauvres, i Oh 1 c'était une lettre touchante, je vous le jure.

UANB. 239

— Et qu'en avez-vous fait?

— J'avais cru devoir ne pas même la montrer à ma sœur. Sous prétexte d'une visite à Césarine, que je savais absente, et qui ne se doute de rien, la chère enfant I je m'étais rendue auprès de son parrain ; je m'étais épuisé l'esprit et le cœur à lui faire entendre raison. Il n'a pas eu le courage de la résignation ; il est venu trouver Alice, et, devant moi, presque à ses genoux, la poitrine gonflée de sanglots, les mains suppliantes, il a répété à peu près les mêmes choses qu il lui avait écrites. Alice a pleuré ; elle ne pouvait davantage.

— Mais enfin, (|ue lui a-t-elle répondu ?

— Qu'elle était fiancée, qu'elle aimait. Il n'est pas d'obstacle plus insurmontable pour les malheureux qui veulent attendrir un cœur épris d'un autre; il n'est pas de réponse plus absolue, plus péremptoire que celle-là!

— Ce pauvre Anthime a-t-il paru le comprendre?

— Oui... et non. Il avait promis de n'y plus songer, d'être raisonnable... mais en s'éloignant il a dit: (c Réfléchissez... ohl réfléchissez encore I :» Pour lui surtout, tenez, il vaut mieux que ce mariage s'accomplisse le plus tôt possible, afin qu'il puisse au moins se dire : a: C'est fini, c'est bien fini ! :»

En prononçant ces derniers mots, c'était pour elle aussi que parlait Liane.

— Après cette scène, repris-je, avez-vous revu M. Barbejean?

— Rarement, bien qu'il ait sollicité, obtenu de nous l'autorisation de venir comme par le passé. Depuis ce jour, Césarine arrivait presque toujours seule et s'en retournait de même. Une ou deux fois, pas davantage, son parrain vint la chercher et resta muet.

240 LUNB.

— Continuait-il à faire grand apparat?

— Non. Il ne venait mAme plus à Trotiville; il avait repris ses allures sauvages ; il semblait cher» cher Toubli dans la fatigue ti dans le péril. La mer était-elle grosse, il s'en allait à la pèche sur un des bateaux dont il est propriétaire, et se plaisait à bra* ver la tempête. A terre^ il montait les chevaux les plus fougueux, les plus indomptables. Un jour enfin, dans les roches villervillaises, il fît une chute terrible. J'allai le voir, c Voyez comme j'ai peu de chance, me dit-il ; je ne me suis pas tué I :»

— Pauvre garçon !

— Fort heureusement, il avait auprès de lui Césarine, qui le soignait avec un admirable dévoûment, avec une tendresse vraiment touchante. Chère et vaillante fille ! Je me sentais déjà pleine de sympa <thie pour elle; je me suis prise à Taimer tout à fait. Le jour du départ, elle a voulu noua conduire ellemême jusqu'à la gare de Pont-l'Evôque; elle m'a dit à l'oreille en me donnant le baiser d'adieu : € Nous nous reverrons bientêt; mon parrain doit me mener cet hiver à Paris. » Espérons que M. Barbejean n'arrivera qu'après le mariage d'Alice et de Stéphen, après leur départ pour l'Italie. Les blessures d'Anthime ne sauraient lui permettre de quitter la ferme avant un mois, et la visite de Césarine me distraira, me consolera de ma solitude. Dans tous les cas, rien que pour la revoir,' je retournerai Tannée prochaine à Trouville... Oh I oui, j'irai..*

En ce moment, Stéphen entra.

Il venait annoncer que toutes les formalités étaient remplies, que le mariage pouvait avoir lieu trois ott quatre jours plus tôt qu'on ne l'avait supposé.

— Tant mieux t dit Liane.

Et, sous un prétexte quelconque, elle nous laissa.

— Je te félicite, dis-je à Stéphen ; tu vas être heureux !

— Ouiy bien heureux... Si tu savais comme je l'aime I

— Mais ton créancier ?

— Marasca Ta vu ce matin.

— A-t-il accepté comme à compte les dix raille francs que nous avons rapportés d'Angleterre?

— Non, mais je n'ai plus rien à craindre à cet égard. Il s'est passé quelque chose d'assez étrange.

— Quoi donc?

— Cet homme a vendu sa créance à un riche dilettante, admirateur passionné de mon talent, et qui me donne pour m'acquitter tout le temps que je voudrai.

— Il se nomme?

— Il ne se nomme pas; il veut rester inconnu. C'est un ami anonyme, un mystérieux protecteur des arts.

— Et tu t'es contenté de cette explication ?

— Assurément. Tu m'en vois même des plus joyeux... Alice, ma chère Alice, une vraie corbeille de vicomtesse !

Je n'insistai pas, de crainte d'assombrir la sérénité de Stéphen.

Mais j'étais loin de me sentir aussi rassuré que lui ; je venais de penser à Anthime.

C'était la veille du mariage.

Alice venait d'essayer sa toilette nuptiale sous les yeux et grâce aux soins de sa sœur. Pauvre liane I Stéphen et moi nous avions attendu dans le salon ;

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nn même cri d'admiration, de ravissement nous échappa à tous les deux.

Jamais plus idéale mariée n'avait souri sous le voile blanc, sous la blanche couronne.

On sonna tout à coup.

C'était Gésarine

Lorsqu'elle se fut à son tour extasiée devant Alice, lorsqu'elle apprit que la noce était pour le jour suivant :

— Oh! s*écria-t-elle joyeusement, comme nous arrivons à propos, comme mon parrain va être content!

— Il est donc à Paris ? m'écriai-je.

*-Sans doute; mais vous savez combien il est discret : il n'a pas voulu m'accompagner aujourd'hui ; il s'y refusera peut-être encore demain. N'importe, je viendrai tout de même, moi... je m'invite I

Le lendemain, effectivement, M^^ Rine était là, mais non point Anthime.

L'heure enfin sonna : nous descendîmes.

Hélas ! au moment même où Stéphen dépassait le seuil de la maison, deux hommes à mine sinistre lui barrèrent tout à coup le chemin.

— Au nom de la loi, dit Tun d'eux, je vous arrête.

La voiture même qui devait mener Stéphen à l'é* glise l'avait conduit à la prison pour dettes.

En s'éloignant, de son dernier regard, il avait pu voir Alice évanouie dans les bras de sa sœur.

La pauvre enfant ne s'était pas rendu compte de cette arrestation inattendue. Sous l'empire de 1 émotion qui était en elle, elle avait pris les gardes du commerce pour des sbires, pour des bourreaux; elle

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avait été frappée comme s'il se fut agi d'une question de vie ou de mort.

Césanne la prit dans ses bras, et, comme elle eût fait d'un enfant endormi, remonta jusqu'à l'appartement avec son précieux fardeau,

Marasca, qui semblait le plus épouvanté de nous tous, courut chercher un médecin.

Alice avait été déposée sur un divan dont les coussins exhaussaient sa tète. Elle restait plongée dans un évanouissement si profond, elle était si pâle, qu'on eût dit une de ces jeunes mortes que l'on enterre en Italie avec leur blanche parure de neige.

Tous les moyens en usage furent vainement employés pour la rappeler à la vie.

^—Sortez, messieurs, nous dit Césarine; il faut que nous la débarrassions de ses vêtements.

Mais à peine avions-nous fait un pas en dehors, à peine Liane avait-elle touché le voile de la mariée, qu'Alice se réveillant tout à coup :

— • Non, dit-elle avec un étrange sourire, avec un vague égarement dans les yeux, non, il va revenir... Je veux rester ainsi... Je veux ainsi l'attendre.

Puis elle se laissa retomber sur les coussins, et parut comme se rendormir.

En ce moment le médecin entra.

Liane voulut lui donner quelques explications.

— C'est inutile : monsieur m'a tout appris, interrompit-il en montrant Marasca qui, livide et tremblant, se tenait sur le seuil.

Alice conservait toujours son effrayante immobilité ; mais, au bruit des pas du médecin, au contact de la miain qui saisit sa main, elle rouvrit les yeux.

Il la contempla, le doigt toujours sur son artère.

Détachant enfin une page de son carnet, il crayonna quelques mots à la hâte, et présentant l'ordonnance à Marasca :

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— Allez me chercher cela, monsieur; hâtez- vous, dit-U.

— .Qael est ce papier? murmura feiblement Alice. EstrcéàStéphen que vous venez d'écrire?

— Oui, mon enfant, répliqua le docteur ; je l'avertis qu'il est en retard, et qu'il a tort.

— N'est-ce pas? (it-elle avec une crédulité souriante. N'est-ce pas que c'est mal à lui? Tout le monde ici l'attend... l'heure se passe... Croyez-vous enfin qu'il va venir ?

— Certainement. Je lui ai écrit en conséquence ; ne vous impatientez pas... soyez tranquille.

— Je le voudrais. Mais j'ai hien mal là... et là. Alice avait montré successivement son front, puis

son cœur.

— On va m'apporier quelque chose qui vous délivrera de ce petit malaise.

— Ah ! tant mieux I... Je voudrais être tout à fait remise quand il arrivera.

— Vous l'aimez donc bien?

— C'est mon devoir, puisque je vais être sa femme . Marasca reparut un flacon à la main.

— Buvez ! s'empressa de dire le médecin à Alice. Et comme elle hésitait :

— Mais buvez donc!... c'est lui qui vous envoie cela; c'est lui qui le veut !

Elle s'empressa d'obéir.

Puis, après un silence :

— Mais ètes-vous donc un médecin? questionnat-elle.

— Moi I se récria- t-il, pas le moins du monde... Je suis un de ses vieux amis. Nous avons bien souvent parlé de vous, allez I c'est un excellent mari que vous aurez là... je vous le garantis : vous serez très-heureuse I

Lui disant cela et bien d'autres choses encore, le

docteur cherchait évidemment à distraire Tattention d'Alice, à gagner du temps.

Elle ne tarda pas à donner des marques de somnolence et finit par tomber dans une sorte de léthargie complète.

Alors seulement le médecin se redressa, respira librement.

-r- Monsieur, fit Liane, au nom du ciel, monsieur, qu'y a-t-il ?

— Chutl... Venez.

Le médecin ne s'arrêta que dans l'antichambre.

Là, car depuis la catastrophe toutes les portes restaient ouvertes, là se trouvait Anthime.

Anthime tellement amaigri, tellement blême, qu'on eût pu le prendre pour un fantôme.

Comment et pourquoi était-il venu? Nous ne songeâmes guère à le lui demander; ce fut à peine si nous nous aperçûmes de sa présence.

Liane et moi, nous ne songions en ce moment qu'à l'arrêt du médecin.

— Eh bien? lui demandâmes-nous à la fois tous les deux.

Tous les trois, car Anthime s'était rapproché, questionnant aussi, et ne paraissant pas moins anxieux que nous-mêmes.

— Eh bien!... répondit le docteur, je l'ai endormie jusqu'à ce soir; c'est tout ce que vous pouvez espérer de la science.

— Mais quel est donc son mal ?

— Un mal qui n'a d'autre remède qu'une contrecrise de joie, que la réalisation du rêve de bonheur interrompu. Si, quand elle se réveillera, son fiancé n'est pas à ses pieds, elle peut devenir folle ; elle peut mourir.

— Grand Dieu I

— Dites plutôt : Dieu bon... car sans lui l'un ou

Tautre de ces deux malheurs aurait pu déjà s'accomplir. Hâtez-vous d'agir pour en préserver son réveil 1

Liane et moi, nous étions atterrés.

Barbejean s'avança vers le médecin, et, d'une voix haletante :

— Monsieur... monsieur, lui dit-il, elle peut être sauvée par le retour de celui qu'elle aime?... Vous m'en répondez ?

— Oui, répliqua le docteur, je vous en réponds, au point que, s'il était là, je la réveillerais immédiatement... je le puis.

— Venez alors... Oh ! venez... venez...

Avant même que nous fussions revenus de notre émotion, de notre stupeur, Anthime et le médecin avaient disparu.

Les indifférents s'étaient retirés, voire même Marasca.

Liane et Césarine priaient, agenouillées auprès du divan sur lequel reposait Alice.

Les derniers rayons d'un soleil d'hiver venaient mourir autour de cette blonde et charmante tète, à laquelle ils formaient comme une céleste auréole.

Je m'étais assis dans un fauteuil tourné vers la porte ; je regardais, j'écoutais, j'attendais.

Personne encore : un profond silence.

Un bruit retentit enfin : Stéphen parut, suivi du docteur.

Derrière eux, dans l'entrebâillement de la porte, on apercevait Anthime.

Césarine et Liane relevèrent la tète et joignirent les mains pour remercier Dieu.

LUMK, 247

Stépben vint s'agenouiller auprèe d'Alice et lui prit la main.

Bien encore ne s'èmut en elle ; elle ne bougea pas.

Le médecin, à son tour, s'approcha de la jeune fillei lui fit respirer un flacon, trotta légèrement ses tempes avec la liqueur qu'il contenait.

Elle eut un premier tressaillement ; un premier souffle s'échappa de ses lèvres.

Puis, lentement, comme en une résurrection , elle entr'ouvrit les paupières , se retourna à demi, s'accouda sur un coussin, chercha du regard autour d'elle, aperçut enfin Stéphen, et se redressant tout à coup, lui mettant les deux mains sur les épaules :

-»-« Ah I fit">elle avec un sourire, te voilà donc enfin ? Mais il est trop tard maintenant pour aujourd'hui.. • Méchant! nous ne pouvons plus nous marier que mardi prochain.

-^ Sauvée ! elle est sauvée I s*écria Stéphen en lui couvrant les mains de baisers et de larmes,

— Sauvée ! fît Alice toute surprise, qui ça... moi? Mais j'étais donc en péril ? mais il s'est donc passé quelque chose? Ah ! oui, oui, je me rappelle comme un mauvais rêve...

-^ Alice I ma chère Alice ! interrompit Liane avec la crainte d'un nouveau danger.

— Non, non, fit le docteur, il n'j a plus rien à appréhender maintenant. Elle peut se souvenir ; elle le doit, ne fût-ce que pour remercier le généreux ami auquel revient tout l'honneur de sa guérîson.

Le médecin venait de montrer Anlhime.

Tous les yeux se tournèrent vers lui.

— Il vient de racheter le captif, poursuivit le docteur ; il vient de rouvrir au fiancé les portes de la prison.

— C'est moi qui les avais fermées sur lui l s'écria

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