‹ Fanfan LatulipeChapitre 3 sur 17 · IV. ^ Vnê amitié de foldati · texte numérisé non relu

IV. ^ Vnê amitié de foldati

Messieurs, reprit le vainqueur de Sébastopol, il ne s'en fallut de guère que je ne touchasse même pas le premier quartier de ma croix.

Le lendemain même du jour où, pour la première fois, elle avait brillé sur ma poitrine, une colonne expéditionnaire dont je faisais partie fut assaillie tout à coup par une nuée de Kabyles, et contrainte à battre en retraite précipitamment.

C'était le soir; la nuit commençait à venir ; le pays était accidenté, boisé. Avec de la promptitude et de l'adresse, on pouvait s'en tirer encore. Mais malheur aux blessés qui restaient en arrière!...

Une balle me frappa : je tombai...

Ainsi que dans un rêve affreux, je sentis toute la bande ennemie me passer snr le corps, puis s'éva • nouir dans le lointain è la poursuite de mes compagnons d'armes.

Quand je rouvris les yeux, je me trouvais seul, seul avec des cadavres.

Cette pensée me vint aussitôt à l'esprit : les Kabyles reviendront pour couper les tètes.

De hautes broussailles s'élevaient de toutes parts autour de moi. A la clarté de la lune qui venait de se lever, j'apercevais dans le fond du paysage les grandes masses sombres d'une forêt que, le matin même, nous avions traversée.

J'ai une mémoire de bête fauve : j'étais- certain de retrouver la route du camp; j'étais sauvé peutêtre!...

Dans cet espoir, je fis un brusque mouvement pour me relever. Hélas ! un cri de désespoir m'échappst tout à coup... j'avais la cuisse cassée!

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— Je suis un homme mort!.., me dis-je en retombant.

Pour comble d'effroi, voift qu'une ombre se dresse tout à coup parmi les cadavres qui m'environnaient et s'avance précisément vers moi.

—'Les Kabyles sont déjà de retour.., pensai -je aussitôt ] ce pe sera pas celui-là, du moins, qui aura ma tête.

En même temps, j'étreignais avec rage mon fusil que je n'avais pas quitté. Jamais ça ne se quitte, dans les zouaves I

L'ombre n'était plus qu'à quelques pas; elle se penchait vers moi.

Je fis un mouvement... j'allais frapper.,.

— Ami !... dit-on en français,

Je regardai mieux : c'était un soldat de la ligne.

Il était blessé* aussi, mais légèrement. Une balle, amortie par la plaque de son schako, lui avait occasionné un long étourdissement. Depuis quelques minutes à peine il avait repris connaissance, examiné les alentours et conclu par un plan de campagne tout semblable au mien. Mais, au moment de se mettre en marche vers la forêt, le cri que je venais de jeter avait frappé son oreille; il s'était rétourné, m'avait aperçu et venait m'oifrir son aide,

— Merci, camarade!,,, lui répondiS'je; merci... je ne peux pas marcher, moil...

— Je vous porterai... fit-il.

Et déjà il me soulevait entre ses robustes' bras,

— Un instant, lui dis-je ; n'publiona pas nos fusils, et surtout force cartouches I.,,

Une dizaine de pauvres diables gisaient autour de nous, mais morts, ceux-là... ou, du moins, n'en valant guère mieux ...

Le camarade vida toutes leurs gibernes 'dans les nôtres. Puis il me mit deux fusils en bandoulière;

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il en prit un de chaque main; il me chargea sur son épaule, et nous partîmes.

Le terrain était rocailleux, hérissé d^obstacles, presque impraticable. Et, d'ailleurs, je ne suis pas léger... N'importe I... il allait lentement; mais il allait toujours.

Quant à moi, j'avais bien aussi mon petit mérite : je ne me plaignais pas, bien que ma cuisse me fit diantrement souffrir.

Rien de trompeur comme les perpectives nocturnes... La forêt, qui nous avait d'abord semblé si prochaine, semblait reculer à mesure que nous avancions.

Le camarade commença bientôt à faiblir.

— Arrêtons-nous un instant^ lui dis-je.

-^ Quand nous serons dans la forêt, répondit-il.

£t^ se raidissant contre la fatigue, il partit de plus belle.

Mais voilà que tout à coup il trébuche et que son genou heurte violemment contre une roche aiguë que lui avaient cachée les broussailles.

Bon gré, malgré, il fallut bien faire halte.

Un ruisseau coulait non loin de là. Le camarade y lava son genou, puis il l'enveloppa avec mon mouchoir; mais lorsqu'il voulut s'essayer à marcher, malgré tous ses efforts pour paraître ingambe, je m'aperçus bien qu'il boitait.

— Âmi,lui dis-je alors, assez de dévoûment comme cela !... Seul, c'est tout au plus si vous parviendrez à en réchapper; avec moi, ce serait impossible. Adieu donc, et bonne chance !...

— Que je vous abandonne ainsi ! ... se récria-t-il ; oh! non... Nous serons sauvés tous les deux ou, s'il faut mourir, nous mourrons ensemble... C'esr Pierre Lecoq qui vous le dit I . . .

Pierre Lecoq... oui, messieurs, un enfant de Yil-

lervillel... Je vois à vos physionomies que sa famille ne vous est pas inconnue ; tant mieux ! Vous comprendrez le pourquoi quand j'aurai fini. Continuons...

La généreuse réponse qui venait de m'être faite m'avait rempli de reconnaissance et d^admiration.

— Mille tonnerres I m'écriai -je, vous êtes un brave garçon... Et si nous en revenons, ce qui ne paraît guère probable, vous aurez en moi un ami, un frère. . . foi de Jean Maubert, dit Fanfan Latulipe.

En effet, messieurs, j'avais oublié de vous le dire, c'est là mon sobriquet de régiment. Si jamais vous rencontriez le 2<» zouaves, et que vous demandiez des renseignements sur Jean Maubert, on ne saurait pas trop de qui il est question, tandis qu'en parlant de Fanfan Latulipe, oh ! ce serait une autre paire de manches...

Mais revenons à Pierre Lecoq...

Nous nous étions serré la main ; nous étions amis et frères maintenant : c'était comme si tous les notaires du monde y avaient passé.

Je ne fis donc aucune façon pour remonter sur son dos ; et, deux heures plus tard, après quelques autres haltes, nous atteignîmes enfin la lisière de la forêt.

Là nous reconnûmes avoir aussi mal calculé l'heure que la distance. Les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel; le jour bientôt allait venir.

Or, pendant le jour, il fallait absolument une retraite sûre.

— As pas peur !... me dit Pierre Lecoq; j'ai notre affaire I... Ce matin, en passant par ici, j'ai remarqué un escarpement rocailleux, embuissonné, dans lequel il y a une ouverture, une grotte. Ça ressemble à certaines falaises de chez nous ; si je puis mettre la

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main dessus^ nous dormirons bien tranquilles làdedans, et jusqu'à ce soir.

Il nous fallut d'abord longer la forêt, pour retrouver la route suivie, le matin, par la colonne expéditionnaire, obliquer ensuite à travers l'épaisse futaie vierge, gravir enfin des roches presque à pic^ et toutes hérissées de ronces et d'épines.

Pour deux hommes valides, c'eût été déjà bien dif&cultueux ; pour deux blessés, dont Tun ne pouvait avancer que sur les épaules de l'autre, c'était presque une impossibilité.

Grâce à l'infatigable dévoûment de Pierre Lecoq, grâce à sa merveilleuse agilité, nous arrivâmes cependant, et nous fûmes payés de toutes nos peines.

Le refuge avait été merveilleusement choisi, ou plutôt deviné. C'était bien une grotte, une grotte étroite et basse, dont le sable moelleux promettait un doux repos, et que des yeux exercés pouvaient seuls découvrir au milieu de l'exubérante verdure qui la masquait de toutes parts.

En avant, et pour ainsi dire suspendue dans le vide, s'arrondissait une étroite plate-fori/te sur laquelle deux ou trois roches, arrêtées par hasard dans leur chute, formaient une sorte de parapet naturel.

Brtsés de fatigue, nous nous étions étendus tous les deux sur cette espèce de balcon. Les premiers rayons du soleil chassaient rapidement la brume matinale et découvraient à nos regards un immense horizon, un magnifique panorama.

C'était d'abord, à nos pieds, la forêt et sa pente rapide, qu'empanachait de toutes parts la luxuriante végétation africaine... Au-delà, la plaine inculte et tourmentée dont nous avions remonté, durant la nuit, l'une des ondulations sauvages et qui s'étendait à perte de vue, ainsi qu'un océan immobile,

FaMFAN LàTUUPE. 39

jusqu'aux montagnes d'un bleu sombre qui finissaient par se confondre dans l'éloignement avec le vague azur du ciel.

Mais nous n^eûmes pas le loisir d*admirer bien longtemps ce magique tableau. Un même cri nous échappa tout à coup... un cri d'angoisse et de terreur!...

Tout au fond du paysage, vers le nord, nous avions vu courir à la surface de la plaine comme un vol de grands oiseaux pareils à des flocons de neige. C'étaient des burnous blancs ; c'étaient les Kabyles f. . .

Immobiles et muets^ retenant notre haleine, nous continuâmes à regarder.

Les Kabyles s'avançaient avec l'allure précipitée de gens poursuivis.

Au bout d'un quart d'heure cependant, ils s'arrêtèrent sur une sorte de plateau buissonneux qui dominait tous les autres mamelons d'alentour. Nous n'eûmes pas besoin de regarder longuement l'endroit pour le reconnaître : c'était là qu'avait eu lieu Tescarmouche de la veille au soir, là que nous avions été frappés tous les deux, là que gisaient encore les cadavres de nos infortunés compagnons.

Le retour des Kabyles ne tarda pas à noui| être expliqué.

Nous les vîmes mettre pied à terre, disparaître un instant parmi les hautes broussailles, puis se redresser tous à la fois en poussant un frénétique hurruh dont l'écho parvint, affaibli, jusqu'à nos oreilles. En même temps ils avaient agité leurs armes.

A la pointe de quelques uns des yatagans, malgré la distance, nous distinguâmes quelque chose d'arrondi... comme des points noirs...

Nous nous serrâmes la main; nous noua étions compris : c'étaient des têtes françaises I

Seulement, mon étreinte à moi fut bien autrement

^0 FANFAN LàTULlPE.

énergique que celle de Pierre Lecoq. Je lui disais ainsi :

— Sans toi, Pierre, il en serait de la tôte du pauvre Fanfan Latulipe ni plus ni moins que de ces iêtes-làl...

Les Kabyles, cependant, paraissaient devoir opérer leur retraite dans une direction diamétralement op(>osée à notre grotte. Déjà la plupart des cavaliers avaient disparu au revers du plateau.

Tout à coup, l'arrière-garde fit volte-face et sembla regarder de notre côté. Surpris, mais sans inquiétude encore, car il était impossible que nous fussions découverts, surtout à pareille distance, nous nous soulevâmes curieusement ; nos regards plongèrent dans la plaine.

L'infanterie africaine, pareille à une avalanche vivante, redescendait au pas de course la pente inclinée du mamelon, et s'empressait à l'appel de quelques retardataires qui gesticulaient à mi-chemin de la forêt.

D'autre part, les cavaliers avaient tous reparu sur le plateau et semblaient attendre, comme tout prêts à se porter au secours de leurs compagnons, s il en éfait besoin.

— ^Qu'est-ce que cela signifie? murmurai -je à demi -voix,

— Devine si tu peux... répondit Pierre. Quant à moi, je n'y comprends rien encore ; mais ça ne me paraît pas tourner à bien pour nous.

EfiTectivement, les Kabyles commençaient à s'approcher de nous, comme en repassant par les mêmes aétours que nous avions dû suivre la nuit précédente.

De plus, ceux qui servaient de guides restaient presque constamment penchés vers le sol et paraissaient suivre une piste.

Cette piste, sans doute, c'était la nôtre.

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— Comment donc peuvent-ils la retrouver ainsi ? murmurai-je à l'oreille de mon sauveur. Sur ce terrain rocailleux, parmi ces épaisses broussailles, les pieds ne sauraient avoir laissé de traces.

Au moment môme où Pierre allait répondre, quelque chose d'humide fît glisser ma main qui se cramponnait au revers de notre rempart.

Je la retirai vivement... Je regardai.

C'était du sang... le mien... celui de ma blessure.

Il y en avait sur la roche par laquelle nous étions arrivés... Un peu plus bas, sur la feuille blanchâtre d'un aloès... plus loin encore, sur une partie sablonneuse de l'escarpement.

Par tout le chemin que nous avions suivi, ces taches fatales devaient se reproduire, et de plus en plus nombreuses, de plus en plus visibles, à mesure qu'elles se rapprochaient de l'endroit où m'avait ramassé Pierre Lecoq.

C'étaient comme autant de jalons qui sûrement allaient conduire les Kabyles jusqu'à notre refuge : nous étions perdus !...

Tout ce que je viens de vous expliquer avec bien des paroles, Pierre et moi, nous nous le dîmes d'un seul regard.

Puis, avec un accent de désespoir, presque de remords, je m'écriai :

— C'est moi qui serai cause de ta mort... Ahl je té l'avais bien dit... si tu m'avais laissé là-bas, si tu t'étais enfui seul, jamais on ne t'eut découvert ici.

— A deux, nous pouvons nous défendre, interrompit-il généreusement.

Hélas I... je dus lui répondre que je n'étais plus bon à rien. Ma cuisse cassée me faisait horriblement souffrir, et de minute en minute le mal semblait augmenter encore. Une fièvre ardente me dévorait; je n'avais plus de forces, plus même d'instinct.

i2 FANFAN LATUUPE.

C'était par un suprême effort que je m'étais soulevé tout à l'heure; maintenant il ne m'était plus possible de bouger de la place où je venais de retomber, la face Contre terre.

— Eh bien I quoi ? fit Pierre, dont rien ne rebutait le courage. Vous autres zouaves, vous avez Thabitude du plat-ventre... tu chargeras les armes, et moi je tirerai... Ça n'est pas plus difficile que ça...

Quelques secondes plus tard, nos cent cartouches étaient empilées à côté de moi, et les quatre fusils chargés appuyaient leur baïonnette à la paroi intérieure de la principale des roches par lesquelles l'entrée de la grotte était défendue.

Lorsque tous ces préparatifs turent terminés, Pierre Lecoq se pencha vers moi, et d'une voix plus grave, surtout plus émue, il me dit :

— Ami Fanfan Latulipe, si j'étais tué et que, par hasard, tu survécusses, il faut me promettre de prendre dans ma tunique, à la place du cœur, une lettre qui se trouve cousue entre la doublure et le drap, et qui ne me quitte jamais. «.^on... jamais I

-— Suffît... Mais la lettre un^ fois dans mes mains, que faudrait-il en taire?

— Aussitôt libre, tu la porteras à la personne dont l'adresse et le nom sont écrits sur l'enveloppe. Me promets-tu cela ?

— Pierre, dis-je en lui serrant la main, je le jure !

— Merci I

Et, se relevant avec l'air satisfait d'un homme qui n'a plus aucune espèce d'inquiétude, il reprit sur un tout autre ton t

— Maintenant, occupons-nous du positif. J'ai là, dans la courroie de mon sac, un demi-pain de munition, et ma gourde est aux trois quarts pleine. Avant le combat.- le déjeûner... Qu'en dis-tu?

Je clignai de 1 œil du côté de la plaine.

FANFÀN LiTUUPB. 43

— Oh... nous avons le temps, fit Pierre, qui venait de jeter un regard par dessus les rochers.

Il posa la miche, puis le bidon entre nous deux^ et, le plus tranquillement du monde^ il s^assii sur le sable.

Afin de reprendre quelques forces^ je mangeai et je bus aussi.

Vous me croirez si vous voulez, messieurs : le repas ne fut pas plus triste qu'un autre, bien au contraire. Quelque désespérée que semblât la situation^ nous avions tous les deux bon espoir au cieur.

A la base des pierres écroulées qui nous abritaient, les ronces et le lierre remplissaient quelques légers interstices. L'une de ces meurtrières naturelles fut complaisamment dégagée par le couteau de mon brave compagnon ; désormais je pus aussi tout voir*

L'avant-garde des Kabyles arrivait à la lisière de la forêt ; le plus gros de leur infanterie se massait sur la plus rapprochée des ondulations de la plaine; dans le lointain, on apercevait les cavaliers qui, bien qu'au pas, s'avançaient à leur tour.

Il était évident que des éclaireurs, cachés par l'épaisseur du feuiflage, déjà battaient nos approches.

Au moment même où Pierre taisait disparaître le restant de son pain sec et Thumectait des dernières gouttes du bidon, un froissement de bois sec et de feuilles mortes monta des profondeurs du ravin jusqu'à nos oreilles anxieuses.

— Attention I... dit Lecoq, qui, se redressant sur un genou, étendit le bras vers la première des carabines, et désormais conserva l'attitude reployée d'un chasseur à Tafi'iït.

La main toute prête à recevoir l'arme aussitôt qu'elle serait déchargée, j'avançais la tète, à la façon des serpents^ vers l'espèce de lunette qui venait de m'ètre ouverte au niveau du sol, et mon regard

a FANFAN LÀTULIPE.

plongeait aussi dans les flots de verdure que le vent du matin agitait de toutes parts au-dessous de notre refuge encore ignoré.

Bientôt cependant, à la place sablonneuse dont je vous ai parlé tout à l'heure, un Kabyle s'avança, découvrit la tache de sang, et se retourna pour faire signe à deux autres éclaireurs qui ne tardèrent pas à le rejoindre et à constater avec lui la continuité de la piste.

Puis tous les trois, sans bruit, avec précaution, presque en rampant, ils reprirent l'ascension de l'escarpement.

Un peu plus haut, la même scène se répéta devant l'aloès ensanglanté;

Le moment terrible approchait ; déjà la carabine de Pierre Lecoq montait lentement vers une des échancrures de la roche qu'il avait choisie coinme bouclier.

C'était au revers de cette même roche qu'il y avait aussi des traces de sang.

Les trois Kabyles les aperçurent tout à coup et devinrent aussitôt immobiles.

Un seul instant de réflexion suffisait pour leur faire comprendre qu'il était inutile de chercher plus loin.

Effectivement, l'étroite esplanade qui s'avançait au-devant de la grotte était à peu prés semblable â ces balcons suspendus au milieu d'une haute et large muraille vénitienne. Impossible de monter plus haut ou de fuir par les côtés. Noos étions découverts.

A peine cette conviction se fut-elle formée dans l'esprit des Kabyles^ qu'ils jetèrent simultanément un cri de triomphe.

Puis, jaloux de conserver à eux seuls tout l'honneur de la prise, et croyant d'ailleurs n'avoir affaire qu'à un blessé, ils bondirent vers la grotte, ainsi que des tigres certains de leur proie.

FANFAN LàTUUPE. â&

Pierre Lecoq fit feu une première fois, puis une seconde, puis une troisième presque en même temps.

Les trois Kabyles tombèrent... un seul se releva et, bien que trèsH§videmment blessé, s'enfuit en donnant l'alarme.

— Bien tirél... m'écriai-je joyeusement. Si nous mourons ce soir, il ne sera pas dit du moins que ce sera sans avoir expédié des courriers en avant.

— Ce qu'il y a de certain, fît Pierre Lecoq, c'est que nous voilà toujours quelques instants gagnés; ils y réfléchiront à deux fois maintenant.

En efiet, durant une heure environ, nous restâmes parfaitement tranquilles. Plus un bruit dans la forêt, plus un burnous à l'horizon. On eût dit que toute la nuée africaine s'était évanouie avec les brumes du matin.

Mais tout à coup, de chaque roche, de chaque buisson, pour ainsi dire de chaque arbre, un homme s'élança, déchargeant au hasard sa longue carabine et se précipitant, avec d'effroyables cris, à l'assaut.

Vous dire avec quel sang froid, avec quelle merveilleuse rapidité de mouvements Pierre Lecoq fît face à l'orage, ce serait impossible.

A chaque seconde, pour ainsi dire, il tirait, et à chaque coup tombait un Kabyle.

Quant à moi, si je n'avais plus qu'une jambe de valide, jç prouvais du moins que je n'étais pas manchot. Toujours couché à plat ventre, sans cesse je chargeais et je rechargeais les fusils avec la prompte régularité d'une machine à vapeur.

Les assaillants durent croire qu'ils avaient affaire ' à une vingtaine de Français, peut-être plus.

Il en résulta dans leur attaque une certaine hésitation; déjà même quelques-uns d'entre eux reculaient.

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Mais un de leurs cheb éleva sa voix^ sans doute toute-puissante, et les plus braves se ruèrent avec un redoublement de fumeur à l'escalade de la montagne»

Quelque multipliées que furent nos balles, elles ne pouvaient suffire à arrêter l'ennemi. Une dizaine de Kabyles parvinrent jusau*aui^ roches, et, agiles comme autant de jaguars, ifs y grimpèrent aussitôt.

C'est alors au'il fallut voir Pierre Lecoql... Ne pouvant plus tirer, il frappait de la baïonnette en veux-tu en voilà; puis, retournant son arme, il s'en servit ainsi que d'une massue, et seul contre tous, de l'autre côté de notre rempart de granit il en éleva bientôt un second de cadavres.

Electrisé, galvanisé par un tel spectacle, je trouvai moyen de me redresser sur la seule jambe qui pût me soutenir, et de la baïonnette comme de la crosse, je me mis à combattre aussi tout à coup.

Miracle I L'apparition de mon uniforme suffit pour transformer nos terribles ennemis en autant de lièvres effarouchés. Ils disparurent comme par enchantement, et qui plus est, selon toute probabilité, ils allèrent dire à leurs compagnons que la grotte était défendue par tout un détachement de souaves.

Sans nous dire un mot. Pierre et moi, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre.

Chacun avait reçu quelques petites égratignures, et, dans cet embrassement, notre sang se mêla : bien mieux encore qu'une mèr^ commune; c'est là ce qui fait les frères.

Puis il m'aida à me recoucher sur le sable, et se rasseyant à mes côtés, mais sans perdre de vue les alentours :

— Ouf!... fît-il, reposons-nous un peu. Là, franchement, je commençais à en avoir bien besoin.

Une heure environ s'écoula, durant laquelle rien

FiNFAN LàTULlPB. il

ne vînt troubler notre victoire. Pas un murmure humain, pas un sjgrne menaçant danK la forêt; on eût dit une seconde fois qu^elle était redevenue déserte.

Mais ce calme trompeur n'endormait nullement notre vigilance; d'un instant à l'autre nous nous attendions à être attaqués de nouveau.

Effectivement, tout à coup, mais sans qu*aucun ennemi se montrât, une vive fusillade s'éleva des profondeurs de la forêt, et des millions de balles nrent à l'entour de nous voler en éclats les rochers.

Les Kabyles avaient changé de tacti(|ue. Rusés Qt patients désormais, ils s'étaient dissémmés derrière tous les accidents du terrain, à l'abri de tous les gros arbres, et^ faisant pleuvoir sur nous une incessante mitraille, ils nous entouraient d'un cercle de feu. C'était un siège dans toutes les règles.

— Merci de l'honneur ! fit ironiquement Pierre Lecoq, qui, dorénavant ménageant ses coups, ne tirait plus que lorsqu'il entrevoyait un bras, une jambe, un œil, un pli de vêtement se dégager tout à coup des onduleuses masses de feuillage qui lui ca*chaient les tirailleurs ennemis.

Néanmoins, à certains bruits <^i presque à chaque coup montaient jusqu'à mon oreille, il m'était facile de deviner qu^ nerre perdait rarement une de nos

balles.

Quant à celles des assaillants, quelque nombreuses qu'elles fussent, nous n'en avions rien à redouter derrière l'indestructible rempart dont la nature avait fortifié notre grotte.

Mais un autre danpfer nous menaçait ; je ne tardai pas à me voir contraint de dire à Pierre :

— Attention I.,. nous n'avons bientôt plus de cartouches.

— Quand j'aurai brûlé la dernière, répondit-il

héroïquement, nous mourrons s'il le faut, mais nous ne nous rendrons pas.

Et il abattit un Kabyle dont la tète venait de se montrer entre deux cèdres.

Un quart d'heure plus tard, nos quatre fusils étaient chargés; mais il ne me restait plus qu'à me croiser les bras.

Pierre, que je venais de mettre au fait de la situation, eut un sublime mouvement de colère.

Mais s'interrompant tout à coup, et avec une stupéfaction soudaine :

— En voici bien d'une autre... dit-il, les balles nous arrivent donc maintenant du ciel ?

Et il me montrait un éclat qui venait de sauter à la paroi intérieure de la roche placée devant lui.

La trace du coup de feu était évidente. Tout d'abord, cependant, je voulus répondre :

— C'est impossible !... Comment expliquerais -tu que...

Je n'achevai pas.

Une seconde balle, irrécusablement tirée d'en haut, venait de s'enfoncer dans le sable à quelques lignes de mon visage.

Je tournai vivement la tète et reconnus dès le premier coup d'œil qu'il n'y avait rien que de trèsnaturel dans ce nouveau genre d'agression.

La montagne s'élevait perpendiculairement audessus de la grotte jusqu'à une certaine hauteur, puis se perdait obliquement parmi des broussailles, au milieu desquelles croissaient quelques chênes rabougris, à demi-suspendus en dehors de l'abîme.

Sur la souche saillante de l'un de ces arbres, un grand diable de Kabyle était assis à califourchon et rechargeait précipitamment son long fusil.

Gomment était-il parvenu à se percher ainsi?..;

FANFAN ULTULIPE. 19

Comment ne nous avait-il pas déjè tués tous les deux?... Là seulement était le miracle.

A peine avais-je eu le temps de faire ces réflexions, que déjà l'affreux Kabyle mettait en joue mon brave Pierre Lecoq.

— Garde à toi! lui criai-je vivement, ou tu es un homme mort I

Il se rejeta de côté... j'entendis et je vis la balle traverser un pli flottant de sa tunique.

— Merci !.^. me dit à son tour Pierre Lecoq.

Et il s^apprêtait à mettre en joue le Kabyle, qui rechîïrgeait une quatrième fois son fusil.

T— Minute ! criai-je. Il n'a pas besoin de se tirer horizontalement, celui-là; je m'en charge. Atoideux de nos dernières cartouches pour continuer de tenir en respect ceux d'en bas, à moi ces deux autres prunes pour déloger le vilain oiseau de proie de làhaut... Ne t'en occupe plus... son compte est clair... As pas peur !

Tout en disant cela, j'avais fait un saut de carpe ; malgré l'atroce souffrance de ma jambe rompue qui sembla se détacher du tronc, je me retournai sur le dos.

Puis je saisis l'un des deux fusils que je m'étais adjugés, et dans cette position plus qu'étrange j'épaulai perpendiculairement; je tirai.

Un cri tie bète fauve passa au-dessus de nos têtes, et l'arme du Kabyle tomba à nos pieds.

Quant à lui, au mouvement tout particulier qu'il venait de faire, j'avais compris qu'il était blessé exac* tement de la même façon que je l'étais moi-même.

— Cuisse pour cuisse! m'écriai-je narquoisement.

Et, profitant de l'instant où il découvrait son corps pour le traîner hors de notre vue, je lui lâchai mon second coup de feu<

50 FaNFAN LiTULIPE.

La balle, cette fois, l'atteignit en pleine poitrine, et il suivit le même chemin que son fusil.

Mais, avant d'arriver à la plate-forme, son regard avait plongé dans la grotte, et sa voix expirante avait retrouvé assez de force pour crier en arabe :

— Ils ne sont que deux !

Si ces mots avaient été entendus des assiégeants, nous étions perdus.

— Examine au dehors! dis-je vivement à Pierre Lecoq, tandis que moi-même je m'empressai de fouiller le cadavre.

Mon Kabyle avait sur lui près de cinquante cartouches.

— Voici nos munitions renouvelées ! m'écriai-je avec joie. Nous pouvons nous défendre.

— Regarde à ton tour I répondit Pierre avec un geste de désespoir.

Et il m'aida à me soulever jusqu'à la hauteur du parapet.

A la surface des broussailles desséchées par le soleil d'août couraient çà et là de légères fumées, parmi lesquelles commençaient à crépiter des gerbes d'étincelles.

Pierre et moi nous nous regardâmes, terrifiés et béants.

Bientôt un premier arbre s'enflamma, puis un second, puis un troisième.

Plus de doute, les Kabyles avaient mis le feu à la forêt; — nous allions être enflammés, grillés, sans aucun espoir de secours.

Oh I ce fut un terrible moment, messieurs, je vous le jure.

Le vent soufflait avec force, et précisément dans la direction de notre refuge. Aussi les flammes montaient rapidement, et se penchaient, et s'allongeaient, et se concentraient vers nous.

FANFAN LATL'LIPE. 51

Des tourbillons d'épaisse fumée s'élevaient de toutes parts, et parfois, s'engouffranl dans la grotte, revenaient aussitôt sur eux-mêmes, comme afin de nous envelopper plus complètement encore.

Bien que les Kabyles demeurassent de plus en plus invisibles, leurs clameurs triomphantes nous arrivaient à travers l'incendie, qui grandissait et se rapprochait toujours.

Pierre Lecoq allait et venait sur l'étroite esplanade, ainsi qu'un lion furieux dans une cage de fer. Quant à moi, je restais immobile : je me croyais le jouet d*un horrible rêve.

Tout à coup les flammes firent irruption sur l'esplanade. Aveuglé, suffoqué déjà, je me sentis tomber en arrière, et, cette fois, pour mourir.

Il y eut encore en moi le dernier effort de la lampe prête à s'éteindre. Je rouvris les yeux ; je criai ; je voulus écouter si rien ne répondait à mon dernier appel.

Il me sembla que le clairon chantait au lointain la marche des zouaves, puis qu'une fusillade toute française ébranlait la base de la montagne. — Il me sembla que le nuage dans lequel nous étions comme ensevelis se déchirait tout à coup, et qu'à travers cette échappée j'apercevais dans la plaine les burnous blancs qui fuyaient de toutes parts, et les pantalons garance qui leur donnaient la chasse... Il me sembla enfin que Pierre Lecoq me chargeait de nouveau sur ses épaules, et que nous traversions en courant la forêt tout en flammes !

Puis je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, je ne sentis plus rien : —j'étais évanoui, j'étais mort !

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