‹ Fanfan LatulipeChapitre 4 sur 17 · V. — La commission embarrassante · texte numérisé non relu

V. — La commission embarrassante

Quand je revins à moi, j'étais couché sous une tente d'ambulance; Pierre Lecoq se tenait debout à mon côté, et, le doigt sur les lèvres, il me disait :

— Ta jambe est remise de ce matin; tiens-loi tranquille, et dans trois mois tout au plus tu pourras reprendre ta place dans les rangs...

— Mais les Kabyles? murmurai-je de plus en plus étonné.

— Nous avons été crânement vengés, va 1

— Mais l'incendie?

— J'en ai été quitte pour être un peu roussi, et toi idem. Mais c'est égal, quand les camarades sont arrivés à notre secours, il était temps !

Dans tout cela je n'avais compris qu'une chose : c'est qu'une seconde fois Pierre m'avait sauvé la vie.

Je me soulevai ; je pris à deux mains la bonne et franche tête qu'il penchait vers moi, et je l'embrassai au front.

Puis, épuisé par cet effort, je retombai demi-évanoui.

Le lendemain, à mon réveil, Pierre était encore là, de même les jours suivants, et ainsi de suite... toujours avec d'amicales et souriantes paroles.

Lorsque les premiers pas me furent permis, ce fut au bras de Pierre Lecoq que je les essayai. Il me soutenait, il m'encourageait, il m'égayait, ainsi qu'une mère son enfant malade.

Durant toute ma convalescence, cet affectueux dé* voûment ne se démentit pas.

Trois mois plus tard, ainsi que Pierre me l'avait prédit, j'étais devenu Fanfan Latulipe comme devant. Vous dire avec quelle émotion je me retrouvai^

Tanne au bras, à mon rang, sous notre drapeau, ça ne se pourrait pas.

Oh ! sitôt libre, je m'en fus au pas de course vers celui à qui je devais tout ce bonheur-là ; je l'entraînai vivement à Técart.

C'était le soir, au bord de la mer. Nous étions assis sur les roches, à peu près comme nous voici maintenant. Je pris la main de Pierre Lecoq, et je lui dis :

— Je n'ai jamais connu ni père ni mère, ni frère ni sœur ; je n'ai jamais aimé personne : je ne me croyais même pas capable d'aimer. Erreur, Pierre ! . . . Tou^sles sentiments humains existaient en moi ; seulement ils dormaient. Tu les as réveillés tous à la fois; ils se sont confondus en une seule affection toute neuve, tout entière, et à toute épreuve. Pierre, en veux-tu ? *

Il me répondit :

— Déjà, depuis trois mois, ne sommes-nous pas frères ?

Et nos quatre mains se serrèrent.

Je n'étais pas encore satisfait cependant.

— Pierre, repris -je, deux frères doivent servir dans le même régiment : faut entrer aux zouaves...

— Va pour les zouaves !... consentit-il.

Pas plus tard qu'au bout d'une semaine, c'était fait. A partir de ce moment-là, nous ne nous quittâmes guère plus que les deux doigts de la main. On nous appelait au régimpnt les jumeaux siamois, Oreste et Pylade, saint Roch et son chien, saint Antoine et son... tous les autres sobriquets enfin qui servent à plaisanter une amitié de soldat.

Nous ne nous fâchions nullement, au contraire. On finit par s'habittier à notre fraternité : je crois même qu'on la comprit. C'était un si brave garçon que Pierre Lecoq ! Aussi je lui étais dévoué, mes-

sieurs, mais là... dévoué... comme je ne peux pas vous le dire.

Chez Pierre, c'était la même chose. Parfois, cependant, il me disait :

— C'est trop, mon pauvre Fanfan, c'est trop. Je ne peux vraiment pas te rendre la pareille. J*ai un père à aimer, moi... c'est le meilleur des hommes I J'ai ma mère... une sainte et digne femme. Et puis. . .

Il s'arrêtait ; il hésitait.

Moi, je me mettais à sourire, et j'ajoutais à demivoix :

— Et puis... elle?

— Oui, elle!...

Et son regard, humide de tendresse, devenait tout rêveur.

Mon amitié profitait de ce silence pour continuer d'être indiscrète.

— Elle... disais-je, c'est sans doute la personne à laquelle était destinée la lettre cousue dans ta tunique de voltigeur.

— Elle est maintenant dans ma veste de zouave, disait vivement Pierre Lecoq ; elle est là toujours, et si je venais à mourir, je compte sur ta promesse.

— Et tu as raison d'y compter. Si jamais il le faut, j'irai ; mais. Dieu aidant, je n'aurai pas à faire celte commission-là I Si quelque jour je vais dans ton village, ce sera avec toi. Tu me la montreras alors, elle... et ce sera ma sœur.

— Oh ! disait alors Pierre, tu n'auras pas de peine à l'aimer : elle est si douce, elle est si bonne !

Puis, la confiance arrivant peu à peu, Pierre Lecoq me dépeignait la fiancée de son cœur; ilmeracontait l'histoire de ses amours... des amours de paysans, messieurs... quelque chose de simple et de touchant... quelque chose qui vous faisait tout à

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la fois rire et pleurer... comme... Tenez.... pendant ma convalescence, Pierre m'avait lu un petit livre qui s'appelle Paul et Virginie,.. Eh bien I ses amours, c'était ça!,..

Tant et si bien que je me pris d'avance à aimer Savinienne.

C'est le nom de la fiancée de Pierre. Je vois que vous la connaissez, messieurs... Tant mieux! vous me donnerez un bon conseil ; peut-être même m'aiderez-vous un peu dans la douloureuse mission que j'ai à remplir auprès d'elle....

Oui, messieurs, ce qu'avait prévu Pierre Lecoq est arrivé.

C'était quelques jours avant la prise de Malakoff, durant une de ces terribles nuits qui, pour tant de braves garçons, devait être la vie éternelle... Comment rien ne nous avertit-il de ces choses-là, mon Dieu! Ce jour-là, précisément, nous étions si gais! nous formions de si riants projets d'avenir !

Adossés face à face dans la tranchée, nous avions passé toute la première partie de la nuit à causer de Villerville et de Savinienne... Trois jours encore, et Pierre aurait fini son temps!... La ville serait prise alors ; la guerre serait terminée ; je demanderais un congé ; je partirais avec Pierre ; nous arriverions tous les deux en Normandie, à Villerville, par une matinée comme celle-ci... et coetera.

Nous étions si bien en train de rêver que moi^ qui ne connaissais ni la chaumière ni le village, je les voyais par les yeux de Pierre.

Oui, messieurs, j'ai vu cette nuil-îà le père et la mère Lecoq... Ils embrassaient d'abord leur fils, puis c'était mon tour. On m'accueillait en me choyant aussi comme un enfant de la maison. Jeunes et vieux, tous les parents accouraient, tout le village, et c'étaient des cris et des pleurs de joie. Quel ta-

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bleaui... Savinienne enfin paraissait; elle et Pierre tombaient dans les bras Tun de l'autre. Que de bonheur I Huit jours après c'était la noce. Tout le pays semblait en t'ôte. J'étais le garçon d'honneur. On riait, on dansait, on chantait. Quel beau jour ! Hélas ! au moment où, Pierre et moi, nous achevions ce beau rêve, les Russes font une soudaine attaque. On se bat corps à corps, dans la nuit... quelque chose d'horrible I Nous en sortons sains et saufs; les Russes fuient. Nous nous élançons des premiers à leur poursuite ; tout semble termmé. Un dernier coup de feu retentit; Pierre tombe... je m'arrête aussitôt... je me penche vers lui... je le prends dans mes bras... je veux l'emporter...

— Ce n'est pas la peine, me dit-il : je suis frappé à mprt... Jean, souviens-toi de ton serment I

Je repose aussitôt mon pauvre Pierre sur le sol ensanglanté... Je le regarde de plus près... Une balle a traversé sa poitrine, et sa pâleur, son regard, le tremblement convulsif qui agite déjà ses membres raidis» tout me confirme, hélas ! l'affreuse vérité.

— Jean... répète le moribond, souviens-loi... je t'en supplie !... la lettre...

Eperdu, fou de douleur, je ne fis ni une ni deux': je déchirai avec mes dents la veste du pauvre garçon; je pris la lettre, et, la lui montrant, tandis que mon autre main s'élevait vers le ciel noir :

— Pierre, lui dis-je, tu peux mourir tranquille : ton dernier vœu sera rempli, je te le jure !...

Il n'avait déjà plus la force de me répondre. Sa main serra la mienne ; son regard m'adressa un dernier adieu; sa voix expirante retrouva la force de murmurer encore ce nom chéri :

— Savinienne... Savinienne...

Puis, l'œil éteint, la tête retomba... C'était fini : Pierre, mon pauvre Pierre était mortl...

Jamais... non, jamais^ messieurs... jamais homme n'a souffert, n*a pleuré comme je pleurai, comme je souffris en ce moment-là. Maintenant, maintenant encore, rien qu'à ce souvenir, mon cœur se brise, mon cerveau bout, ma poitrine est toute pleine de sanglots que je ne peux pas retenir davantage... Ah! ma toi, tant pis... ne vous moquez pas de moi, messieurs... il faut que je pleure mon pauvre Pierre Lecoq*

Et le zouave se mit à sangloter comme un enfant, comme une femme, lui, Jean Maubert, lui, Fanfan Latulipe... C'était quelque chose de navrant à voir que ce désespoir de soldat.

Tous nous nous rapprochâmes de lui. Ce fut à qui chercherait sa main, lui dirait quelque consolante parole et semblerait compatir à sa douleur. Sir Reginald surtout était profondément ému. Il avait suivi avec un ardent intérêt toutes les phases du récit de son cher zouave; il semblait s'éprendre pour lui d'une passion tout anglaise ; en le voyant pleurer, je crois même qu*il pleura. Cette flegmatique nature était en même temps si tendre !

Jean Maubert, enfin, reprit son empire sur luimême : il essuya ses yeux du revers de sa manche ; il refoula ses sauiîlots par un geste énergique, et brusquement, mais d'une voix désormais gutturale et saccadée, il reprit :

— Tout ça, ça n'est pas ça ! Faites excuse, messieurs, et accordez-moi un peu de patience encore : j'arrive à la fin.

J'étais donc resté près du cadavre de Pierre Lecoq, agenouillé, penché vers lui, comme pour en attendre encore une parole : je n'avais plus conscience de rien autre chose que du malheur qui menait de m'ar river...

Une vive fusillade me rappela à la raison.

Presque aussitôt les camarades, qui avaient continué la chasse aux Russes, repassèrent près de moi, poursuivis à leur tour, et me criant :

— Alerte ! voici Tennemi qui revient en force. Alerte I...

Il n'y avait pas une minute à perdre. J'embrassai une dernière fois mon pauvre Pierre; je lui pris sa croix (il avait été décoré l'avant-veille I) ; je la réunis à la lettre, et je rejoignis les camarades, mais non sans m'ètre dit à part moi :

— Je ne te dis pas encore adieu, Pierre; je reviendrai demain, quand on enterrera les morts, et c'est moi-même qui te rendrai les derniers devoirs.

Malheureusement, je ne pus accomplir cette promesse. Quelques minutes plus tard, le combat s'engageait de nouveau. J'étais blessé, transporté à l'ambulance.

Quand je revins à moi, huit jours déjà s'étaient passés depuis la fatale nuit de la mort de Pierre. Il ne me restait plus qu'à remplir la triste mission dont il m'avait chargé. Mes blessures ne me retenaient que momentanément ; il y en avait une qui me rendait ma liberté : c'était celle que vous connaissez déjà, celle qui m'est commune avec mi lord... Je venais d'être amputé de deux doigts à la main droite. J'obtins donc mon congé. J'allai dire une prière sur la terre fraîchement remuée qui devait recouvrir mon ami Pierre, puis je m'embarquai sur le navire qui devait me ramener en France. Il y a quinze jours de cela, messieurs... et me voici.

Vous savez maintenant ce qui m'amène à Villerville : vous connaissez la famille de Pierre ; vous connaissez Savinienne. Un bon conseil, s'il vous plaît. Hier encore, la commission me semblait facile ; je n'y avais pas réfléchi. Mais en approchant du village,

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en pensant à ce pauvre père, à cette vieille mère, à cette malheureuse jeune fille, qui ignorent encore le coup dont ils sont frappés, qui sans doute attendent le retour de celui qui ne reviendra jamais, une terrible angoisse s'est emparée de moi; je n'ose plus avancer : j'ai peur!

Je voudrais m'introduire dans la maison sans être contraint à expliquer tout de suite ce qui m'y amène ; je voudrais dire la chose à peu près, en douceur, de façon à ne tuer personne.

Mais comment m'y prendre?... comment?...

Sir Reginald Wilson se leva tout à coup et, interrompant le soldat :

— Je viens de reprendre mon logis de l'an dernier chez le père Lecoq, dit-il ; il y reste maintenant une chambre inoccupée, la chambre d'Edith... Je vous l'offre, comme un ami à un ami. Vous y resterez tant que bon vous semblera ; vous ferez connaissance avec la famille Lecoq ; vous vivrez pour ainsi dire dans son intimité, et quand le moment sera venu de parler, vous parlerez...

Avant que le zouave eût répondu, nous nous écriâmes tous à la fois :

— Et, en attendant, monsieur Jean Maubert, vous viendrez tous les jours ici ou ailleurs, là où nous serons, car, de même que sir Reginald, nous sommes tous vos amis...

Le zouave accepta franchement cette double proposition ; puis, après quelques dernières minutes de franc et cordial entretien, il suivit sir Wilson, et nous les vîmes disparaître tous les deux au-delà des pommiers.

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YI. — La famille Lecoq.

Le père Lecoq approchait de la soixantaine. Il avait été fioldat, puis douanier. Trois cents et quelques francs de retraite, quelques ares de terrain qui lui venaient de sa femme, deux maisonnettes dont il occupait Tune et dont il louait l'autre aux baigneurs, telle était toute sa fortune. Avec cela, quand on est philosophe, on peut vivre heureux sur la côte normande. Or, le père Lecoq était un vrai Socrate de village : quel que fût son sort, il s'en était toujours montré satisfait. Sa sobriété, son esprit d*ordre étaient devenus proverbiaux dans la commune. Les médisants l'accusaient d'avarice, mais il ne méritait qu'à demi ce reproche. Que voulez-vous? on n'est pas Normand sans aimer un peu l'argent...

Ce qu'aimait surtout le père Lecoq, c'était sa terre et ses bâtisses. S'il économisait sou par sou, s'il s'imposait souvent de petites privations, c'était uniquement pour agrandir le patrimoine qu'il comptait laisser à son fils. Avancer de quelques toises la haie du jardin, ajouter un étage a l'une des deux maisonnettes, voilà quelles avaient été les grandes ambitions, les grandes joies du père Lecoq. Mais il n'aurait pas voulu de cent arpents au prix d'une improbité quelconque. Le sentiment du devoir, le respect de la loi étaient énormément développés dans l'étroit cerveau de cet honnête vieillard. Il avait même conservé la religion des anciens usages, et, sous le rapport de certains préjugés provinciaux, il était d'une rigidité qui touchait presque au fanatisme.

C'était un homme d'un autre âge; c'était une sorte de puritain villageois.

Chez les vieux paysans, l'extérieur répond presque toujours au caractère. Pierre Lecoq était grand, ,. sec, osseux, un peu voûté, presque chauve. Ses traits , rudement accentués, rappelaient certains types de Charlet. Son front fuyant, ses gros sourcils, ses grands yeux d'un bleu froid, son nez légèrement busqué, ses lèvres minces et son menton droit lui composaient une physionomie prudente, sévère et tenace. Dans son regard, dans son sourire, il y avait cependant une grande bonté, et les quelques mèches de cheveux blancs comme neige qui bouclaient sur le collet de sa veste achevaient de lui concilier tout à la fois la sympathie et le respect.

La mère Lecoq était Tantithèse vivante de son mari, pour lequel elle professait une vénération presque enfantine. C'était une petite femme rondelette etguillerette, qui devait avoir été fort jolie dans sou temps, et dont les traits un peu naïfs dénotaient une douceur, une indulgence et une tendresse infinies. Elle avait quelques années de plus que le père Lecoq, auquel elle n'avait jamais dû causer un chagrin et dont elle exécutait toutes les volontés avec une obéissance passive. C'était peut-être la seule femme dont personne ne nous aurait dit du mal dans le village : elle n'y comptait que des amis. Quant aux étrangers, il leur suffisait d'un seul regard pour l'aimer tout de suite, cette bonne ,et obligeante petite vieille dont toute la personne était un sourire.

Ce matin-là, à l'heure de la marée descendante, le père Lecoq était sorti pour aller visiter les lignes qu'il tendait ordinairement sur le sable, et qu'allait découvrir le flot.

Sa digne compagne l'avait escorté jusqu'à la barre de l'enclos; puis,Jorsqu'il avait disparu â l'angle du chemin, elle était rentrée dans la maison, avait soigneusement refermé la porte qui donnait du côté

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Ç. ? hâtant de toute la vitesse que lui

^ Tand âge, elle était allée ouvrir

du verger ; elle avait fait un signe

>rs, et les bras ouverts, l'œil bril-

avait attendu.

jwux, un cri d*enfanl avait déjà répondu

.^pei de la mère Lecoq, qui s'accroupit aussitôt

et reçut sur son sein une charmante petite fille de

trois ou quatre ans à peine.

Derrière l'enfant, une jeune paysanne entra...

Cette jeune paysanne, c'était Savinienne.

Cette enfant, c'était la fille de Savinienne et de Pierre. Eh!... mon Dieu... oui... disons-le tout de suite. Il y avait eu une faute. C'est malheureusement l'histoire de bien des amours villageois. Que voulezvous? on s'est connu dès l'enfance... ensemble on a grandi... on commence à s'aimer sans le savoir. La liberté des champs, les fréquentes rencontres dans la solitude creusent un invisible piège sous presque chaque pas des fillettes. Elles veulent rester sages cependant... Elles se sont bien juré de ne goûter aux fruits de l'amour que sur l'arbre du mariage... mais le diable est si malin!... Un jour d'orage, on se réfugie dans la grange, et l'on ne s'y trouve que . deux !... Une nuit, on revient de l'assemblée voisine avec Jeannette et François ; Jeannette et François disparaissent tout à coup, et Ton reste seul dans le bois !... C'est par une de ces douces soirées où tout est tentation, enivrement, amour... que dirai-je encore?... on n'a pas vingt ans 1...

A quelque temps delà, la conscription arrive. Le naïfséducteur tiredu sac un mauvais numéro : il faut partir. Mais, au retour, il épousera : c'est l'usage. Personne ne songe à faire rougir la pauvre jeune fille, pas même les vieilles ni les vieux : la même chose leur est peut-être arrivée jadis, ou bien peu s'en est

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fallu... M. le curé lui-même ferme les yeux ou bien se contente de dire à la délinquante :

— Tiens-toi bien, ma fille I... Tu dois être doublement réservée maintenant, et pour expier le passé et pour mériter l'avenir. . .

Presque toujours il tn est ainsi : à peine libéré du service, le soldat s'empresse de passer dans le ré- ^ment des maris. Si, par hasard, il se refuse à cette juste réparation, c'est à lui qu'en revient le déshonneur : il est méprisé, montré au doigt, chassé de sa commune, ou, du moins, jamais il n'y peut trouver une autre femme. Tout au contraire, la jeune fille abandonnée manque rarement d'un épouseur, et cet épouseur reconnaît l'enfant : c'est ainsi que l'on comprend l'honneur au village. Ne trouvez-vous pas qu'on y est plus logique et plus généreux que dans les villes?...

Si de semblables fautes peuvent s'excuser, Savinienne et Pierre étaient surtout excusables : ils avaient si longtemps lutté ! ils s'aimaient tant !

Élevés porte à porte, ils avaient eu une commune enfance. Ensemble ils avaient essayé leurs premiers pas et leurs premiers sentiments. Dès l'âge de dix ans, Pierre Lecaq était déjà considéré comme le fiancé de Savinienne; il l'accompagnait, il la protégeait en toute occasion. Sur la grève, dans les champs et dans les bois, on ne rencontrait jamais l'un sans apercevoir aussitôt l'autre. Si celui-là semblait triste, celle-ci tout aussitôt pleurait ; si celle-ci était en gaîté, celui-là tout aussitôt de rire. Ils avaient les mêmes idées, les mêmes goûts, la même âme. Une fois Pierre fut malade: le lendemain, le médecin était appelé pour Savinienne. Si Sa^mienne était morte, les yeux de Pierre éternellement eussent semblé redire l'admirable couplet du Papillon de Déranger :

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Tous deui ensemble étions enclos; Ensemble avions pris la volée, Tous deux allant par la vallée, Par les champs, les prés, les enclos, Dans Tair nous nous touchions de Taile.

Je ne sais pas vivre sans elle :

Tous deux ensemble étions enclos t

Rien ne s'écoule aussi vite que les heureuses années. Pierre eut vingt ans, Savinienne dix-huit. Un soir, en revenant de la veillée, il Tembrassa comme de coutume, et, pour la première fuis, elle se sentit toute troublée. Le jeune payj^an rentra tout rêveur chez lui ce soir-là. A la même heure, Tamour venait de fleurir en lui comme en elle. Pendant plusieurs jours ils osèrent à peine se regarder; ils s'évitèrent. Puis il y eut un double et franc aveu. Savinienne était la jeune fille la plus pieuse de tout le village : elle ne pouvait faillir. Pierre était le plus honnête garçon de toute la Normandie : il était incapable de penser à mal; il alla tout de suite dire tout à son père.

Le père Lecoq se fit tirer un peu l'oreille. Savinienne était orpheline, et ses parents ne lui avaient rien laissé; mais elle avait une tante qui possédait quelques lopins de terre, et ce modeste héritage se trouvait être précisément contigu avec celui que devait recueillir Pierre un jour. D'autre part, le père Lecoq connaissait Savinienne et rendait justice à ses quahtés; il la savait surtout économe. Enfin, la mère Lecoq avait depuis longtemps deviné le secret des deux amoureux; elle prit si chaleureusement leurs intérêts, que le vieux douanier finit par répondre avec un sourire du plus favorable augure :

— Quand le garçon aura tiré au sort, nous ver* rons ça...

La conscription, c'est une grosse affaire au vil-

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lage. Quelque amour qu'eût le père Lecoq pour ses écu8, il aimait encore mieux son fils : il lui avait amassé de quoi acheter un remplaçant, mais sans en rien dire, et comme un vieux cachotier qu'il était.

Au niot de conscription, nos deux amonreux avaient donc tremblé. La mère Lecoq les rassura : elle avait découvert le pot aux roses.

— Pourquoi donc ne pas nous marier tout de suite? dit Pierre à haute voix.

— Chut ! fit la mère Lecoq en regardant avec effroi de tous côtés (ceci se passait au bout du jardin); chut donc! Tu connais bien ton père... faut pas le contrarier; faut le laisser faire à sa guise... Vous voilà certains du bonheur : ayez donc un peu de patience, nos mignons !

Et elle embrassa Savinienne, en-la nommant tout bas sa fille.

Les deux amoureux se considérèrent donc comme fiancés, presque femme et mari.

Savinienne n'en fut pas moins réservée que par le passé; Pierre en devint plus respectueux encore.

Mais de jour en jour leur amour allait grandissant.

Le grand moment arriva : Pierre eut un mauvais numéro.

Le père Lecoq fît une affreuse grimace; mais, voyant qu'aucun autre front ne s'attristait que le sien, il se prit à cligner de l'œil de son air le plus malicieux, et s'écria en ricanant :

— Ah ! sournois que vous êtes tous, vous saviez bien que je ne laisserais pas partir mon garçon! Allons! oui... l'argent est paré,.. Allons chez le notaire...

Fatalité 1 le notaire s'était enfui, après avoir dilapidé les économies de tous ses clients.

En revenant de Pont-l'Evêque, le père Lecoq eut presque un accès de folie.

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Savinienne et Pierre étaient atterrés. La mère Lecoq pleurait... Pauvre mère I... Peul-ètre la voix des pressentiments lui disait-elle que ce qu'elle venait de perdre ce jour-là, ce n'était point de l'argent, c'était la vie de son ûls. Les jours qui suivirent furent de bien tristes jours.

Un terrible combat se passait - dans l'esprit du père Lecoq. Il avait des colères étranges et des attendrissements plus étranges encore. Tantôt il parlait à son fils avec une brutalité presque féroce et s'écriait : « Qu'est-ce que ça me fait, après tout? Tu seras soldat!... Je l'ai bien été, moi... » Tantôt il courait à Pierre; il l'embrassait follement, et avec une énergie farouche il lui disait : «: Tu ne partiras pas... non, tu ne partiras pas!... »

Un soir enfin, au coin du feu, il se leva tout à coup, et, froidement, résolument, il conclut ainsi :

— Je vendrai mes deux maisonnettes et mes terres ; je vendrai tout, s'il le faut, mais je garderai mon fils. ^

Pierre avait la conscience de ce que devait être un pareil sacrifice pour son père. Il voulut s'y opposer; mais ce fut en vain. Quand le vieillard avait pris une résolution, quand il avait fait un pas en avant, impossible de le faire reculer.

Cette fois encore, la mère Lecoq entraîna son fils tout au fond du jardin et lui dit:

— Laisse donc agir ton père selon sa volonté ! Mais tu peux t'en flatter, mon enfant, jusqu'à présent, j'avais cru que c'était moi qui t'aimais le plus... Oh ! mais non ; pour que le bonhomme te préfère à son avoir, il faut bien qu'il t'aime, mon Pierrot, bien davantage encore que je ne t'aime.

De son côté, Savinienne avait dit :

— Nous travaillerons tant, que nous arriverons à rendre à ion père ce qu'il nous donne aujourd'hui.

FANFàM latuupe. 67

Pierre n'insista donc plus et laissa faire le bonhomme.

Durant quelques jours, le père Lecoq fut sombre et taciturne ; il voulait qu'on le laissât seul, seul dans la maison, seul dans le verger; et alors, certain de ne pas être vu, il touchait fiévreusement ses murailles, qui allaient bientôt ne plus lui appartenir ; il embrassait ses vieux pommiers, comme pour leur dire un dernier adieu.

Il tenait bon cependant, et s'il ne parlait pas, il avait agi.

Un jour enfin, le petit clerc du nouveau notaire arriva à Villerville avec des papiers sous le bras et dit au père Lecoq :

— Ce sont des affiches pour la vente ; j'en ai mis partout sur mon chemin. Il m'en reste quatre : faut-il les placarder à la porte des deux maisonnettes susdites ?

— Faites I répondit le bonhomme.

Et, enfonçant son bonnet de laine sur ses yeux et sur ses oreilles, il s'éloigna à grands pas.

C'en était fait ! Mais le pauvre propriétaire avait trop présumé de ses forces. Lorsqu'il revint vers le soir, lorsqu'il aperçut les affiches jaunes tranchant sur le fond grisâtre de ses chères maisonnettes, il s'arrêta tout à coup, il chancela, il tomba.

Une paralysie soudaine venait de le frapper.

Dans le premier moment, on le crut mort; sa vigoureuse nature reprit le dessus. Au bout d'une quinzaine, il se leva, mais vieilli de dix ans. Soutenu par sa femme et par Savinienne, il alla s'asseoir sur le seuil, où tombait un rayon de soleil printanier. Son premier regard, plein d'appréhension et de chagrin^ se dirigea successivement vers les deux côtés de la porte.

68 FAMFAM LATUUPB.

Mais les affiches n'étaient plus là : Pierre les avait arrachées.

-* Mon père en mourrait, avait*il dit: je partirai.

Vainement sa mère le supplia, vainement le vieillard voulut intervenir à son tour; le ûls avait encore plus.de fermeté, plus d'entêtement que le père.

Savinienne, d'ailleurs, n'avait-elio pas dit à son fiancé :

— C'est bien, Pierre! Fais ton devQÎr... sois soldat; je t'attendrai.

Le jour du départ arriva.

Il y eut une telle désolation chez les deux vieillards, que Pierre se vit contraint de retirer le sac de voyage qu'il avait endossé déjà, et de promettre d'en revenir au premier projet paternel.

Mais se retournant vers Savinienne, il lui dit tout bas!

— Je partirai cette nuit !

— Je t'accompagnerai, répondit sur lé même ton la jeune fille.

Vers minuit, Pierre s'échappa donc par la petite porte du verger. Il longea les haies jusqu'à la barre de l'enclos qui entourait la maison de la tante de Savinienne. Debout contre Tun des deux ormeaux qui en fermaient l'entrée , Savinienne attendait en silence le passage de son fiancé.

Sans échanger une seule parole, ils se prirent par la main et remontèrent lentement le sentier qui relie le village à la grande route.

La forêt se trouve sur ce chemin-là. Les deux fiancés s'assirent auprès d'un chêne, et puur la pre* mière fois se regardant, ils se prirent à pleurer tous les deux et tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

De même que le père Lecoq avait faibli sous le sentiment de la propriété, de même ils faiblissaient à la dernière épreuve de l'amour.

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-^ Savinienne^ dit enûn Pierre^ c'est pour sept ans que je pars.

— Dans sept ans, répondit la jeune fille, à cette même place, j'attendrai ton retour.

— D'ici là, Savinienne, toutes tes pensées serontelles pour l'absent?

— En peux* tu douter, Pierre?

— Eh bien!. .4 pardonne-moi, Savinienne... eh bien I... oui... j'ai peur que tu ne m'oublies. Sept années, c'est bien long I... Et puis, lu es si belle et si jeune, Savinienne I... Césaire, le meunier, t'aime, ja le sais : il est riche...

— Pierre!..:

•^ Savinienne l.<.

Ils avaient tous les deux des larmes dans les yeux ; ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et cette fois leurs lèvres se rencontrèrent.

C'était par une nuit- de juin. La brise qui courtisait les jeunes fouillées, les mille insectes qui bourdonnaient confusément dans l'herbe caressée par la lune, la tendre chanson du rossignol, les émanations enivrantes de la nature nouvellement remariée avec le soleil, tout concourut à égarer les sens des deux fiancés ; tout prit une voix et semblait leur dire : Aimez- vous !... aimez -vous I...

Le jeune homme oublia le respect qui jusqu'alors avait maitrisé sa passion; la chaste jeune fille n'eut pas même l'idée de la résistance. Elle no songea pas davantage à pleurer après la faute : elle resta silencieuse, immobile et comme demandant pardon à sa vertu du sacrifice qu'elle venait de faire à son amour.

Pierre seul eut des regrets : il s'agenouilla devant Savinienne et, les mains jointes, il lui demanda pardon.

^^ Tu n'as pas le droit maintenant de douter de

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moi, répondit en se relevant la jeune fille ; tu peux t'éloigner sans crainte... Je suis ta femme devant Dieu!

Au jour naissant, Pierre avait gagné la grande route, et Savinienne était redescendue vers le village.

Le cimetière se trouvait sur son chemin : elle y entra, fut s'agenouiller devant une tombe et pria.

Cette tombe, c'était celle de sa mère.

Dieu, cependant, ne pardonna pas : il voulut que cette faute, cette seule faute, eût des suites, et que tout le monde la connût.

Quelques mois plus tard, au réginîent, Pierre Lecoq apprit qu'il allait être père. Savinienne reçut une noble et royale réponse qui se terminait par ces mots:

f Dis tout à ma mère, à notre mère... Désormais elle est réellement aussi la tienne. »'

Le premier mouvement de la mère Lecoq fut un cri de joie ; la bonne et naïve vieille n'avait d'abord songé qu'au bonheur d'être grand'mère.

Mais quand elle eut fait part de la confidence à son mari, ce fut une tout autre histoire.

Nous l'avons déjà dit, en fait de morale, le vieux paysan était d'une rigidité vraiment puritaine.

— Quand notre fils sera de retour, avait-il répondu, nous verrons.

— Comment I d'ici là, tu repousses Savinienne?

— Elle doit racheter sa faute par sept années d'épreuve.

— Simon, je t'en supplie!

— Pas un mot de plus, Madeleine. Pour l'avenir de notre fils, il faut que la conduite de Savinienne nous redonne maintenant des garanties. J'aurai l'œil sur elle; qu'elle fasse son devoir, et tout ira bien.

Et Simon Lecoq, strict observateur de la cou-

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tume normande, se retira, sans permettre à Madeleine d'ajouter un mot.

Savinienne était dans la chambre voisine : Savinienne avait tout entendu.

Lorsque la mère Lecoq courut ouvrir la porte, elle s'attendait à retrouver la jeune fille tout en larmes.

Savinienne était calme, et, sauf le triste sourire qui relevait sa lèvre un peu fière, on eût dit que rien de nouveau ne s'était accompli dans sa destinée.

— Mon homme est bien sévèfe, voulut dire Madeleine.

— Il n'est que juste, interrompit Savinienne ; il a raison. Je ne reviendrai ici que lorsque Pierre et son père m'y ramèneront eux-mêmes.

La bonne femme se jeta au cou de Savinienne et lui dit en pleurant :

— Mon enfant, ma fille I car tu es toujours ma fille, à moi, nous ne cesserons pas pour cela de causer de l'absent. J'irai te voir, va.

Tout bas, à part elle, elle ajoutait :

— Et j'irai voir le petit...

Ce petit fut une petite... une adorable petite fille, avec de grands yeux bleus, de blonds cheveux bouclés, et des joues rosées comme sont les roses de mai.

La mère Lecoq en raffola. Le père Lecoq feignit gravement de ne pas même avoir remarqué qu'il y avait un berceau dans la maison voisine ; mais un jour que ce berceau avait été placé sous la treille et que personne ne se montrait aux environs, le vieillard embrassa vivement la petite fille et s'enfuit, pour reprendre un peu plus loin son air infiexible.

Madeleine seule avait tout vu. Elle se garda bien de le laisser paraître et d'en rien dire à personne, excepté toutefois à Savinienne. Les deux femmes

72 fânfan latuupe.

furent bien heureuses ce jour-là ; elles se regardèrent comme certaines de l'avenir.

La maternité de Savinienne avait cependant produit quelque sensation dans le village : on ne la méprisait pas, on ne l'accusait pas, mais on avait été très-étonné, et les malignes fillettes qui se trouvaient dans la même situation qu'elle s'étaient montrées fort satisfaites de pouvoir dire à la ronde : • — Vous voyez bien qu'il en était de celle-ci comme des autres I

La jeune mère n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre ces méchants propos. Elle continua d'être avenante à tous; mais elle devint d'une réserve bien plus sévère encore que par le passé. Elle dit franchement à Césaire, le meunier : « Vous voyez bien qu'il n'y a plus d'espérance pour vous ! :» Et elle le pria si gentiment de ne plus la venir voir, que Césaire, bien qu'il l'aimât toujours, évita même désormais le chemin de Yillerville. Il en fut de même de deux ou trois autres galants, jadis repoussés, et que la fausse position de Savinienne avait fait revenir à la charge. C'était là l'une des conséquences et en même temps l'une des expiations de sa faute. Elle l'accepta sans murmure et s'y prit si bien avec tous, que 'ceux-là mêmes qu'un méprisant espoir avait ramenés s'en retournèrent tout pleins d'estime. Elle veilla si rigoureusement sur ses moindres démarches, elle se fit un maintien si chaste et si digne, elle vécut si solitaire et si retirée, qu'on la cita partout en exemple, quoiqu'elle eût failli, et que le respect qu'elle inspira la fit surnommer la Sainte. Quelques-uns même allèrent plus loin, et souvent, lorsque Savinienne passait sur la grève ou dans les champs, avec sa petite fille entre les bras, sans fierté, mais sans honte, et comme avec un rayonnement d'innocence au front, elle entendit murmurer autour

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d'elle : — Ne dirait-on pas que c'est la Vierge-Mère qui passe?

Quelqu'un cependant devait abuser du malheur de Savinienne. Ainsi que cela arrive souvent^ ce fut celle sur Tindulgence et sur les consolations de la* quelle elle était en droit de compter le plus : ce fut sa tante.

Cette femme, jeune encore et assez agréable de sa personne, était depuis longtemps sollicitée en mariage par Tun de ses anciens galants établi à Lisieux, et qui paraissait en train d'y faire fortune. Jusqu'alors elle n'avait pas osé quitter sa nièce; la faute de Savinienne lui fut un prétexte. Elle feignit une grande colère, et s'en alla convoler en secondes noces avec le fabricant lexovien.

Savinienne ne laissa pas échapper une plainte et resta seule dans la maisonnette, où la bonne Madeleine venait presque tous les jours lui rendre visite. Le père Lecoq avait l'air de ne pas s'en apercevoir. Les deux femmes caressaient, pomponnaient, idolâtraient à qui mieux mieux la petite fille, que d'un commun accord on avait nommée Pierrette.

Trois années s'écoulèrent ainsi, uniformes et paisibles, comme sont les années au village.

Survint une catastrophe inattendue. Le feu prit à la maison de Savinienne et la consuma tout entière.

Dès le commencement de l'incendie, Madeleine s'était élancée à la recherche de Pierrette et l'avait recueillie chez elle.

La mère naturellement suivit sa fille. '

En les trouvant toutes les deux installées chez lui, le père Lecoq plissa le front et ne souffla mot.

Mais le lendemain, après le repas de midi, il aborda franchement la question.

— Savinienne, dit-il en maîtrisant avec peine l'émotion qui se lisait sur son visage, je ne puis pas

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VOUS garder chez moi; je ne puis pas surtout y garder votre petite tttle : on me blâmerait.

Ge^ trois deroiers mots : c On me blâmerait, d le père Lecoq les avait prononcés avec un douloureux effort, mais^ussi avec la froide énergie d'une résolution irrévocable. Nous l'avons expliqué plus haut, ce vieux paysan avait Tentèlement, le fanatisme du qu^en dira-t-on villageois, et, pour rien au monde, pas môme pour sauver sa vie ou celle des siens, il n'eût fait une chose dont il aurait pensé qu'on le blâmât.

Madeleine connaissait bien son mari : elle n'osa rien dire ; mais elle tendit vers lui ses mains suppliantes et montra son visage inondé de larmes.

La petite Pierrette jouait sur le carreau, presque aux pieds du vieillard, qui tournait la tête pour avoir l'air de ne point la regarder, mais qui clignait de l'œil en dessous pour la voir une dernière fois.

Muette et les yeux baissés, mais sans rougeur au front, Savinienne alla lentement vers l'enfant, la prit dans ses bras et fit quelques pas vers la porte.

— Simon! cria tout à coup Madeleine.

Le vieillard donna un grand coup de poing sur la table ; il se leva, et, sans se retourner encore vers les deux femmes, il leur dit:

— Il y aurait bien un moyen de rester ensemble...

— Parlez!... demandèrent-elles à la fois, Madeleine avec une anxieuse impatience, Savinienne avec une dignité calme.

— Il faudrait. . . répondit en hésitant le père Lecoq, il me faudrait pouvoir dire... que je garde Savinienne ici... comme servante...

La jeune fille eut un premier mouvement de juste orgueil blessé. La vieille femme se tourna vers elle, et du regard la supplia à son tour.

— Monsieur, répondit Savinienne après un silence, vous m'avez déjà parlé d'expiation, d'épreuve; je comprends encore celle-là. En son absence, d'ailleurs, Pierre me saura gré d'avoir servi son père et sa mère : j'accepte !

— Merci I conclut le vieillard, presque avec l'accent de la reconnaissance.

Et, de crainte d'en avoir trop dit, il se hâta de sortir.

Dire avec quelle effusion passionnée la vieille paysanne embrassa Savinienne, ce serait impossible.

— Ma fille... mon enfant!... lui disait-elle à travers ses sanglots, si tu savais combien tu vas me rendre heureuse en restant ici 1... Il faut pardonner à mon homme, vois-tu bien.,.. C'est son caractère... mais au fin fond, c'est tout bonté.... Ne crains rien, d'ailleurs, mon enfant: c'est moi qui te servirai... c'est moi qui serai ta servante.

Il en fut ainsi dès le lendemain. La servitude, du reste, n'est pas àla campagne ce qu'elle esta la ville, et surtout n'est pas considérée de même. Les filles et les garçons de ferme mangent à la même table que les maîtres, et vivent avec eux presque sur le pied de l'égalité. On les distingue à peine des enfants de la maison ; on dirait parfois qu'ils sont de la famille. Veiller au bon entretien de l'intérieur, prendre soin des animaux, préparer les repas des gens, aider à quelques ensemencements et à quelques récoltes, aller à la fontaine et au lavoir, voilà à peu près toute la besogne d'une servante normande. En vérité, la maîtresse elle-même n'en fait guère moins.

Il n'y avait jamais eu de domestique dans la maison Lecoq, et la veille encore, malgré ses soixante ans sonnés, la mère Madeleine suftisait à tous les soins du ménage. Elle lutta obstinément pour que la

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jeune fille ne l'aidât même pas, et tout ce que put obt3nir Savinienne, ce fut un partage à peu près égal. Eût-elle été réellement la fîlle de Madeleine, sa position n'aurait pas pu être meilleure dans la maison.

Cette situation n'échappa pas au père Lecoq, mais il n'en laissa rien paraître ; peut-être même, au fond du cœur, en était-il satisfait.

Il y a d'étranges hypocrisies dans les âmes soi-di-* sant rigides : tout ce qu'il fallait au père Lecoq, lequel était marguillier de sa paroisse, s'il vous plaît, c'était de pouvoir porter le front haut dans le village; c'était de savoir qu'on disait de lui dans tout le canton : — Voilà un père de famille qui est fort sur la morale et qui comprend l'honneur.

Quanta la mère Madeleine, elle n'avait jamais été aussi heureuse de sa vie : le bon Dieu ne réserve*- 1 -il pas les plus complètes félicités d'ici-bas pour les grand'mères?

En réalité, c'était la petite Pierrette qui gouver-' nait la maison. Elle était toujours si gentiment attifée, elle avait un visage et surtout des fôçons si gracieuses, qu'on eût dit une petite princesse. La mère Madeleine en raffolait et l'aurait vraiment par trop gâtée, si Savinienne n'eût pas été là. C'était une admirable mère que Savinienne.

A trois autres années de là, Pierrette fit et mérita l'admiration de tout Yillerville. Baigneurs et bai-* gueuses, paysannes et paysans, c'était à qui la fêterait et l'aimerait. Jamais vous n'avez vu petite fille plus intelligente et plus jolie. Un jour de Fêle-Dieu, qu'elle était en robe blanche et jetait des feuilles de roses à l'avant-garde de la procession, tous les artistes de la colonie voulurent la peindre ainsi. Si jamais vous rencontrez quelque délicieuse tète de petite fille signée Jules David ou Duval Le Camus,

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VOUS pourrez dire, sans crainte de vous tromper : — C'est Pierrette î

Celui qui était le plus orgueilleux de tout cela, c'était peut-être le père Lecoq ; mais il se donnait un mal de tous les diables, afin que personne ne s'en doutât. Quant on parlait de la petite merveille villervillaise, il s'approchait à pas de loup, et il écoutait avec délices, mais tout en affectant de faire grande attention à toute autre chose. Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il avait des envies énormes de jouer son rôle de grand-père, et c'était avec des efforts de plus en plus pénibles qu'il parvenait à conserver un visage indifférent. Mais il se rattrapait bien vite quand, par hasard, il se trouvait seul avec Pierrette, et qu'il considérait comme bien assuré que Savinieilne et Madeleine étaient loin.

Il fermait la porte ; il abaissait les rideaux devaùt la fenêtre, et alors il prenait la petite fille sur ses genoux ; il la contemplait longuement; il murmurait tout bas : — Coname elle ressemble à mon fils I et il l'embrassait à bouche que veux-tu.

Par malheur, même au village, il est des enfants terribles. Il arriva parfois que le soir, au moment où tout le monde se trouvait réuni, Pierrette courut au vieillard afin de se faire câliner par lui comme le matin. Il la repoussait alors, et l'espiègle enfant de dire tout haut, malgré les signes désespérés du bonhomme :

— Pourquoi donc que tu m'embrasses toujours quand nous sommes seuls tous les deux, et jamais quand il y a là maman Savinienne ou maman Madeleine ?

Le père Lecoq aussitôt devenait rouge jusqu'aux oreilles ; il toussait très- fort et reprenait ses grands airs de marguillier. La mère Lecoq échangeait un regard avec Savinienne ou lui serrait la main à la dérobée, tout en murmurant tout bas :

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— Ça va bien ; ça va très-bien. Patience !

La patience de Savinienne n'avait plus longtemps à être mise à l'épreuve : l'époque du retour de Pierre approchait.

Le jeune soldat avait échappé à tous les dangers comme à toutes les corruptions de la vie militaire. La veille encore, on avait reçu une lettre de lui. Cette lettre, Saviaienne l'avait lue à haute voix aux deux vieillards : elle seule savait lire dans la maison. Pierre était toujours un bon fils ; il aimait plus que jamais sa fiancée ; il parlait du bonheur d'embrasser sa fille et de lui donner aussitôt son nom.

Quelques jours encore, seulement quelques jours, et il serait là. Le père Lecoq n'aurait plus besoin de cacher les trésors d'affection qui, depuis sept ans, s'étaient amassés dans son cœur; il poufrait se montrer oi^ueilleux tout à son aise de Pierrette ; il pourrait enfin ouvrir les bras à Savinienne et la nommer sa fille. Elle l'avait bien mérité!... Le mariage aussitôt s'ensuivrait... On était heureux déjà rien ^ue d'y songer; quel beau jouri En rêve, on en jouissait déjà ; on y touchait presque du doigt ; ce serait dans un mois, dans huit jours ; ce serait demain... Il semblait que rien au monde ne pût dorénavant empêcher la réalisation de ce joyeux et doux avenir.

Telle était la situation de la famille Lecoq au moment où sir Reginald Wilson et le zouave Jean Maubert, dit Fanfan Latulipe, arrivaient à la porte de l'enclos.

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