VII. — Le moment terrible
Deux jours déjà s'étaient écoulés; Jean Maubert n'avait pas osé parler encore.
Et cependant une vague inquiétude planait sur la maisonnette : un malheur s'annonce par des pressentiments qui le font presque toujours deviner.
Lorsque l'Anglais avait amené le zouave, c'était l'heure du dîner villageois ; les époux Lecoq et Savinienne étaient à table. En apercevant Tuniforme sous lequel Pierre devait revenir, tous les trois s'étaient levés, comme mus à la fois par un même ressort; tous les trois ils étaient retombés assis en môme temps, et leurs yeux, leurs voix, leurs cœurs surtout, avaient tristement murmuré : — Ce n'est pas lui 1
Sir Reginald avait présenté Jean Maubert comme un de ses amis qui venait passer quelques jours à Villerville et qui occuperait, durant ce temps, la chambre de mistress Wilson.
Dans la tenue cependant du zouave, il y avait quelque chose qui sentait tellement le soldat qui vient de quitter le régiment, voire même le champ de bataille, que le père Lecoq n'avait pu se défendre de demander avec un anxieux intérêt :
— Monsieur vient de Grimée?
A cette question, le messager de mort avait rougi jusqu'aux oreilles, balbutié d'abord, puis tout à coup répondu :
— J'arrive d'Afrique I
— Ah ! fit le vieillard, parfaitement convaincu.
A des dégrés différents^ il n'en fut pas de même des deux femmes.
Une heure plus tard, comme Fanfan Latulipe était
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en train de laver dans le ruisseau ses guêtres jaunes, la vieille mère vint rôder autour de lui, et d'un air de naïve incrédulité, lui demanda :
— G'est-il bien vrai, monsieur, que c'est de l'Algérie que vous arrivez?...
— D'Alger même, répondit-il immédiatement.
Il y avait tant de tendresse inquiète sur le visage de cette pauvre mère, tant de désespoir prêt à éclater, que ce second mensonge était venu cette fois comme de lui-môme aux lèvres du zouave épouvanté.
Que fut-ce donc lorsque, à la tombée de la nuit, dans le sentier par lequel il revenait du bois, Jean Maubert se trouva toul à coup face à face avec Savinienne, qui s'en allait à la fontaine, sa crucbe sur l'épaule, ainsi qu'une vierge antique, et qui, d'une voix calme, mais convaincue, lui dit :
— Pourquoi nous tromper, monsieur? Vous arrivez de Sébastopol.
Ainsi, le père avait été abusé, la mère doutait; l'amante seule avait déjà la conscience de son malheur : dans les instincts du cœur, il y a des gradations étranges !
Jean Maubert lui-même ne saurait pas vous dire ce qu'il répondit à Savinienne ce soir-là; il balbutia, bégaya, et finalement, de plus en plus mis au martyre par le regard fixe et pénétrant de la jeune femme, il s'enfuit.
Savinienne, un instant, resta immobile dans le sentier, puis elle reprit son ascension vers la fontaine, mais lentement, comme un rêve, et sans même entendre Pierrette, qui la tirait en arrière par son jupon et qui lui répétait avec un acharnement enfantin :
— Mais qu'as-tu, maman? maman, qu'as-tu donc? Elle revint fort tard du lavoir, et du plus loin qu'elle
aperçut la maison ses yeux s'élevèrent aussitôt vers la chambre occupée par Jean Maubert.
FANPAN LATULIPE. 81
Aucune lumière ne brillait à la fenêtre : le zouave avait tout éteint, de peur qu'on ne vînt l'interroger de nouveau; mais il ne songeait nullement à dormir. Derrière les rideaux hermétiquement croisés, sir Reginald et lui causaient à voix basse.
— Tonnerre ! maugréait le zouave, c'est plus difficile que je ne pensais, plus difficile que tout au monde... Vous me croirez si vous voulez, milord... j'aimerais mieux monter tout seul à Tassaut d'un MalakofF quelconque... Sans la parole que j'ai donnée à mon pauvre Pierre, je me sauverais sans rien dire, comme un lâche que je suis... Oui, un lâche!... Pour la première fois de ma vie, j'ai peur!... S'il n'y avait que le père encore! Pauvre bonhomme! enfin, j'oserais... J'oserais même avec la maman... elle se trouverait mal, elle pleurerait; je la prendrais dans mes bras, je la consolerais, je trouverais quelque chose à lui dire... Mais quant à la fiancée, bernique!... Elle m'interloque, elle m'épouvante, cette grande et belle jeune fille, si calme en apparence et si pâle. Il me semble qu'elle en mourrait du coup, celle-là! Je n'ai qu'à lui dire un mot, un seul, pour que son âme aussitôt s'envole rejoindre notre ami Pierre... Ah! tonnerre, tonnerre! c'est une rude commission que j'ai là !.. .
— Je vous comprends, répondit l'Anglais; je me suis trouvé dans la même situation que vous, et, ce jour-là, j'aurais donné de grand cœur la moitié de ma fortune pour être exempté de remplir mon devoir. Apprendre à quelqu'un la mort d'un être aimé, c'est la plus grande marque de dévoûment qu'on puisse rendre à la mémoire de celui ou de celle qui n'est plus.
— Oh! répétez-moi cela, monsieur l'Anglais : j'ai
besoin d'en être bien convaincu pour trouver la force
qui me manque; j'ai besoin de penser que mon
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pauvre Pierre me regarde de là-haul et qu'il me dit : — Va donc !
Sir Reginald garda durant quelques secondes le silence, puis tout à coup, et avec le froid sourire qui lui était habituel alors qu'il allait exprimer quelque pensée excentrique :
— Tenez! reprit-il, vous avez chez vous une chanson... une complainte... faite à propos du grand Malborough... Vous la trouvez drôle, vous autres Français : eh bien ! moi, elle m'a toujours profonde-^ ment ému.
— La chanson de Malborough?... fit le zouave tout étonné.
— Oui... ahl oui, répliqua gravement l'Anglais. Il y a là-dedans d'abord un homme mort, un général, un soldat; ensuite une pauvre femme inquiète qui attend son retour et qui regarde anxieusenoent sur le chemin.
Jean Maubert se prit à fredonner en ricanant :
Madame monte à sa tour, Mironton, etc.
— Il y a enfin un page, poursuivit sir Reginald, sans paraître s'apercevoir de l'accompagnement, un page tout habillé de noir. Ce page, messager de mort aujourd'hui, mon cher monsieur, c'est vous I
Le zouave tout aussitôt cessa de rire.
Puis l'enfiovrement où se trouvait Jean Maubert a de ces divagations-là. ^
— Nous avons quelque chose de plus triste encore, dit-il ; nous avons la chanson du soldat fusillé.
— Quelle chanson? demanda Reginald; dites-lamoi.
— Pas tout entière, fit le zouave ; il y a trente-
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cinq couplets pour le moins, et je ne suis guère en humeur ce soir de chanter si longuement. Mais écoutez Thistoire... C'est un pauvre diahle de soldat qui a insulté son supérieur et qui, pour ce fait, est condamné à mort. Le moment de Texéculion est arrivé... il a mis habit bas... il s'est bandé les yeux avec un mouchoir hleu,,, qui lui vient de sa maîtresse... Il s'agenouille, et s'adressant à un des camarades qui vont le mettre en joue, il lui fait cette dernière recommandation :
Soldat de mon pays, Ne l'dis pas à ma mère; Mais dis-lui bien plutôt Que je suis à Bordeaux, Pris par les Polonais, Qtt'eir n'ine r'verra jamais.
Comprenez-vous ça, monsieur?... Ce pauvre garçon, il va chercher les choses les plus insensées, les plus impossibles, pour que sa mère le croie toujours vivant. Puis, passant à sa fiancée, il ajoute :
On env'lop'ra mon cœur Dans un' serviette blanche, On rport'ra à Paris Dans la maison d'ma mie, Disant : Voici le cœur De votre serviteur!...
C'est si simple et si bête, mais c'est en même temps si triste et si vrai, que ça vous fait pleurer. Oh! pourquoi Pierre ne m'a-t-il pas dit aussi de mentir à son père et à sa mère?... Pourquoi ne suisje pas libre de leur conter qu'il est pris par les Polonais. •• des bourdes de ce genre-là, quoil... des
choses stupides, mais qui leur laisseraient au moins une espérance, à ces pauvres vieux? Ah! oui... mais il resterait toujours la fiancée, la mie! On lui dit la vérité, à celle-là... on lui envoie son cœur. Le cœur de mon pauvre .Pierre, c'est sa lettre que j'ai là... sa lettre et sa croix!... Ah! vous aviez bien raison de le dire, monsieur l'Anglais, il y a des moments comme ça dans la vie où la chanson qui vous a toujours fait rire vous tire tout à coup des larmes des yeux....
Et, cédant à la surexcitation nerveuse qui depuis quelques instants déjà le faisait trembler, Jean Maubert parvint à peine à étouffer ses sanglots.
Sir Reginatd aussi pleurait : toutes ces tristesses l'avaient ramené au souvenir de sa chère Edith. Il se mit à y rêver tout haut. Peut-être aussi voulut-il distraire le zouave de ses pénibles préoccupations. Il lui raconta toute l'histoire de ses amours et termina ce récit, déjà connu du lecteur, par la singulière déclaration qu'il avait faite, le matin même, au bord de la mer.
— Peut-être êtes-vous l'homme qu'il faut pour me donner un bon conseil, et plus tard nous recauserons des différents procédés par lesquels un gentleman peut se faire mourir: j'ai deux mois encore pour y réfléchir... Ah! oui, deux mois... c'est le 15 octobre prochain que je pars pour rejoindre
Il eût été question d'un voyage d'affaires ou de plaisir, que sir Reginald n'aurait parlé ni avec une autre physionomie, ni avec une autre voix. Le zouave le contemplait avec une stupéfaction croissante.
— Parlez-vous sérieusement, milord? s'écria-t-il enfin.
— Très-sérieusement... ah ! oui, sur l'honneur !...
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Il y avait tant de dignité calme et résolue dans ces derniers mots, que Jean . Maubert ne douta plus.
— Eh bien ! fit-il avec une certaine admiration, eh bien! je comprends ça.... c'est carré!... Si jamais j'aimais une femme... mais là, ce qui s'appelle aimer... et qu'elle mourût... eh bien! moi, je suivrais peut-être votre exemple, milord.... Lestâmes bien unies, c'est comme les colombes qui vont toujours deux par deux, voyez-vous!... Quand l'une d'elles s'est envolée, l'autre aussitôt déploie ses ailes....
Fanfan Latulipe, quoique assez peu poétique de sa nature, allait peut-être continuer sur le même ton ; mais une pensée soudaine sembla lui traverser l'esprit, et s'interrompant tout à coup :
— Ah! sacrebleu! s'écria-t-il, est-ce que vous avez raconté tout cela à mademoiselle Savinienne?
— Oui, répondit l'Anglais, qui ne comprit pas encore.
— Mais, malheureux ! expliqua le zouave, c'est comme qui dirait un conseil que vous lui avez donné là ! Elle voudra faire comme vous : elle voudra rejoindre son ami Pierre ; elle aussi, elle se tuera !
Et le brave garçon s'élançait déjà vers la porte pour empêcher ce malheur. L'Anglais le retint et le calma.
— Quand il en sera temps, dit-il, nous veillerons tous les deux sur Savinienne ; mais il n'y a rien à craindre maintenant, puisque maintenant encore elle ignore la vérité.
— C'est juste, reconnut Jean Maubert; je n'ai plus la tête à moi. Que voulez-vous? le chagrin, l'émotion, la fatigue...
L'horloge du village l'interrompit en ce moment et sonna douze fois.
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— Minuit ! fit le soldat accablé. Oh I que je voudrais pouvoir dormir !
— Dormir ? sourit l'Anglais; rien de plus facile !.. . Attendez I
Il alla chercher dans la chambre voisine un petit flacon de lave, et fit tomber dans un verre d'eau quelques gouttes d'une liqueur brunâtre.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda le zouave.
— C'est de Topium, répondit l'Anglais.
Puis, avec un sourire mélancolique et froid, il filouta:
— A tout hasard, j'ai fait en vue de ma mort prochaine quelques petites provisions. Ohl rassurezvous I... ceci n'est que le sommeil... Buvez!
Dix minutes après, effectivement, Fanfan Latulipe était profondément endormi.
Un joyeux rayon de soleil égayait depuis longtemps déjà la chambrette, lorsque sir Reginald y entra pour réveiller son nouvel ami.
Les sens engourdis par l'opium, Jean Maubert ne se souvenait plus de rien. Tout en s'habillant, il 6*approcha de la fenêtre et regarda dans le verger.
Savinienne était là, juste en face de la maisonnette. Immobile et les yeux fixés sur la fenêtre, elle semblait attendre le réveil du soldat.
Jean Maubert se rejeta vivement en arrière.
— Eh bien ! demanda sir Reginald après un silence; eh bien! êtes-vous résolu à parler, mon brave?...
— Oh ! non, fit le zouave ; oh ! non, pas aujourd'hui. Ne m'appelez pas brave... je suis un lâche! Un lâche, oui... Savinienne me fait peur... Emmenez-moi ! emmenez-moi tout de suite ! Et ne revenons que ce soirHrès-tard, dans la nuit.... Partons !
— Soit ! consentit l'Anglais.
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Ils descendirent et rencontrèrent tout d'abord le père et la mère Lecoq.
Le vieillard sourit comme il avait l'habitude de le faire à ses hôtes ; ils lui représentaient des écus. .
La bonne femme ne salua leur passage que par une révérence silencieuse et quelque peu contrainte. Le pressentiment avait dû grandir en elle durant la nuit. D'ailleurs, voir revenir un soldat du régiment de son fils, mais qui n'était pas son fils, c'en était bien assez pour attrister le cœur d'une mère.
Jean Maubert se hâta de suivre sir Reginald, sans avoir dit un mot, sans avoir même levé les yeux; il se croyait déjà sauvé.
Mais l'Aoglais, qui marchait le premier, s'arrêta tout à coup. Le zouave dût s'arrêter aussi et, naturellement, regarda quel était l'obstacle qui barrait ainsi le chemin. Cet obstacle, c'était Savinienne,
Adossée contre la barre de l'enclos, elle soutenait la petite Pierrette qui y était assise.
A peine les yeux du soldat s'étaient-ils relevés, qu'ils avaient rencontré les grands yeux noirs et questionneurs de Savinienne.
— Pardon! fît-elle après un long silence assez mal rempli d'ailleurs par quelques politesses de sir Reginald; pardon, messieurs; je vous fais attendre.
Et prenant Pierrette sur son bras gauche, de la main droite elle ouvrit la barre.
Mais, durant tout ce temps-là, ses yeux n'avaient pas quitté les yeux de Jean Maubert qui, comme magnétisé par l'étrange fixité de ce regard, ne s'était plus senti le pouvoir ni de détourner la tête, ni même de baisser les paupières.
Sitôt le passage libre, il s'élança le premier. Il descendit à grands pas le chemin caillouteux, et ce ne fut qu'au premier détour des grandes haies qu'il se hasarda à regarder en arrière si sir Reginald le suivait.
88 FANFAN LATUL1P£.
Il vit l*Anglais à quelques pas de lui; mais tout au fond du paysage, tout en haut du sentier, il aperçut Savinienne qui, penchée en avant, le regardait encore.
La journée tout entière se passa en promenade dans les alentours. Sir Beginald nous avait tout d'abord rendu visite sous nos grands pommiers de la grève, et Ton avait longuement causé, tout en regardant descendre la mer.
A peine le sable fut-il à découvert que, sur Tordre de l'Anglais, on amena deux chevaux. Sir Reginald partit alors pour Trouville avec Jean Maubert, et lui ut admirer nos pittoresques falaises et nos grandes roches noires parmi lesquelles se brisent si terriblement les furieuses marées. De Trouville, les deux cavaliers galopèrent tout d'un trait jusqu'à Ronfleur, ce charmant petit port si coquettement encadré dans des collines vertes, que les navires y semblent de grands oiseaux de mer regagnant ou fuyant à tire d'ailes leurs nids perdus dans la feuillée.
On revint par la côte de Grâce et par la forêt. Admirable chemiix que celui-là ! Toujours à travers les grands arbres; sur la gauche la mër, sur la droite de verdoyantes et fraîches vallées I Sir Reginald fit monter Jean Maubert jusqu'au rustique chalet qui domine tout ce riant paysage. Les grands massifs de rhododendrons étaient en pleine floraison et semblaient autant de bouquets de feux d'artifice aux mille couleurs. On redescendit à la fontaine Virginie, cette poétique oasis normande. On sortit de la forêt derrière la vieille chapelle de Criquebœuf, qui se mire, tout habillée de lierre, dans un calme et limpide étang. Bref, on visita tous les délicieux recoins qui font de Villerville le plus charmant bain de mer du monde. ^
Lorsque les cavaliers atteignirent le coteau qui domine le village, le soleil était déjà couché; mais il
animait encore derrière lui de fantastiques bandes rouges, orangées, jaunes et mêmes vertes, qui s'harmoniaient graduellement jusqu'au zénith où couraient de grands nuages, parfois enflammés dans un bleu presque éteint. Sur la terre, tout s'assombrissait déjà, et le chemin allait se confondant avec la prairie, dont les monticules conservaient seuls quelques dernières traces lumineuses, tandis que les maisons et Téglise du village, les arbres de la côte et les grandes meules de foin fraîchement coupées se profilaient en noir sur Thorizon, tout au fond duquel s'allumaient, ainsi que deux grands yeux flamboyants dans la nuit, les deux phares de la Hève.
L'Anglais et le zouave demeurèrent longtemps en contemplation devant ce magique tableau, puis, lorsque la dernière lumière se fut éteinte dans le village, lorsqu'ils supposèrent n'avoir plus à craindre aucune rencontre, ils redescendirent le chemin tortueux et gagnèrent la maison.
Ainsi que l'avait recommandé l'Anglais, personne ne paraissait attendre le retour des deux promeneurs ; depuis longtemps déjà tout le monde semblait couché.
Mais en arrivant au seuil même de la maison, Jean Maubert se retrouva en face de Savinienne qui, assise sur le seuil de la maisonnette, se trouvait entièrement perdue dans l'ombre.
A l'approche du soldat, elle releva la tête, et silencieusement, fixement, elle le regarda encore.
Sir Reginald remercia la jeune fille et l'éloigna doucement avec quelques affectueuses paroles.
Puis il prit le bras de Jean Maubert, qui était resté immobile à la même place, et il le fit monter dans la chambre d'Edith.
— Oh I c'est être par trop bête, à la fin l s'écria le soldat, aussitôt que la porte se fut refermée sur
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lui. Demain au matin, je parlerai... il le faut... je le veuxl
Et d'avance il disposa sur la table la lettre et la croix de Pierre Lecoq.
— Je vous seconderai ; comptez sur moi. A demain ! dit l'Anglais qui, après avoir serré la main du soldat, rentra dans la chambre voisine.
Jean Maubert se coucha fort tard et se réveilla souvent la nuit. Dans ses songes > il revoyait son ami Pierre, et lorsque, sautant à bas du lit, il s'approchait de la fenêtre entr'ou verte, il lui semblait apercevoir Savinienne errant parmi les arbres du verger, ainsi qu'une âme en peine.
Après de semblables nuits, le sommeil se prolonge au matin. Huit heures sonnaient au moment où le zouave rouvrit les yeux. Ses premiers regards tombèrent sur la lettre restée sur Li table : il se souvint.
Sir Wilson entra.
— Me voilà prêt! dit Jean Maubert qui, déjà tout habillé, s'approcha résolument de la table.
Cette table, nous venons de le dire, était placée devant la fenêtre entr'ouverte.
Au moment de mettre la main sur la lettre, ses yeux se portèrent naturellement dans le verger ; il tressaillit aussitôt.
— Qu'y a-t-il donc? demanda l'Anglais.
— Pauvres gens! fit le soldat. Regardez donc! Sir Reginald suivit la direction qu'avaient prise
les regards du soldat, et, malgré sa froide nature, il parut lui-même profondément ému.
Le tableau qu'encadrait la fenêtre offrait en ce moment la plus parfaite image de la félicité normande. Les joyeux rayons du soleil matinal transformaient en autant de diamants les nombreuses gouttes de rosée éparses dans l'herbe. Çà et là ondulaient les ombres joufflues des vieux pommiers.
FAMFÂM LàTULIPB. 91
dans le feuillage desquels chantaient tout à la fois et la brise et les petits oiseaux. Tout au fond de ce riant paysage s'élevaient deux grands ormes, dont les troncs, rapprochés à chacun des bouts de la haie interrompue, formaient une étroite et haute porte donnant passage dans d'autres pâtures.
Sous un de ces deux arbres séculaires, Savinienne était assise, travaillant à l'aiguille,, et, de temps en temps, elle s'arrêtait pour regarder avec amour la petite Pierrette qui se roulait dans l'herbe à ses pieds. Un peu vers la droite, dans un petit enclos spécial qui servait de potager, le père Lecoq achevait de ratisse? une belle plate-bande destinée à de jeunes choux que déjà, vers l'autre extrémité, commençait à repiquer Madeleine. Les deux vieillards s'interrompaient parfois, se souriaient et causaient. Il n'était pas jusqu'à la. vache familière, jusqu'aux poules caquetant çà et là, jusqu'au jeune chien ivre de liberté, qui ne semblassent heureux. Il fallait troubler, changer, briser tout cela ; à cette sérénité paradisiaque il fallait faire succéder un enfer de désespoir et de larmes.
Les deux hommes se touchèrent du coude et se dirent du regard :
— Attendons... attendons un moment encore. ...
Et ils continuèrent à regarder.
Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvre derrière eux, et que la petite Pierrette se précipite bruyamment dans la chambre.
— Bonjour, mon ami anglais ! dit-elle à sir Reginald en lui faisant une grande révérence.
Puis, échappant aux longs bras britanniques qui déjà s'avançaient pour la saisir, elle bondit auprès de Jean Maubert et lui dit :
— Monsieur le soldat, bonjour!... Mon papa aussi
est soldat ! . . . Est-ce que c'est la vraie vérité que vous ne le connaissez pas ?
Une larme mouilla la paupière du zouave, qui se laissa tomber sur une chaise et prit la petite fille sur son genou.
Jamais la charmante mignonnette n'avait été plus joliment diablotine que ce malin- là. Ainsi que dans la nature, tout en elle était frais et printanier. Lespetites pâquerettes roses n'étaient pas plus roses que ses petites jamb^es et ses petits bras nus, que son visage rondelet et fûté. L'incarnat de ses lèvres eût fait pâlir les coquelicots qui commençaient à s'épanouir au milieu des blés encore verts ; les bluets n'étaient pas plus bleus que ses yeux, et, sur les boucles de ses beaux cheveux blonds, il y avait des reflets qui eussent fait envie aux fiers boutons d'or des prés. C'était un bouquet vivant que Pierrette !
— Est-ce que papa est. habillé comme toi ? demanda-t-elle encore au zouave, qui n'avait pas répondu à sa première question. Est-ce qu'il va revenir bientôt?
Le soldat eut froid au cœur et voulut parler d'autre chose.
— Es-tu sage, Pierrette V demanda-t-il sans trop savoir ce qu'il disait. Apprends-tu bien? sais-tu lire?
— Pas encore tout à fait, répondit l'enfant, mais j'épelle déjà dans mon livre, et je sais reconnaître couramment le nom de ma mère sur les lettres que lui écrit papa.
Pierrette n'avait pas encore achevé, que ses yeux (les yeux des enfants voient tout) rencontrèrent précisément la lettre de Pierre.
Elle sauta tout aussitôt jusqu'à la table, et, le doigt déjà sur la lettre :
— Tiens! fit-elle, en voilà une!... A preuve, écoute plutôt... < A Sa-vi-ni-en-ne. i> C'est ma mère,
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et c'est récriture de papa... tu vois bien!... Est-ce que ce joujou-là aussi vient de lui?
Et c'était en souriant qu'elle montrait la croix d'honneur encore tachée^ sang de son père !
Jean Maubert se sentait la gorge serrée comme dans un étau ; il ne put répondre autrement que par un signe affîrmatif.
— Pourquoi donc est-ce que tu n'as pas donné à maman la lettre et à moi le joujou ? reprit Pierrette : ça n'est pas gentil, ça ! Je m'en vais les lui porter... et tout de suite ! . . . Adieu ! . . .
Avant même que le soldat se fût aperçu de l'intention de l'enfant, elle avait déjà pris la lettre dans une main, dans l'autre la croix d'honneur, et, prompte comme un oiseau captif dont on ouvrirait tout à coup la cage, elle s'élançait au dehors.
Jean Maubert fit un pas pour la retenir; sirReginald le retint par le bras. ,
— Laissez faire l'enfant, dit-il. Il y a peut-être dans tout ceci le doigt de Dieu...
— Vous avez raison I reconnut le zouave, qui retomba assis, mais cette fois en se cachant la tête dans les deux mains pour ne pas voir ce qui allait se passer dans le verger.
Non moins ému, mais ^lus calme, sir Reginald regarda.
Savinienne travaillait encore à la même place; les deux vieillards jardinaient toujours dans le potager.
Tout à coup Pierrette fît irruption sur l'étroite bande sablée de fins galets qui bordaient la maison, et qui cria sous son pas rapide. Toujours courant, elle disparut et reparut tour à tour sous les pommiers. Bientôt enfin elle arriva près de sa mère et lui présenta la lettre.
Savinienne la prit lentement, et, tout étonnée en*
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core, regarda Tadresie. Mais à peine euUelle reconnu récriture de son fiancé, qu'elle se redressa tout à coup et que, silencieuse encore, mais déjà tremblante, elle brisa vivement le cachet.
Pierrette tendait toujours la croix d'honneur, qu'elle faisait enfantinement tourner au bout du ru* ban.
La pauvre mère lisait.
Sir Ueginald frappa doucement sur l'épaule de Jean Maubert, comme pour l'avertir que le moment terrible était arrivé.
Tout à coup Savinienne jeta un cri perçant, et la lettre, s'échappant de ses mains, tomba dans l'herbe.
Le père Lecoq et Madeleine regardèrent aussitôt par dessus la haie du potager, et, supposant sans doute qu'il était arrivé quelque accident à Pierrette, ils accoururent tous les deux.
Dans la chambre, Jean Maubert avait relevé la tète, et maintenant il regardait aussi.
Savininenne restait immobile et comme métamorphosée en statue... la statue de la Douleur.
L'enfant avait ramassé la lettre et la lui présentait de nouveau.
Les deux vieillards ne savaient lire ni l'un ni l'autre, mais ils reconnurent tous les deux l'écriture de leur fils, et ils s'écrièrent en même temps :
— Une lettre!... une lettre de notre Pierre!... Âh ! lis- nous cela, Savinienne... lis bien vite!
La jeune fille, à ces mots, parut se réveiller. Elle regarda longuement les deux vieilles gens, qui tendaient vers elles leurs mains impatiemment supplian tes. Puis, ses yeux s'étant rabaissés vers Pierrette, elle reprit la lettre, et, avec un calme effrayant, une morne lenteur, elle se mit à la relire à demi-voix.
Sir Reginald et Jean Maubert étaient trop loin pour entendre; mais ils suivaient avec une fiévreuse
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anxiété les différentes phases de cette scène navrante, que Duval et Jules David ont toujours regretté de ne pas avoir vue ; ils en eussent fait un tableau digne de Greuze.
Bientôt enfin, la vieille Madeleine se prit à trembler ; le père Lecoq s'écria :
— Il est mort ! mais il est donc mort ?
Savinienne laissa retomber ses bras comme pour
répondre :
— Il est mort!...
Puis ce furent des cris et des gestes désespérés, jusqu'au moment où la mère Lecoq étant tombée près du ruisseau, le vieux Simon courut s'agenouiller près d'elle, lui redressa le haut du corps contre sa poitrine, et, tout en sanglotant lui-même, se mit à puiser avec sa main de l'eau fraîche qu'il jetait sur le visage livide de sa pauvre vieille compagne toujours évanouie.
Pierrette, courant et criant, allait et venait des deux vieillards à Savinienne, qui, la fatale lettre pendante à la main, semblait de nouveau redevenue de marbre.
Mais ce marbre souffrait affreusement... Mais ce marbre, hélas ! pleurait.
Jean Maubert et Regînald s'en aperçur/ent en arrivant auprès d'elle. Ils étaient accourus enfin. Us voulurent lui prendre la main ; ses mains étaient glacées. Ils lui parlèrent ; elle ne parut pas les entendre. Et toujours elle restait immobile, toujours debout, et toujours avec deux intarissables ruisseaux de larmes qui coulèrent de ses youx tout grands ouverts sur son visage, aussi pâle que celui d'une morte.
Il y avait quelque chos^e d'effrayant dans l'immobilité cataleptique de cet étrange désespoir.
Enfin elle fit un pas; ses paupières se relevèrent
vers le ciel, et dans son regard, dans son geste, il y eut un tel détachement de la terre, une telle aspiration vers l'autre vie, un si manifeste désir de rejoindre immédiatement celui qui n'était plus, que l'Anglais et le zouave s'élancèrent spontanément vers elle et la saisirent dans leurs bras, comme pour la retenir de force parmi les vivants.
— Savinienne, disait en même temps sir Reginald, dites-moi que vous ne suivrez pas l'exemple que je crains de vous avoir indiqué.
— Savinienne, criait Jean Maubert, jurez-nous que vous ne voulez pas mourir.
La jeune mère les regarda tous deux avec un sourire convulsif et leur répondit gravement :
— Mourir !... oh 1 non ; cela ne m'est pas permis à moi.... Je me dois à ma fille....
Et, tombant agenouillée ses deux genoux dans l'herbe, elle tendit les bras à la petite Pierrette, qui s'y précipita tout en pleurs.