‹ Fanfan LatulipeChapitre 6 sur 17 · VIII. — La semaine de deuil · texte numérisé non relu

VIII. — La semaine de deuil

Dans certains villages de Normandie, et notamment k Villerville, il est une touchante coutume de deuil.

Lorsque la mort a frappé à une porte, la maison reste hermétiquement fermée durant toute la première semaine qui suit.

Plus d'affaires, plus de travaux, aucune espèce de communications avec la vie extérieure. Une claustration complète. Il semble que la maison elle-même pleure, ou plutôt qu'elle soit morte.

Il en avait été ainsi chez le père Lecoq.

Aussitôt après la scène de désolation que nous

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avoif)a essayé de décrire dans le chapitre précédent, sir Reginald et Jean Maubert avaient vu venir à eux leur hôte, qui semblait avoir vieilli de vingt années dans une heure, et le pauvre vieillard les avait mis au courant des usages de la semaine de deuil.

-^ Ne vous inquiéter pas de nous, terminait-il; allez et venez, suivant votre bon plaisir... Le jardin, le verger et la maison que je vous ai loués vous appartiennent. Abatenez-vous de venir dans celle que nous habitons; ne cherchez pas à nous consoler : notre chagrin n'est pas de ceux que Ton console.

Puis, empêchant du geste qu'on l'interrompît même par un mot, il ajouta avec une effusion de larmes dans la voix :

— Une prière encore : ne faites pas trop de bruit ; surtout ne riez pas... ça ferait trop de mal à Madeleine I Nous avons besoin de pleurer en paix.

Puis, sans vouloir rien entendre, il s'éloigna à pas chancelants.

 partir de ce moment-là, on eût dit que la mai-* son Lecoq était déserte : pas un bruit, pas un mou-r vement, jamais même un volet qui s'entr'ouvrît au soleil. De temps à autre, en prêtant bien l'oreille, à peine entendait-on sortir de cette nuit un gémissement, un cri qu'arrachaient un souvenir plus cuisant, une douleur plus vive. Le matin seulement, à l'heure où venait de sonner la messe, la porta s'entr'ouvrait à demi, et l'on en voyait sortir deux femmes, ou plutôt deux ombres, encapuchonnées dans ces longs manteaux noirs qui, dans presque toute la province française, sont le vêtement de deuil des veuves pleurant un mari ou des mères pleurant un fils. A quelques pas en arrière marchait péni» blement le père Lecoq, son vieux livre de prières sous le bras et la tète nue, comme s'il eût suivi un enterrement . Ils allaient ainsi tous les trois jusqu'à

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l'église; Tassistance s'éloignait d'eux avec respect , afin que, là encore, ils pussent prier et pleurer dans le recueillement de la solitude.

Au retour, le vieux Simon donnait le bras à la vieille Madeleine : il semblait que le service divin les eût rapprochés. Savinienne marchait la dernière. Elle laissait rentrer les deux Vieillards, et, avant de rentrer elle-même, elle posait non loin du seuil la beuvée pour la vache; elle jetait à la volaille quelques poignées de grain; elle mettait un morceau de pain noir dans la niche du chien, puis la porte se refermait, et la maison redevenait muette. Mais les animaux ne s'en éloignaient pas : ils semblaient avoir compris qu'un grand malheur s'était appesanti sur leurs maîtres; ils semblaient se demander les uns aux autres quel était ce malheur. La vache restait là la tête en avant, l'herbe pendante à la bouche et le regard tout attristé.

Les poules ne caquetaient presque plus, et parfois même, sous ce beau soleil d'été, elles demeuraient immobiles, frissonnantes et reployées comme sous un ciel humide et froid. Quant au chien, durant tout le jour, il tournait autour de la maison, et, la nuit venant, debout sur le seuil, il hurlait. Parfois alors la porte, entr'ouverte sans bruit, donnait passage au fidèle animal, qui s'empressait d'erktrer dans Tintérieur. Il savait bien pourquoi l'on y pleurait, celui-' là : il avait connu Pierre... il était presque de la famille.

Je ne saurais dire à quel point tout ce deuil était navrant à voir. Quand l'un de nous allait par là, il avait de la tristesse dans Tâme pour tout le restant de la journée.

Sir Reginald pouvait seul supporter l'aspect et le voisinage de cette immense désolation ; il s'y complaisait même ; il y trouvait comme une vague har-

monie funèbre qui berçait ses propres regrets ; mieux que partout ailleurs, il y rêvait à son Edith bienaimée.

Jean Maubert ne voyait pas les choses de la même façon. Assurément il aimait son ami Pierre ; il comprenait qu'on le pleurât; il le pleurait lui-même... Mais à cette nature toute en dehors, il eût fallu une douleur expansive et bruyante, des épanchements, des sanglots : c^était une sorte de tragédie antique qu'il rencontrait. Ce recueillement, c.e silence, cette retraite obstinée, toutes ces choses calmes et mornes l'irritaient, l'enfiévraient, le rendaient fou. Il se surprenait à frapper du poing la maison murée; il eût \oulu que quelque grand péril menaçât tout à coup les deux vieillards, Savinienne ou l'enfant, afin d'avoir à les défendre et de donner au besoin sa vie pour eux. C'eût été, du moins, une occupation pour cette âme ardente et dévouée. Au lieu de cela, rien ! Il fallait attendre, et attendre quoi?... L'avenir même ne lui offrait pas la perspective de se rendre utile aux parents, à la veuve ou à la fille de Pierre Lecoq. Aussi le pauvre garçon enrageait.

Tantôt il se campait devant là maison, entre la vache et le chien, et comme eux contemplait stupidement la porte; tantôt il accourait comme un insensé vers nous et nous disait :

— Faites-moi parler, marcher, courir; prouvez moi que je suis encore vivant.

Mais le plus souvent il s'en allait seul avec Reginald, et tous deux ils passaient de longues heures dans les replis les plus déserts de la forêt, dans les recoins les plus sauvages de la falaise. Une étroite et singulière £(mitié en résulta ; la nature avait créé ces deux hommes identiquement pareils; ce contact incessant, celte solitude à deux aippareillèrent leurs âmes. Le soldat crut avoir retrouvé son

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pauvre Pierre Lecoq; le gentleman en vint à lui dire:

— C'est vraiment dommage que je n*aie plus que deux mois à passer sur la terre : j'y kdsseraij j'y regretterai un ami.

En dépit de cette intimité croissante, le zouave ne tarda pas à manifester le désir de quitter Yillerville. Il était à bout de patience et de force à l'endroit de la famille Lecoq; il se sentait complètement inutile; il voulut partir,

— Soit ! fit laconiquement l'Anglais, nous partirons.

— Comment, milord, vous m'accompagneriez?

— Oh 1 oui.

— Mais vous étiez dans le dessein de rester ici.

— Jusqu'au 15 octobre, c'est vrai; j'j reviendrai vers la fin de septembre.

— Et toujours avec la même intention?

— Toujours.

— Il n'y a qu'une difficulté à cela, sir Reginald : c'est que je ne vous permettrai pas de vous tuer.

— Ah! ah!

— C'est comme ça.

— Tant mieux I tu reviendras avec moi.

-^ Assurément : à partir du l*' octobre, je* vous en préviens, je ne vous quitte plus, et je saurai bien empêcher...

— Nous verrons... A quand le départ?

— A demain.

— A demain; c'est convenu.

Le lendemain au matin, sir Wilson faisait sa malle, et Jean Maubert préparait son sac.

La blanchisseuse du village entra. C'était une accorte et rougeaude commère surnommée la Rousse. Tout en déposant le linge blanc sur la table, elle se mit naturellement à parler de- la famille Lecoq.

— Ça fend le cœur, dit-elle après quelques bavardages préliminaires ; les deux pauvres vieux n'iront pas loin, et Baptiste, le fossoyeur, ne tardera pas à leur creuser deux tombes côte à côte dans le cimetière.

— Et Savinienne I se récrièrent à la fois les deux hommes, à l'esprit desquels cette pensée n'était pas encore venue; que deviendra Savinienne?

— Il n'y a pas tant à s'inquiéter, reprit la Rousse : c'est une forte et vaillante fille, voyez-vous bien. Elle est dans le danger comme dans le chagrin : elle ne parle pas, elle n'a l'air de rien; mais elle pense et elle agit mieux que personne. On l'a bien vu, lors de l'incendie chez sa tante, allez! La petite Pierrette était restée dans la maison toute en flammes; personne n'osait y pénétrer, pas même M. le curé, qui est cependant un bien brave et dévoué pasteur. Savinienne était aux champs dans ce moment-là ; elle arrive tout à coup ; elle voit l'embrasement. On lui dit que sa petite fille est là; elle ne jette pas un cri, elle ne dit pas un mot ; mais, laissant tomber la gerbe qu'elle rapportait sur sa tête, elle s'avance gravement, la tête haute et les yeux baissés, ni plus ni moins que lorsqu'elle va à l'église. Nous la voyons disparaître dans les flammes ; le toit s'écroule presque aussitôt ; tout le monde la croyait engloutie ; elle reparait avec la petite Pierrette dans ses bras. Et ça, toujours aussi calme en apparence, toujours aussi maîtresse d'elle-même que vous l'avez vue hier, que vous la verrez demain. Elle seule n'avait pas crié ; elle ne semblait pas émue. Voilà la Savinienne, messieurs ; elle n'aura pas plus peur de l'avenir qu'elle n'a eu crainte de l'incendie ; elle traversera seule la vie comme elle a traversé les flammes.... Est-ce là le compte de votre linge, messieurs ? Vérifiez donc un peu.

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Et comme ni l'un ni l'autre des deux auditeurs ne bougeait, elle &e prit à compter elle-même, tout en poursuivant :

— Après ça, la Savinienne a sa tante de Lisieux, qui est devenue très-riche, à ce qu'il paraît, et qui, pas plus tard qu'avant-hier, lui a écrit : on l'a su par le piéton. Probable que maintenant elle va aller demeurer chez sa tante.

— Comment 1 se récria Jean Maubert. .. comment ! Savinienne quitterait le père et la mère Lecoq?...

— Il le faut bien ; le père et la mère Lecoq ne voudraient pas la garder chez eux : c'était pas la femme de leur ûls, et, dans le village, on les blâmerait.... Avec ça que le père Simon est d'un sévère sur la morale!... Voilà ce que c'est que de prendre une avance sur le mariage I Lorsque le garçon revient, c'est très-bien : il n'y a rien à dire ; mais quand il ne revient pas, il faut que la pauvre fille courbe la tète et s'en aille de la famille de son promis... parfois même du village, à moins qu'il ne se rencontre un autre épouseur qui lui tende carrément la main ppur la relever de sa chute. Aussi faut veiller sur son innocence; voilà ce que je répète tous les jours à mon gros Nicolas... Le compte y est, messieurs... votre servante...

Et la Rousse sortit.

— Partons-nous toujours ? demanda sir Wilson à Jean Maubert.

— Plus que jamais, répondit-il j ça sera plus trîste encore à voir, et nous n'y pouvons rien ; non, rien.

Il jeta le sac de voyage sur son épaule et, levant les yeux au ciel, il poursuis it avec attendrissement, avec désespoir :

— Pardon ! mon pauvre Pierre. . . pardon ! J'ai fait ta commission ; mais, tu le vois bien, il ne m'est pas permis davantage. C'est à toi de veiller de là-haut

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sur tous ceux que lu aimais; il n'y a plus que le bon Dieu qui puisse adoucir leur sort.

Et déjà il faisait un pas vers la porte.

— Un moment, fit sir Reginald ; il nous faut au moins prendre congé de nos hôtes et leur dire adieu.

— Mais la porte est toujours fermée, répliqua le zouave après s'être penché en dehors.

— Il existe une autre entrée, dit l'Anglais ; une porte intérieure qui fait communiquer les deux maisons. Venez!...

Jean Maubert suivit sir Reginald jusqu'à l'étage supérieur, qui ne se composait que d'un long grenier commun aux deux maisonnettes. Ils n'eurent donc qu'à redescendre dans celle qu'occupaient les époux Lecoq.

Tout était sombre et muet au premier étage, mais on y entendait monter un vague murmure de voix et de pas : évidemment toute la famille se trouvait réunie dans la salle basse.

— Descendons encore, dit sir Wilson àJean Maubert, qui paraissait sous l'empire d'une appréhension de plus en pins pénible.

L'escalier aboutissait à une sorte de perron intérieur qui dominait la salle basse et que fermaient d'antiques rideaux de serge verte.

Reginald écarta doucement ces rustiques draperies et regarda, tout en faisant signe à son compagnon de ne faire aucun bruit.

Le soldat obéit ; mais il appliqua son œil et son oreille entre la muraille et le rideau, afin d'entendre et de voir aussi.

Dans le premier moment, il ne put rien distinguer. Les volets et la porte fermés rendaient la salle presque entièrement obscure; un seul rayon de soleil, descendant par la large cheminée, dissipait à peine ces ténèbres de deuil.

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En s'y habituant néanmoins, on arrivait à reconnaître les objets, les personnes *

Vers la partie la plus lumineuse, la vieille Madeleine, agenouillée sur le sol, achevait de remplir uae petite valise ouverte devant elle*

Pierrette aidait sa grand*mère, et l'unique rayon de soleil qui tombait précisément sur ses cheveux blonds faisait resplendir la tète de l'enfant comme une sorte de météore perdu dans la nuit.

Non loin de là, Savinienne était debout et tellement pâte, que son visage semblait de marbre blanc. Elle écoutait avec respect le père Leooq, qu'on entendait parler^ mais qu'on ne voyait pas, perdu qu'il était dans son grand fauteuil patriarchal.

— Savinienne, disait la voix tremblante, mais résolue du vieillard, ici, entre nous, certain que personne ne nous voit ni ne nous entend, je puis t'embrasser une fois encore et te nommer ma fille. Mais demain, lorsque cette porte et ces volets se seront rouverts, lorsque le regard de tous pénétrera librement dans la maison, il n'en saurait plus être ainsi... non, jamais!... Ne m'en veux pas, ma fille... Tu le vois, mon cœur est brisé; mais je ne puis pas mentir aux principes de toute ma vie : on ne m'a jamais blâmé... on me blâmerait.*.

Et le père Lecoq, ce vieux puritain, se raidissait dans son devoir avec un héroïsme non moins douloureux que celui de Brutus condamnant ses fils.

Sans répondre un seul mot^ Savinienne s'inclina sous cet arrêt d'exil. Tout en fermant la malle, la mère Lecoq pleurait, et, de temps à autre, se hasardait à jeter un regard suppliant vers son mari.

— Je n'en remplirai pas moins les dernières intentions de mon fils, reprit le vieux Simon. Dans sa lettre il me recommande Pierrette comme sa fille; Pierrette sera notre héritière, et, dès à présent, pour

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l'élever, je vous ferai parvenir la moitié du revenu de notre avoir. Le premier quartier esX là; ne ferme pas encore la malle, Madeleine : il faut y mettre cet argent.

Savinienne eut un mouvement de refus.

La mère Lecoq osa enfin élever la voix.

— Simon I Simon! murmura-t-elle avec un tel accent de désespoir, que ces deux seuls mots équivalaient à tout un long discours, à toute une longue prière.

Le vieillard eut l'air de n'avoir rien vu, rien entendu. Se levant avec effort, il se dirigea vers le grand bahut, en ouvrit l'un des tiroirs, prit un vieux bas de laine qui sonna l'argent, et vint compter cent écus sur l'appui de la fenêtre, au bas de laquelle filtrait un léger sillon de lumière.

Durant tout ce temps, les deux femmes avaient conservé la même attitude; mais la petite fille, en entendant le bruit argentin des écus, s'échappa des bras de Madeleine et courut vers le père Lecoq.

— Tends les deux coins de ton tablier, Pierrette, dit le vieillard.

Et il y mit les cent écus, en faisant signe à Tenfant de les porter à Madeleine.

L'enfant obéit; mais la mère avança le bras pour l'arrêter au passage.

— Ce n'est pas pour vous, s'empressa de dire le vieillard : c'est pour elle.

L'enfant passa.

Le vieux Simon vint se rasseoir dans le grand fauteuil et reprit :

— Ne voyez rien d'injurieux pour vous là-dedans, Savinienne. Ne vous offensez en aucune façon de ma manière d'agir. Bien qu'on dise au village : « Qui a failli faillira, » ce n'est pas cette crainte-là qui me fait vous renvoyer : c'est la simple nécessité d'agir

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comme font, en la même occasion, les autres pères. Je vous rends justice, Savinienne : je sais que vous êtes une digne fille, et avant le départ je vous bénis du fond du cœur.

La jeune fille vint s'agenouiller devant le vieux paysan, et, tandis qu'il étendait les mains sur sa tête, elle dit avec une résignation toute clirétienne :

— Dieu châtie cruellement mon péché ; mais je reconnais que c'est justice, et ma douleur se plaît à accepter tout ce qui peut la rendre plus amère encore.

Il y eut un silence.

Puis le vieillard continua, mais d'une voix si étranglée par Témotion, qu'on l'entendait à peine :

— Adieu, Savinienne... Ayez une existence, sinon heureuse, du moins paisible, auprès de votre tante de Lisieux... Je ne vous parle pas de nous laisser la petite... ce qui se pourrait à la rigueur... Oh! non, rassurez- vous. . . C'est votre fille à vous, à vous seule maintenant... Je ne vous parle même pas de nous la laisser... £mmenez-la... emmenez-la bien vite...

Et pour la première fois, cédant à l'émotion qui lui torturait l'âme, le vieillard se voila le visage dans ses deux mains

Pierrette, peut-être excitée par Madeleine, vint sauter en ce moment sur les genoux du vieillard.

— Adieu, sanglota-t-elle tout éperdue, adieu, grand-père. Je ne devrais pas t'embrasser... car tu es bien méchant, va. Tu fais pleurer maman... tu fais pleurer tout le monde, et tu pleures aussi, toi, tiens... Pourquoi donc ça?... Moi aussi, j'ai bien du chagrin de te quitter... de quitter maman Madeleine, le village, la maison...

— Tu y reviendras... elle esta toi!... s'écria le vieillard, qui enfin éclata en sanglots. Tout est à toi... tu reviendras ici... tu y seras maîtresse... mais quand nous ne serons plus là, nous autres, ce

qui ne tardera guère.... Adieu, ma Pierrette... adieu, mon enfant... mon enf... Mais emportez-la donc, Savinienne... emportez-la vite!... vous voyez bien, mon cœur s'en va I...

— Simon!... Simon! cria Madeleine, qui vint tomber toute palpitante et tout en pleurs dans les bras de son mari.

Savinienne venait de reprendre Pierrette.

— Oh ! dit le père Lecoq, vous voyez bien que c'est encore nous deux qui sommes les plus à plaindre, puisque nous allons rester tout seuls, puisque nous ne nous reverrons jamais, ni vous ni l'enfant de notre pauvre Pierre... Mais il le faut: c'est l'usage; c'est mon devoir... je le veux!...

Et le vieux paysan se redressa vainqueur de toutes ses tendresses et presque héroïque dans sa volonté de fer.

— Je ne veux pas m'en aller ! cria tout à coup Pierrette dans les bras de sa mère qui venait de faire un pas vers la porte.

— Simon !... sanglota Madeleine, mon vieux Simon, ne sois pas impitoyable ; ne dis pas que nous mourrons sans les avoir revus !... Il doit y avoir un moyen: je ne sais pas, moi; tu m'as habituée à l'obéir aveuglément; mais il doit y avoir un moyen de les revoir encore... Attends, ma Savinienne ; attends ! le voilà qui va parler ; le voilà qui va nous donner du moins une espérance.

— Il en est une, répondit lentement le vieillard : si Savinienne trouve là-bas quelqu'un qui la relève de sa'faute et qui consente a, couvrir le passé de son nom... un mari...

— Jamais!... se récria vivement Savinienne offensée dans la religion de son amour, jamais !

— Tu pourrais revenir alors... poursuivit le vieillard avec une exaltation croissante. Je t'en supplie...

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Savinienne, je te Tordonne !... au nom de notre désespoir à tous... au nom de Tavenir môme de ta fille I... Songes-y donc, tu peux mourir»., nous ne serons plus là ! Il lui faut un protecteur, un père... dis-nous que tu lui donneras un pèreySa^inienne !..• Dis-nous que tu nous reviendras bientôti.* bien*tôll...

Madeleine avait répété ces dernières paroles ; elle et son mari ils tendaient vers la jeune fille des mains suppliantes ; ils étaient presque à ses genouZé

Mais Savinienne auKsi s'était fait un devoir ; mais elle aussi avait une volonté.

— Devant Dieu, dit-elle en relevant fièrement sa tête, autour de laquelle le soleil, faisant irruption par rentre-bâillementde la porte déjà entr'ouverte, semblait allumer comme une radieuse auréole, devant Dieu je suis la femme de Pierre ; je ne serai jamais la femme d'un autre !...

£t déjà elle avait fait un pas au dehors ; mais les rideaux de serge verte s'écartèrent tout à coup, et Jean Maubert, franchissant d'un seul bond les cinq marches de l'escalier, se précipita dans la salle basse et s'écria :

— Un moment encore, Savinienne... un moment!... J'ai une idée: je ne sais pas si elle est bonne, mais j'en ai une...

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