‹ Fanfan LatulipeChapitre 7 sur 17 · IX. — Cœur de soldat et cœur de mère · texte numérisé non relu

IX. — Cœur de soldat et cœur de mère

L'idée de Jean Maubert, c'était tout simplement un mariage.

— Mademoiselle Savinienne, avait-il dit, pour que vous restiez, il faut que cet enfant ait un père, il faut que vous ayez un mari. Eh bien ! ce père, c'est pas

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la peine d'aller le chercher à Lisieux : vous l'avez trouvé sans sortir d'ici... Présent!... me voilai... Surprise par cette apparition inattendue, par cette brusque proposition, Savinienne s'était retournée sur le seuil. Pierrette profila de ce mouvement pour se glisser à terre et pour courir au soldat, qui l'enleva tout aussitôt des deux mains et l'assit triomphalement sur son bras gauche.

— Fais que nous ne partions pas, lui dit l'enfant ; ob! je t'aimerai bien !...

Le zouave avança d'un pas vers la mère, et d'une voix émue jusqu'aux larmes:

— La petite m'a déjà compris ; vous voyez bien, Savinienne... elle accepte!

— Monsieur... frémit la jeune femme, comme prête à s'enfuir.

Mais la vieille Madeleine s'élança vers elle et, l'étreignant dans ses bras, elle lui cria du fond de l'âme :

— Tu peux rester maintenant... Ne t'en vas pas maintenant... Ne t'en vas pas, ma fille!... Oh ! ne t'en vas pas !

Le père Lecoq garda le silence ; mais il se détourna pour essuyer ses yeux.

— Bien ! avait dit sir Reginald en serrant la main de Jean Maubert, qui, conservant toujours la petite Pierrette dans ses bras, se rapprocha encore de la jeune mère et poursuivit:

— Mademoiselle Savinienne, je ne me fais pas meilleur que je ne suis; mais, enfin, vous voyez... quatre croix sur la poitrine !... L'enfant qui joue avec semble déjà les considérer comme à elle et se dire qu'un jour ça lui vaudra son entrée à la Légiond'Honneur. En attendant, six cents livres de rente, voilà pour la fortune ; quant au dévoûment, quant au cœur... j'étais l'ami de Pierre : c'est tout dire....

110 FAMFAM LàTUUPB.

— Pierre!... Pierre!... gémit douloureusement Savinienne éperdue.

— Oui, jecomprendsy ut le zouave, je comprends qu'on n'oublie pas un fianc^ comme celui-là!... Pour vous, Savinienne, il y a huit jours seulement qu'il est mort... Eh! mon Dieu, je ne vous demande pas tout de suite une réponse; mais, enfin, attendez, réfléchissez, ne me dites pas non.... Ce que je vous demande là, j'ai la ferme croyance que c'est pour votre bien, pour celui de la petite et des vieux. . . Mais regardez- les. . . . regardez - les donc ! . . .

Madeleine -retenait toujours Savinienne dans ses bras et la suppliait du regard... Pierrette lui tendait ses petites mains. Le père Lecoq s'avança vers elle et lui dit :

— Ne partez que dans quinze jours, ma fille.

L'enfant sauta à terre en bondissant de joie.

Savinienne cacha sa tète dans le sein de Madeleine, qui, du geste, pria les deux étrangers de s'éloigner momentanément.

Le père Lecoq les escorta jusqu'à la barre de l'enclos et revint sur ses pas après avoir dit :

— Dans quinze jours, monsieur Jean Maubert, vous aurez la réponse de Savinienne.

Durant ces quinze jours de trêve, le zouave acheva de s'accoquiner au pays ; il s'éprit de passion pour ses coteaux verdoyants, pour ses sentiers ombreux, pour ses falaises, pour sa grève, pour la mer, pour le cidre ; il trouvait tout charmant, jusqu'aux bonnets de coton ; il devint un vrai Normand ; il alla partout répétant : — Il me semble que je suis né à Villerville.

C'était avec nous autres néanmoins qu'il passait la plus grande partie de son temps. Il avait des accès de folle gaité maintenant, et, n*eût été le souvenir de l'ami Pierre, qui parfois revenait attrister

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son visage, il se montrait le plus joyeux compagnon qui se puisse imaginer. C'est tout simple : il se sentait utile ; il avait trouvé une occasion de se dévouer. . . Il était content ; il était heureux.

Sir Reginald lui-même se ressentit de cet épanouissement communicatif: il nous arriva souvent de le voir rire avec une franchise toute française. Les teintes mélancoliques qui, la veille encore, assombrissaient son front semblaient s'être à tout jamais évanouies, et si parfois un mot ne lui eût échappé sur sa mort prochaine, on eût dit qu'il avait entièrement renoncé à ses projets ; on eût même pensé qu'il oubliait Edith .

A la vérité, il n'avait plus guère le temps de faire de l'élégie sous les saules pleureurs des souvenirs. Fanfan Latulipe était toujours en mouvement, et l'Anglais suivait en tous Ueux Fanfan Latulipe. Ils s'en allaient ensemble faner les foins avec les paysans, pécher avec les pécheurs. Tout le monde les connaissait, les aimait, celui-ci avec ses libéralités, celui-là à cause de sonobligeante et joyeuse humeur. Le bruit d'un prochain mariage s'était déjà répandu (je ne saurais dire comment la chose s'était sue, mais ces choses-là se savent toujours), et les Villervillais, voire même les Villervillaises, se montraient enchantés de la nouvelle acquisition qu'allait faire la commune. € Ce sera le boute-en-train du village, » disait-on. On espérait conserver aussi l'Anglais; quelques-uns même allèrent jusqu'à manifester hautement devant lui cette espérance; mais sir Reginald invariablement répondait :

— Oh ! moi, c'est différent : je pars le 15 octobre.

— Pour Londres ou pour Paris? demandait assez généralement l'interlocuteur.

— Non, disait l'Anglais en souriant d'une étrange façon; oh! non, je vais beaucoup plus loin que ça... j

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Et ses yeux s'élevaient vers le ciel.

L'endroit où posaient le moins le zouave et TAn^ glais, c'était la maison Lecoq. Par un sentiment de délicatesse des plus louables, Jean Maubert avait compris que ses assiduités, que sa présence même oilenseraient la douloureuse pudeur de Savinienne : il révitait donc. Mais il se rencontrait souvent dans les alentours avec la vieille Madeleine et avec le père Simon : il pouvait maintenant les entretenir de leur fils Pierre. Les deux vieillards, d'ailleurs, recherchaient ces occasions. Au bord des deux chemins, sur la grève ou sous la futaie, c'étaient de longues causer ies où le soldat racontait, jusque dans les moindres détails, toute la vie militaire de son pauvre camarade. Dans ces récils naïfs perçaient une telle affection, un regret si vif et si sincère, que le père et la mère Lecoq en vinrent à aimer celui qui avait tant aimé leur fils, et qu'ils n'en plaidèrent que plus chaleureusement encore la cause de son prochain mariage avec Savinienne. a Elle ne peut manquer d'être heureuse, se disaient-ils, avec un aubsi brave garçon, et ce sera un digne père pour notre chère petite Pierrette. >

A toute heure du jour, Savinienne était donc sollicitée, suppliée, obsédée par les deux vieillards. C'était en vain qu'elle essayait de se réfugier dans la solitude; partout elle rencontrait des gens qui lui disaient-: — Epouse le zouave, Savinienne ; c'est le meilleur protecteur que tu puisses jamais rencontrer pour ta fille, et le refuser, vois-tu bien, ce serait faire acte de mauvaise mère.

La pauvre jeune fille, cependant, luttait encore. Dans la seule idée de ce mariage il y avait quelque chose qui lui révoltait l'âme : elle se disait que ce serait trahir le souvenir de Pierre. Elle se sentait au cœur comme une vague espérance qu'il reviendrait;

elle ne pouvait se figurer qu'il fût mort. Un jour on lui dit que Tacte de décès était arrivé à la mairie : elle voulut le voir, le toucher, se convaincre. En reprenant Tacte, le maire également lui dit : — Ne laissez pas échapper l'occasion qui • se présente, Savinienne... Il est de l'intérêt de votre fille qu'elle ait un nom, qu'elle s'appelle Pierrette Maubert.

Savinienne se réfugia dans l'église : elle y retrouva encore le même conseil, et, cette fois, dans la bouche de M. le curé, qui l'exhortait avec la sainte autorité de la religion. Or, je crois l'avoir dit déjà, Savinienne était une fille très-religieuse.

Mais ce qui devait avoir plus d'influence sur elle que la parole du digne prêtre, que l'intérêt social, que l'opinion de la commune et que les incessantes supplications des époux Lecoq, ce furent les sympathies de Pierrette elle-même. L'enfant s'était éprise d'une incroyable tendresse pour le zouave, qui avait un bel uniforme et qui se prêtait à tous ses caprices. Chaque jour elle parlait à sa mère de son grand ami le soldat. — Si tu savais comme il est bon ! lui disaitelle, comme il me raconte de belles histoires et comme je m'amuse avec lui! Il m'aime bien, va... Il faut l'aimer aussi, maman...

Savinienne ne répondait rien ; mais elle se sentait émue, plus émue encore lorsque, du haut de la falaise, ou bien à travers quelque haie, elle apercevait le zouave jouer avec l'enfant, la porter sur son dos, se mettre en quatre pour la faire rire, ou bien la contempler avec un amour vraiment paternel.

La quinzaine, cependant, touchait à son terme, et Savinienne ne s'était pas encore prononcée, et Jean Maubert l'évitait toujours.

Un soir enfin ils se rencontrèrent par hasard au détour d'un sentier tortueux. Le soldat voulut battre

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en retraite; mais il n*était plus tempa : la jeune fille l'avait déjà salaé de la main.

— Fanion, balbutia-t-il en rougissant jusqu'aux oreilles, ainsi qu'un écolier pris en défaut ; pardon, mademoiselle j je ne savais pas... je ne croyais pas... Mais, an £ût, c'est peut-être très«henreux que nous nous rencontrions ainsi, car le pore Lecoq m'a dit hier : — C'est pour après demain que je t'ai promis la réponse de Savinienne.

— Aprè8«demain... répéta-t-elle en pâlissant da* vantage encore.

— Je ne vous presse pas, reprit vivement le soldat, bien qu'il y aille aussi de mon intérêt... et plus encore peut-être que du vôtre, car, enfin, je suis seul au monde... Je n'aimais plus personne ; je n'avais plus aucun devoir à remplir, ce qui fait que je serais peut-être redevenu un très-mauvais gars... tandis que si vous m'acceptez pour mari, je le sens U, je resterai un honnête homme.

— J'en suis convaincu, monsieur Jean Maubert, mais...

-<- Mais vous n'êtes pas décidée encore, n'est-ce pas?... Je comprends. Eh bien ! laissez-moi faire... je tâcherai qu'<m ne vous reparle pas de ça demain.

Le lendemain, en effet, Jean Maubert aborda franchement Savinienne et lui dit :

*- J'ai réussi : le père Lecoq nous accorde quinze autres jours.

— Merci, murmura Savinienne avec une profonde reconnaissance ; oh I merci I

Dorant cette seconde trêve, un changement complet s'opéra peu à peu dans les allures et dans la physionomie du zouave. Sa galté semblait s'être évanouie comme par enchantement; il devint rêveur; il chercha la solitude; il évita même sir Reginald.

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Mais rAngflais ne s'en offensa nullement, et laissant le soldat agir à sa guise :

— Bien, fît-il avec son sourire britannique, oh I très-bien, je comprends... Je fus ainsi durant tout le temps qui précéda l'aveu d'Edith.

Jean Maubert haussa les épaules et s'éloigna sans répondre.

A quelques jours de là, vers la fin de cette seconde quinzaine, il eut une nouvelle rencontre avec Savinienne.

C'était le soir encore, mais cette fois sur la grève, encore en ce moment déserte. Le ciel, la mer, la côte, tout était d'un beau noir bleu, sur lequel le soleil couchant enflammait à l'horizon toute un fantasmagorie pyrotechnique. Vers l'orient, au contraire, s'assombrissait déjà la nuit. A peine apercevait-on dans le lointain quelques silhouettes errantes de pécheurs attardés. La mer avait tellement baissé, était tellement calme, qu'on entendait à peine, au milieu du profond silence, le murmure plaintif du flot qui commençait à remonter.

Par ces étranges crépuscules, l'âme aime à se bercer dans une si profonde rêverie, que l'on perd, pour ainsi dire, la conscience de son être et que l'on marche toujours, sans rien entendre à ses côtés, sans rien voir devant soi : c'est une sorte de somnambulisme éveillé.

Savinienne et Jean s'aperçurent seulement lors* qu'ils n'étaient plus séparés que par quelques pas.

Mais au lieu de se fuir, ce soir-là, ils marchèrent tous les deux en avant; ils s'élancèrent en quelque sorte l'un vers l'autre, celui-ci avec l'allure d'un homme qui vient de prendre un parti désespéré, cêUe-là de l'air d'une femme qui- craint d'être folle ou qui veut s'assurer qu'elle ne rôve pas.

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— Jean Maubert, lui demanda-t-elle en effet, êtesvous bien certain que Pierre soit mort?

— Ohl s'écria le soldat du même ton bref, oh! je donnerais ma vie pour qu'il fût vivant, pour qu'il revînt... et j'en serais bien malheureux cependant, Savinienne. . . car je vous aime. ...

Savinienne jeta un cri perçant : ellevenait de se réveiller d'un beau rêve.

— Pardon I . . . pardon ! . . . balbutia le zouave éperdu.

Et il s'enfuit.

Lui aussi, il avait rêvé... et il se réveillait....

Une heure plus tard, il était assis sur une roche à plus d'une lieue de là, et, plongé dans la nuit profonde, la tète dans ses tleux mams, il se disait :

«^ Eh bien I oui, là... ^uoi, je l'aime I... Mais elle ne m'aimera jamais, et je viens de l'ofTenser... Je lui ai fait peur... Oh I misérable que je suis !... comment la rassurer maintenant, l'amener à consentir à ce mariage?... Il y va de son repos cependant, de sa vie peut-être... Ah I mais comment, comment?...

Il se redressa tout à coup, et, comme frappé d'une inspiration soudaine :

— Oui, c'est cela, continua-t-il sur un ton résolu ; j'en souffrirai bien, je le prévois... N'importe... je me tiendrai parole. Mais comment lui faire savoir.... Je n'oserai plus lui parler maintenant... Une lettre? Oui, c'est cela... je lui ferai écrire, mais par qui?...

Durant tout le reste de la nuit, il erra sur la côte, et ce ne fut qu'au jour naiss^ant qu'il reprit le chemin du village.

Comme le dernier coup de la messe tintait, il entra chez le maître d'école.

C'était, à cette époque, un homme d'une quarantaine d'années environ, gros, trapu, vulgaire, des plus ivrognes et surtout des plus bavards.

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Magistralement assis dans sa chaire, que flanquaient trois ou quatre vauriens coiffés du bonnet d'àne, il était en train d'administrer des patoches à un effronté galopin qui piaillait à assourdir toute l'école : un véritable Decampsj une école de singes.

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda obséquieusement le chimpanzé universitaire, en soulevant à demi son bonnet de coton d'un blanc douteux.

— J'ai à vous pailer, mais à vous seul, dit Jean Maubert.

— La classe sera finie dans un instant; si vous voulez attendre...

— J'attendrai.

Dix minutes plus lard, toute la bande écolière s'échappait de l'école, ainsi qu'une volée de pierrots effarouchés.

— De quoi s'agit-il ? demanda le magister après avoir refermé la porte vitrée.

— C'est vous qui servez d'écrivain public, répondit le soldat.

— J'ai cet honneur... J'excelle surtout pour les pétitions....

— Ce qu'il me faut, c'est tout simplement une lettre.

— J'excelle aussi pour les lettres... principalement pour celles d'amour : c'est là ma spécialité. Désirez vous de la coulée, de l'anglaise, de la bâtarde, de la gothique ou de la ronde ?

-- Je veux l'écriture avec laquelle tout le monde écrit, fit le zouave, qui commençait à s'impatienter,

— Ecriture vulgaire, soit. Passons au papier... j'en ai du rose, du bleu, du vert tendre, couleur d'espérance; j'en ai avec bordure de dentelle, avec encadrement de cœurs enflammés; j'en ai avec deux colombes ou bien avec deux soldats de l'armée française soutenant une banderolle sur laquelle il est écrit : Honneur aux belles.

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— Hél pas tant de phrases... Donnez-moi tout bonnement du papier blanc, s'écria Jean Maubert dont le visage exprimait une antipathie de plus en plus prononcée.

— Bien, très-bien, -fit le mattre d'école; il ne faut disputer ni des couleurs ni des goûts, comme dit le proverbe. Voila le papier demandé; voici la plume vulgaire. Dictez...

Et, superbement installé dan!( sa chaire, un coude sur le pupitre, la plume déjà dans Tencrier de liège, il attendait.

Le soldat hésitait.

— Que faut-il écrire entête?... Monsieur, madame ou mademoiselle?

— Mademoiselle, fit le zouave.

Le pédagogue cligna de Tœil d'un air fripon et dit avec un sourire friand :

— Bravo ! Continuez sans crainte ; je suis d'une discrétion...

La physionomie curieuse du scribe démentait tellement cette promesse, que Jean Maubert tressaillit. Allait-il donc livrer à cet homme le secret des plus intimes délicatesses de son cœur?

En ce moment, la silhouette noire du curé sortant de l'église passa devant le vitrage empoudré de Técole.

A cette vue, une nouvelle inspiration put se lire sur le visage rasséréné du zouave.

— J'attends... fit le pédagogue.

— Non, pas vous, conclut brusquement le soldat.

Et, laissant le maître d'école en suspens, il s'élança au dehors.

Le curé atteignait la porte du presbytère. Le zouave courut à lui, et, la main au turban^ sollicita quelques minutes d'entretien.

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— Entrei, mon ami, répliqua 1« digne vieillard, qui fit passer devant lui le soldat.

Mais à peine avait^il fait quelques pas dans Tétroit jardin, que la servante accourut au devant de son maître et lui annonça que quelqu'un déjà l'attendait*

— Qui donc? demanda le curé.

La servante lui répondit à Toreille.

— Veuillez attendre un instant dans le jardin, dit le digne pasteur; dans un instant, je vous appellerai.

Et, suivi de sa servante, il se hâta de rentrer dans la maison.

Quelques minutes après, le zouave y pénétrait à son tour.

Ce qu*il devait demander au curé, eh I mon Dieu ! c'était tout simplement de remplir le rôle dont le maître d'école ne lui avait pas paru digne.

Le bon vieillard s'y prêta de la meilleure grâce du monde, et, sous la dictée du soldat, il écrivit à peu près ce qui suit :

€ Mademoiselle Savinienne,

€ Pardonnez-moi le mot qui m'est échappé; faites plus: ouhliez-le. D'ailleurs, ça n'est pas vrai; non, je ne vous aime pas. 9

En cet endroit, le zouave s'interrompit tout à coup pour demander :

— Il est permis de mentir, n'est-ce pas, monsieur le curé, lorsque c'est pour un bon molif ?

— Comment! fit le vieillard surpris, vous aimez donc Savinienne?

— Oh, oui, et crânement encore... mais il faut pas qu'elle le sache, vous comprenez..*

— Non, fit le vieillard ; mais allons jusqu'au bout; alors seulement je vous répondrai.

Le zouave toussa fortement et reprit :

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€ Si VOUS le désirez donc... et ça ne me coûterait pas beaucoup, soyez-en convaincue... aussitôt après le mariage, je partirai. Si vous préférez que je reste, et je crois que cela vaudra mieux, à cause de Pierrette... pour tout le monde je serai votre mari; entre nous, je ne serai que votre frère... et jamais, non, jamais je ne prononcerai le. mot qui vous a tant effrayée hier au soir... Je vous en donne ma parole d'honneur.

« Il n'y a que la petite Pierrette... Par exemple, quant à celle-là, je vous demande la permission de l'aimer comme si j'étais vraiment son père...

(( Acceptez donc sans crainte : devenez madame Jean Maubert... Acceptez, mon amie... ma sœur... i^

— Est-ce tout? demanda le curé après un silence.

— (u'est tout, oui, répliqua le soldat en se détournant pour essuyer une larme.

Puis, domptant son émotion :

— Reste à remettre la lettre... dit-il.

— Je m'en charge, répondit en souriant le vieillard, et je n'aurai pas grand'peine à me donner pour cela. Voyez plutôt...

Il s'avança vers la porte de la chambre voisine; il ouvrit.

Savinienne était là... Savinienne avait tout entendu.

— Jean, dit-elle d'une voix émue, vous êtes un brave garçon ; vous êtes un grand cœur!

Et elle lui tendit la main.

— Savinienne, oh ! Savinienne ! balbutia-t-il en tombant à genoux.

Un instant après, le digne pasteur les congédiait tous les deux, mais après avoir passé lui-même le bras de la jeune femme dans le bras du soldat et en

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leur disant avec un de ces sourires qui viennent de Dieu :

— Allez en paix, mes enfants I Tout ce que je vous demande pour mes honoraires d'écrivain, c'est de conserver la lettre, et par dessus le marché je m'en vais prier Dieu qu'il vous bénisse.

Le ciel exauça sans doute la prière du bon curé : un incident inattendu triompha des dernières hésitations de Savinienne.

Un tilbury, venu de Trouville, stationnait dans la grande rue du village, et les enfants, au sortir de l'école, s'étaient attroupés devant cette voiture qui leur semblait étrange et qu'un seul d'entre eux te* nait en bride. Pierrette prit fantaisie d'y monter. Les cris des enfants effrayèrent le cheval, qui partit au galop et s'engagea fatalement dans le chemin qui conduit droit à la falaise. Quelques secondes encore, et c'en était fait de Pierrette !...

Jean Maubert survient tout à coup; il s'élance aux naseaux de l'animal, qui déjà touchait le bord de l'abîme ; il parvient à le maîtriser au péril de sa vie. . . et l'enfant est sauvé ! . . .

Savinienne accourait : elle prit la petite Pierrette dans ses bras, et devant tous elle la mit entre ceux du soldat en disant : — Jean Maubert, je suis votre femme...

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