X. — Une heure trop tard
Il n'y eut personne dans le village que ce dénoûment ne rendît joyeux ; mais sir R^ginald Wilson se distingua entre tous par ses démonstrations enthousiastes. Il eût voulu que la noce se célébrât dès le lendemain, et s'emporta fort originalement contre la
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loi française en apprenant que les formalités préliminaires exigeaient encore près de trois semaines. De plus, le soldat n'avait pas ses papiers ; il fallait les faire venir de Paris.
— Allez-y vous-même, dit l'impatient Reginald; nous les aurons ainsi plus vite.
— M'accompagnerez-vous, milord? demanda le zouave.
— Non, fît gravement l'Anglais; il est indispensable que, de mon côté, j'aille à Londres.
— Est-il permis de vous demander pourquoi?
— Parfaitement : je veux réaliser ma fortune et l'avoir tout entière en portefeuille.
— Ce n'est pas moi qui y mettrai empêchement, milord, mais à une condition cependant...
— Quelle condition?
— Le serment que nous nous retrouverons à Villerville...
— Soyez donc sans crainte, mon bon ami : j'ai promis à Edith d'attendre jusqu'au 15 octobre, et jusqu'au 45 octobre j'attendrai...
— A la bonne heure I mais quand nous en serons là. . . je vous l'ai déjà dit, nous verrons. . . En attendant, je puis compter sur vous pour ma noce ?
— Oh ! oui, vous avez ma parole de gentleman....
Le lendemain même, les deux amis partaient, chacun de son côté, mais certains tous les deux de se revoir.
Avant de se mettre en route, le soldat avait dit à Savinienne :
— Je serai le plus longtemps possible, afin que vous puissiez réfléchir encore.
Il ne revint, effectivement, que vers les derniers jours de septembre.
Depuis quelques jours déjà sir Reginald était de retour.
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Dès le dimanche suivant) on afûcha le mariage à la mairie, et les bans furent publiés à l'église.
Rien de particulier ne marqua le temps qui devait s'écouler encore jusqu'à la cérémonie nuptiale.
Savinienné était triste; mais elle semblait fermement décidée maintenant. Le père Lecoq se montrait gravement satisfait qu'on eût obéi à ses volontés. Tout en ne cessant pas de pleurer son dis, la vieille Madeleine commençait à sourire à la douce consolation de conserver du moins auprès d'elle et Savinienné et Pierrette. Quant à Jean Maubert^ s'il n'était plus le joyeux compagnon d'autrefois, en revanche il portait sur son visage la douce et sérieuse satisfaction que donne un devoir accompli, un sacrifice ignoré de tous.
Le grand jour enfin arriva.
Malgré sa pâleur, Savinienné était charmante à voir dans sa toilette de mariée villageoise. En la contemplant ainsi, le zouave eut tout d'abord aux lèvres un sourire amer et douloureux; mais ce sourire disparut aussitôt, et, s'approchant de celle qui allait être sa femme, il lui dit à demi-voix :
— Il est temps encore de vous dédire, Savinienné... Pour toute réponse, elle plaça sa main dans celle
de Jean Maubert, et l'on partit pour l'église.
Tout le long du chemin les fillettes admiraient l'air martial et le brillant uniforme du zouave.
— Cette Savinienné est bien heureuse! pensaientelles, en la jalousant tout bas.
Pour aller de la maison Lecoq à l'église, on devait passer devant le petit bois où Savinienné et Pierre s'étaient dit adieu. A la vue du vieux chêne, la mariée frissonna tout à coup.
— Qu'avez-vous donc? demanda Jean Maubert. Oh ! n'appréhendez rien de l'avenir... Je tiendrai mon serment...
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— Ce n'est pas cette crainte-là qui m'a fait tressaillir, répondit-elle, mais... je pois vous l'avouer à vous, monsieur Jean... tout à i*heure, là, sous cet arbre, il m'a semblé le voir... lui.
— Pierre?... Oh! cette nuit, en songe... moi aussi, je l'ai revu...
— Moi de même...
— C'est étrange!
On était arrivé dans l'église : on y entra.
Bien qu'aucun apprêt joyeux ne dût signaler cette noce, tout le village s'y était rendu, tous les baigneurs étaient là. On aimait Savinienne, on aimait Pierrette, on aimait Jean Maubert.
Après avoir uni les deux mariés, le digne prêtre leur dit :
— Dieu vous bénira, mes enfants ; ayez bon espoir en l'avenir...
Hélas ! l'avenir n'était pas fait pour eux.
En se dirigeant vers la sortie, ils entendirent un grand bruit s'élever de la place de l'église; en approchant du seuil, ils aperçurent tous les garçons de la noce qui, réunis en un groupe étrangement animé, paraissaient défendre le passage à quelqu'un.
Mais ils pensèrent qu'il ne s'agissait que de quelque plaisanterie villageoise, et reprirent indififéremment leur marche lente, elle baissant de nouveau les yeux, lui ne regardant plus qu'elle.
Nous avions tous couru en avant pour voir l'auteur de tout ce tumulte.
C'était un soldat ; c'était un zouave.
Il avait le sac au dos, Tétui de fer-blanc au côté; une épaisse couche de poussière recouvrait son uniforme; sa pâleur lui donnait l'air d'un convalescent qui rentre au pays natal après un long voyage.
Il parvint enfin à s'ouvrir un pas^sage; il s'élança vers l'église ; il se rencontra face à face avec lés deux
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mariés; il jeta soudainement un cri terrible de colère et de désespoir.
Au son de cette voix, Savinienne releva vivement la tète, fut prise d'un tremblement convulsif et tomba évanouie entre les bras de Jean Maubert, qui luimême restait stupéfait et béant, comme si la foudre fut tombée à ses pieds.
Quant au père Lecoq, quant à la vieille Madeleine, éperdus, palpitants, ivres d'une follejoie, ils «'étaient élancés vers le nouvel arrivant avec ces exclamations entrecoupées :
— Mon ûls !... Est-ce bien toi?... mon garçon I... monfîlsi...
Ce revenant, c'était en effet Pierre Lecoq.