‹ FannyChapitre 10 sur 15 · PREFACE. XI · texte numérisé non relu

PREFACE. XI

Aussi bien M. Sainte-Beuve, un maître, un grand critique, un vrai poëte, un romancier d'un goût parfait, parlant de cette Fanny que je propose à votre étude, appelle Fanny « un poëme. » C'est presque un poëme « par la forme, par la coupe, par le nombre, et par un « certain souffle qui y règne d'un bout à l'autre 1 » On dirait, quand il parle ainsi, que M. Sainte-Beuve cherche et trouve un motif à l'adoption de ce petit livre. Avec ce simple mot : un poème , il explique à merveille la curiosité, la pitié, la terreur de ce livre ; en même temps ce mot poëme ^ aux yeux du bon critique, absout la lectrice, le lecteur et la critique même. La poésie a des privilèges si rares et si charmants! Le Don Juan de lord Byron, en sa qualité de poëme, bien des femmes très-honnêtes le savent par cœur. Faites-en un roman en prose, aussitôt toutes les femmes le renient. Le quatrième livre de V Enéide et le livre divin où, pour la première fois, Adam se trouve enfin en présence de cette Eve appelée avec transport , c'est la poésie et le poëte qui ont fait de ces merveilles des œuvres populaires. Ainsi M. Sainte- Beuve a très-bien dit : « un poëme! » Il explique, en même temps, l'extrême difficulté de ces romans à deux personnages, et tout de suite, avec ce sens exquis, il rencontre Adolphe^ le héros de Benjamin Constant :

Cet homme-là, Sire, c'était moi-même.

Quelle analyse ingénieuse et piquante M. Sainte- Beuve a faite, à deux reprises, du roman de ce publiciste allemand. Avec quel art, plein dégoût, il explique

xn PRÉFACE.

aux honnêtes gens ce hasard inespéré dans la vie et dans les œuvres de ce triste politique et de ce mauvais philosophe, qui trahit tout ce qu'il adopte, oublieux de ses plus solennels serments, égoïste et faux jusqu'à la fibre extrême de son cœur. Que cet homme ait fait un chef-d'œuvre, et qu'il échappe ainsi au profond, à l'immense oubli réservé à ces mauvais écrivains, à ces mauvais orateurs, flatteurs de celui qui les paie, il faut que tes braves gens en prennent leur parti. Adolphe est un hasard heureux, impérissable , et comme en ces pages vivantes, en cette vie hideuse, l'auteur touche en effet à des plaies qui saignent encore, et qui ne seront jamais guéries, il a bien fallu que cet Adolphe adopté par les jeunes gens qu'il conseille et par les vieillards qu'il console, obtînt le succès que ne méritait pas l'auteur. Cependant qu'il est médiocre et lâche, et d'une vanité misérable, cet Adolphe, inventé à l'image de M. Benjamin Constant lui-même ! Ah! s'il n'était qu'un homme infidèle ! . . . Il est un homme ennuyé , et contre cet ennui qui la tue, Ellénore est impuissante. Ici pas de flamme, à peine un feu mal éteint sous la cendre. Ici pas un moment de véritable amour, de véritable bonheur, rien de l'âme et rien du cœur; vous voyez le scalpel, vous êtes au milieu d'un herbier; ce ne' sont que fibres, poussière, momies, fantômes; la vie est absente, et l'analyse la remplace, à peu près comme l'image dans la chambre obscure de Daguerre est un portrait vivant.

Au contraire, Fanny est un livre qui reluit et qui flamboie, « c'est l'œuvre d'un esprit ardent, » dit

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