‹ FannyChapitre 3 sur 15 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

fantaisie est pour votre honnôte esprit, une muse inconnue. On a beau vous dire : « Allons, rêvez! » le rêve est une peine à certaines imaginations primesautières, toujours alertes, éveillées et disposées à tout savoir. Moi seul, je ne vous dis pas : Rêvez ! Moi seul, je vous dis : Lisez! Mais que lire?.... Il n'y a rien de plus naturel que cette question du livre. Vous et moi, et tout le monde, à savoir tous ceux qui lisent, il nous faut à chaque renouveau de l'année, un poëme, un conte, une histoire, une aventure, un livre enfin, un nouveau livre, qui nous repose ou tout simplement nous change, et nous retire un instant des livres que nous lisons toujours. C'est beau le même livre! et c'est commode, et c'est facile, et charmant, un seul livre! il est vrai ; mais si j'emporte avec moi un livre unique, il m'en faut un tout nouveau, tout brillant de la passion d'hier, tout animé des amours de la matinée, empreint des larmes de la jeunesse, écho de ses transports, histoire d'une âme ouverte aux mille impressions des bois, des champs, des paysages, de la ville aussi, quand les transports de la ville sont dignes d'être écoutés des âmes tendres, des cœurs timides, des beaux esprits oisifs.

Ce que je vous dis là, vous le savez mieux que moi; mieux que moi, vous me l'avez dit au départ. —Adieu, me disiez-vous, pensez à votre amie, écrivez-lui, et n'oubliez pas de lui trouver un livre. Or vous ajoutiez avec un sourire : « un petit livre. » Et que vous avez raison d'aimer le petit livre, à la façon du bon poëte qui disait si bien :

Les longs ouvrages me font i)eTir!

PREFACE. m

Le petit livre, en effet, il n'y a rien qui soit plus aimable et plus charmant. II est la grâce et le sourire ; il est si facile à tenir, à feuilleter, le petit volume; il

est si vite ouvert, si tôt fermé 1 On vous appelle

aussitôt le tome obéissant rentre et se cache au fond de cette poche habilement dissimulée à la droite de la robe aux longs plis. Vous êtes seule, et vous le rappelez, aussitôt il arrive obéissant, câlin , joli, et sentant bon. La vilaine affaire et l'abominable satisfaction des plus vils et des plus sots lecteurs des deux sexes, ces affreux récits en vingt tomes in-8° ! Le papier est un chiffon, l'encre est une tache, et la plus noble main est souillée à tenir ces feuillets misérables écrits sans art, parcourus sans plaisir. Un pareil livre est l'antre même deTrophonius. Malheur à l'idiot qui consentait à interroger ce triste abîme; on le faisait jeûner pendant huit jours, on l'abreuvait des eaux du Léthé pour qu'il oubliât tout ce qu'il avait lu et vu jusqu'à ce jour, et tout d'un coup, la tête la première, on l'entraînait dans l'antre obscur, à travers les ronces, les cailloux, les sables, les reptiles, les cris, les voix, les plaintes funèbres; et quand enfin il avait parcouru ces fanges, ces ténèbres, ces mensonges, on le ramenait par les pieds, à la douce lumière du jour, répétant des mots confus, des paroles entrecoupées, des exclamations sans suite et sans nom. Le plus souvent, quiconque avait fait ce voyage au fond de l'abîme, était un niais, et de son voyage il revenait slupide à ce point, que c'était un proverbe parmi les Grecs pour désigner un maniaque : // a vu l'antre de Trophonîus !

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