VI PREFACE
risques et périls? Prenez garde, et ne dites pas oui tout de suite. Avant que votre résolution soit prise, il faut que vous sachiez un peu quelle est cette histoire, et que vous vous interrogiez vous-même. Eh ! cette Fanny, elle a, comme on dit, du pour et du contre; elle a bien du charme et bien du vice aussi ; elle est féconde en sourires, elle a fait froncer plus d'un sourcil. S'il fallait envoyer ce petit livre à quelque femme hypocrite et perdue, à quelqu'un de ces mensonges à falbalas, qui ne trompent personne, aux adultères de chaque jour, ma foi , je ne m'exposerais pas aux injures de la dame; et si elle me demandait un livre agréable et convenable à son esprit, je lui enverrais tout bonnement quelque histoire d'étudiant et de grisette; un La Rochefoucauld, d'antichambre, un La Bruyère d'estaminet, un Marivaux d'hôtel garni; quelqu'un de ces livres chers à la soubrette, à l'invalide, à Margot, à madame d'Escarbagnas, à tout le monde, hormis aux esprits délicats.
Vous, cependant, la belle, et la franche, et la difficile, il pourrait arriver que cette éclatante Fanny ne trouvât pas grâce à vos yeux. Elle est charmante, hardie, et le peu de respect humain qui la retient et qu'elle a conservé ne l'empêche guère d'être exacte au rendez-vous de son jeune amant, et si l'heure attendue a sonné, soudain voyez-vous tourner le coin de la rue, un fiacre aux glaces relevées ? Le fiacre avance à la façon d'un chat qui court sur l'asphalte, un jour de pluie. II n'y a vraiment que ces sortes de voitures pour courir ainsi : homme, cheval et voiture, on dirait que bêtes et gens savent où ils vont, que le carrosse est parfaitement ren-
PREFA.CE. VII
seigné sur ce qu'il amène, et quelles transes infinies il charrie au milieu de la ville. Or, la ville elle-même, elle a deviné ce qui se cache au fond de ce char numéroté, mystérieux.
Et plus la voiture avance, et plus, autour d'elle le silence augmente et l'étonnement grandit. Par je ne sais quelle intime fascination , tout s'arrête pour que la dame ici présente et voilée ait le chemin libre; on la flaire, on la sent, on la voit venir. Le mort qui passe au fond de son cercueil ralentit sa marche, afin de céder le pas à madame Fanny. Le régiment qui s'en vient au brffit sonore de ses musiciens militaires, adoucit sa fanfare, assourdit ses tambours, met la sourdine à l'ophicléide errant; et peu s'en faut que les jeunes capitaines, envieux de ce mystère en robe brune, en chapeau brun, ne crient à leurs soldats : « Portez, armes! » Ainsi, la complicité morale et môme immorale est partout, entourant de sa protection détestable ces injustes amours. Ah! le malheureux mari parisien, nul ne le plaint, nul ne le seconde ; au contraire, c'est à qui sera le serviteur et le soutien de sa femme. En été, c'est le soleil qui jette au passant toutes ses flammes pour que Fanny passe inaperçue ; en hiver, c'est la pluie et le vent du nord qui servent de cortège à Fanny. A peine elle a touché le seuil de cette maison de l'adultère où elle est attendue, aussitôt le char qui l'amena I s'éloigne à petit bruit, la porte est ouverte en grand silence, et le portier, un argus! lui-même il n'a pas vu cet éclair qui passe. A peine il entend, charmé, retentir sur l'escalier verni, le bruit agaçant des bottines !