‹ Fanny, étude. Avec une préf. nouvChapitre 11 sur 16 · XXX FAN NT · texte numérisé non relu

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lié, me fit de grands éloges, m'encouragea ec bon confrère, puis, tout à coup :

— Cela ne peut cependant pas finir ainsi. Uaconte-moi la suite.

— Mais c'est là que j'en suis resté.

— Qu'importe ! Dis-moi comment tu as l'intention de conclure.

— C'est que, d'une part, lui répondis-je, pour obéir à la loi des progressions, sans le respect de laquelle il n'est pas de roman possible ; c'est que, d'autre part, pour me soumettre à la logique des choses, des événements et des caractères, je me vois obligé de terminer le livre par une certaine scène, et elle me semble, même avant de l'avoir écrite, d'une telle hardiesse que, bien que je la juge indispensable à la conclusion du livre qui, sans elle, n'existerait pas je n'ose nas l'écrire. Elle me fait peur.

— Raconte la scène, me dit Flaubert.

Séance tenante, j'improvisai la scène du balcon ; puis, je continuai, conduisant le récit jusqu'à la fin.

— Bote que tu es! reprit Flaubert. Cette scène est le succès du livre. Et tu hésites? Tu n'es pas digne de tenir une plume. ïe te renie pour mon ami.

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La vérité, c'est que je n'hésitais plus. La preuve en est que le lendemain matin, après deux heures de travail, j'avais écrit le mot « fin» au bas de la dernière page du manuscrit.

J'avais mis quatorze ans à le méditer; onze jours m'avaient suffi pour l'écrire.

Mais, avant de songer à le faire imprimer, je crus bon d'obéir à ce que je considérais comme un devoir de conscience. Je me rendis chez la mille fois trop bonne et trop charmante femme qui m'avait autorisé à adapter sa séduisante personne et son aimable caractère aux incidents dont j'avais généreusement gratifié rhéroïue de mon roman.

— Je viens, lui dis-je, vous demander un nouveau service. C'est de vouloir bien écouter la lecture de votre aventure supposée.

C'était roide, mais elle ne sourcilla même pas. Encore un trait de son caractère. Je lisais clairement. J'étais pourtant terriblement ému. Pour elle, elle était littéralement suspendue à mes lèvres ; elle ne perdait pas un mot de la lecture. Cela l'intéressait furieusement. Elle poussait des cri? de plaisir. Par moments, elle m'interrompait, et me disait : a Ceci n'est pas exact. Cette expression est trop forcée. En Da-

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reille circonstance, je n'aurais pas agi cle celte manière, je n'aurais pas dit telle chose. » Et je modiûais le manuscrit.

— J'ai presque envie, lui dis-je en la quittant, de mettre votre nom à côté du mien sur la couverture du volume.

— Comme vous êtes bête, pour un homme d'esprit 1 me répondit-elle.

Nous n'en avons jamais reparlé depuis.

Et maintenant que ma confession est achevée, je ne puis me dissimuler que, en l'écrivant, je viens de faire une chose dangereuse Deu^ être, mais certainement d'une bizarre hardiesse. Nul écrivain, jamais, à ma connaissance, n'a poussé la franchise au point de confier au public — qui ne l'en priait pas — les secrets de sa comédie. Qui sait si la bonne foi que j'ai mise à ne rien déguiser dans mon récit, ne se tournera pas contre moi et ne me causera pas des ennuis sans nombre! On est toujours puni de bien agir. Nos peines, nos chagrins, nos tourments, nos mésaventures ne proviennent jamais que de nos meilleurs sentiments. Les ûmes sèches et dures sont les seules à ne pas souffrir dans ce monde. La droiture se paye, la bonne

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foi coule fort cher, c'est une ruine que la sin cérité. Il me semble, à présent, que j'entends un concert de jolies lectrices me blâmant, me raillant et me maudissant.

« Eh quoi 1 me disent-elles, vous avez fait cette maladresse! alors que rien ne vous y forçait, que nulle de nous ne vous le demandait, après douze années de silence, voilà que tout à coup, sans crier gare, vous venez, de gaité de cœur, nous enlever nos illusions. Ces larmes que votre livre nous a fait répandre, ces douces émotions que nous éprouvions en le lisant, vous nous les avez donc volées? Nous ne vous les devions donc pas? Comment, après que vous nous avez si puissamment intéressées au récit d'une histoire d'amour dont le plus grand mérite, à nos yeux, provient du caractère de réalité dont il est comme saturé, vous venez nous dire, tout tranquillement, que ce n'était qu'une fiction. Mais, il n'est pas permis de se conduire ainsi, monsieur l'auteur; on ne fait pas de pareilles choses quand on sait vivre, et c'est pis qu*ua suicide que vous commettez.

Belles dames, permettez. Je n'ai fait autre chose, en écrivant mon livre, que ce qu'avaient fait,avantraoi, ceux de mes prédécesseurs, bien

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plus autorisés que moi, qui ont eu le bonheur de faire pleurer vos grand'mères et vos mères. S'il faut absolumentqu'une «histoire d'amour» soit arrivée à celui qui la raconte pour vous intéresser et pour vous plaire, pourquoi vous plaisez'vous, vous intéressez-vous à la lecture d'Othello, de Roméo et Juliette, de la Nouvelle Héloîse, de Paul et Virginie^ de Manon Lescaut ? Au surplus, avec ce principe, il n'y aurait plus ombre d'art littéraire, ou tout l'art littéraire, plutôt, se réduirait aux faits divers qu'on trouve à la troisième page des journaux. Il ne faut pas pousser si loin la matérialité. Ce qui est important dans un livre, ce ne sont pas les incidents : c'est le suc, l'âme de ce livre, le souille de passion qui l'anime. Or, sachez-le: aurait-on le génie du divin Shakspeare, et le voudrait-on, on ne pourrait, sans l'éprouver, exprimer dans toute sa sincérité une passion aussi vive, aussi jeune, aussi vraiment humaine que celle qui, daignez-vous me dire, circule dans Fanny, de la première à là dernière ligne. Expliquons-nous avec bonne foi: l'aventure dont nous nous entretenons ici est arrivée. Oui, elle est arrivée plus de cent mille fois, une fois peut-être à vous, madame, qui me lisez, et c'est

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