‹ Fanny, étude. Avec une préf. nouvChapitre 2 sur 16 · FANNY III · texte numérisé non relu

FANNY III

homme » à qui venait d'arriver « l'aventure du balcon », et qui, aOn de s'en consoler vraisem« blablement, n'avait rien eu de plus pressé que de la conter au public.

Je ne donnerai point ici les arguments psychologiques qui prouvent, jusqu'à l'évidence, que l'action — assez vilaine et ridicule — qu'on m'attribuait est tout simplement impossible. Gela me mènerait beaucoup trop loin et me ferait sortir, d'ailleurs, du ton de causerie que je veux conserver pour ces épanchements intimes. Le critique Rigaud — il en est mort depuis — régnait alors au Journal des Débats dans tout l'éclat de son pédantisme. Il ne se contenta pas de porter contre moi la sotte accusation mentionnée plus haut; il renchérit sur elle, disant qu'une pareille « histoire » ne pouvait avoir été inventée par un homme de lettres^ que l'intuition ne pouvait aller aussi loin; puis, s'appuyant sur cette affirmation que ses immunités de critique ne l'autorisaient point à faire, il insinua méchamment que je n'étais môme pas le héros de l'aventure — - même pas!... — mais simplement le confident de ce néros, et son vengeur. Or, à l'époque où je publiai Famiij, au mois de mai î858, je ne comp-

tais ni plus ni moins que trente-sept printemps, ce qui est un beau chiffre pour un «bon jeune homme ; » j'étais marié depuis douze ans ; j'avais enfm expérimenté la vie dans ce qu elle a de plus sévère et de plus cruel.

Quant aux illusions qui font le supplice de l'amant de Fanny, je n'affirmerai pas que je ne les ai jamais partagées dans ma plus tendre jeunesse, mais je puis dire qu'elles étaient loin de moi le jour où j'écrivis la première ligne de mon livre. La vérité, c'est ^U3 l'aventure en question, prise dans son ensemble, dans ses déductions philosophiques cl physiologiques, et dans sa logique , n'était jamais arrivée ni à moi, ni à personne que je connusse. Cela ne m'empêche pas de soutenir que le fait important du livre, le fait brutal, dégagé de tous ses détails, le fait qui devait seul déterminer le succès de la publication , en replaçant dans sa réalité la situation jusqu'alors déguisée — peut-être à dessein -- de l'adultère, cela n'empôche pas, dis-je, que le supplice des amants adultères, c'est-à-dire le fond, la MORALITÉ de l'aventure, ne soit devenue une sorte de banalité, tant elle a dû souvent se reproduire. « C'est l'histoire de nous tous, l'his-

(oire de tout le monde que vous nous avez racontée là, » me disait un jour le duc do Morny, qui en avait vu, dans sa vie, de bien des couleurs. « Je m'en flatte, » lui répondis-je avec toute l'immodestie dont je suis capable.

Et c'est pourquoi, sans doute, le public y a été pris.

Mais, parce que je repousse de toutes mes forces, comme je repousserais une accusation de lâcheté, l'imputation d'avoir, en publiant Fanny, divulgué l'aventure qui me serait arrivée conjointement avec une femme, s*onsuit-il que je prétende avoir tout inventé dans ce livre, n'avoir rien puisé, pour l'écrire, dans mon caractère, dans ma jeunesse, dans mes passions, dans mes habitudes, dans mes faiblesses? Evidemment non. Si le public, qui a de plus en plus la curiosité des coulisses de tous les arts, ne le sait pas, il est bon de le lui apprendre : l'art n'est pas la reproduction, mais Tinterprétatioiv de la nature; l'artiste n'est pas Dieu, quoique créateur, et, môme lorsqu'il crée, il ne peut rien tirer que de lui-môme.

Toute l'atTaire, maintenant, entre le lecleur et moi, est de déterminer dans quelle proportion le fond, les caractères et les divers incidents de

Fanny ont été observés ou inventés; quels sont ceux de ces incidents qui m'appartiennent m propre ; comment, pourquoi, à quelle occasion, l'idée du livre m'est tombée dans l'esprit, y a germé, s'y est développée. Je continue à croire qu'une telle recherche aura son intérêt, et ne nuira ni à l'avenir de mon œuvre, ni à moimême. C'est pourquoi je vais l'entreprendre, sans rien dissimuler ni rien arranger.

Et d'abord, l'idée-mère.

Ici, je suis forcé, dès le début, d'entrer dans la voie des souvenirs personnels rétrospectifs.

Je ne sais pas très-pertinemment, c'est-à-dire par expérience — quoique je n'aie pas craint de me prononcera cet égard dans quelques-uns de mes romans — ce que sont les mœurs, la manière de voir et de sentir et les passions véritables des derniers nés parmi les jeunes gens de l'époque actuelle. Les hommes de la génération qui vint au monde entre les années 1815 et 1830 me sont bien mieux connus : — j'en suis. — Nous avions, certes, nos défauts; mais nous avions aussi nos qualités. L'une des plus grandes — que les siècles futurs devront nous reconnaître, s'ils ont un peu de justice — c'était

l'amour des choses distinguées, Je goût du « comme il faut » et de la distinction qui nous portait, grands et petits, à dédaigner dans nos amours — je ne dis pas « dans nos caprices » — les grisettes, chambrières, loretteset fillettes nées sur les derniers confins du monde civilisé, pour rechercher exclusivement les femmes qui, par leur naissance, leurs habitudes et leur éducation, se rapprochant d'un certain idéal de grâce, de bienséance et de séduction, méritaient véritablement de nous attacher, comme le disait mon grand-père, 4 à leur char. *

Avant de mettre en œuvre « les grands moyens » pour posséder l'une d'elles, on se donnait la peine de lui faire la cour. Aujourd'hui, m'a-t-on dit, on se met cinq pour entretenir une drôlcsse. Nous autres, nous aurions rougi à la seule idée de partager volontairement, même avec le pape, les faveurs d'une femme aimée. Il y avait cependant invariablement « un particulier» avec lequel il nous fallait compter, sans nous l'avouer : le mari. Mais habituellement nous trouvions le moyen d'éluder ce qu'il y avait de mortifiant pour nous dans cette situation. On nous faisait blottir, il est vrai, quand il rentrait le soir, un peu tard, dans le

Page 1