VIII FANNY
fond d'une armoire; maison venait généralement nous y tenir compagnie. Il abusait parfois de nous, selon l'usage des gens qui cherchent, dans la vie, à tirer le meilleur parti possible de toutes les positions, môme de celles qu'on doit se contenter de Foupçoniier quand on sait vivre : nous regardant du haut de sa grandeur de mari, nous faisant faire ses commissions, que sais-jet peu s'en fallait souvent qu'il ne nous invitât à tirer ses bottes. Mais nous nous rattrapions de fous ces légers déplaisirs dans le tôte-à-téle. Quoi qu'il en soit, môme quand il ne nous inspirait pas de jalousie, il existait pour nous, non sous la forme du personnage ridicule de la comédie, mais comme un homme de qui nous dépendions, en quelque sorte, qui tenait dans ses mains notre bonheur, pouvait gêner nos rendez-vous, rompre notre liaison par une grossièreté ou par un drame, nous molester enfin, nous humilier, nous tracasser de mille façons.
Ainsi, dans ma jeune imagination, le mari, complément malhcureuscmeEt obligatoire de toute liaison amoureuse, n'était pas encore un ôlre terrible, sinistre; mais il n'était pas ridicule; il fallait compter avec lui.
Voilà un premier point acquis.
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Passons au second.
Comme je traversais un jour le boulevard des Italiens, à la hauteur des Bains-Chinois, démolis depuis, je fus témoin d'une scène atroce, qui ne s'clTacerajamais de ma mémoire. Un homme grand, assez fort, d'une quarantaine d'années, dont la mise était élégante et la boutonnière ornée d'une rosette, rencontrant, à travers la foule, un autre homme qui faisait partie, bien évidemment, comme lui, de la classe des « gens comme il faut, » leva la main sur lui sans prononcer une parole et le soufïlela rudement. Le battu, au lieu de riposter, comme tous les spectateurs s'attendaient à le voir faire, se contenta de croiser les bras, regarda fièrement celui qui le frappait, et, suivant en cela le précepte de l'Evangile, parut attendre que l'autre recommençât. Et l'autre de recommencer! Cela dura plus d'un quart d'heure. Plus les soufflets pleuvaicnt, et toujours sur la joue, et donnés à main bien ouverte, plus l'homme singulier qui les recevait, serrant les poings, serrant les dents, effrayant dans son stoïcisme, s'entêtait à ne pas les rendre. Quelques passants intervinrent enfin et parvinrent, séparant les deux hommes et les renvoyant dos à dos, à mettre fin à cette scène
de crocheteurs. Pour moi, qui désirais connaître le dessous des cartes, je cherciiai dans la foule quelqu'un qui fût capable de me renseigner. Gela ne me fut heureusement pas difficile, car on était à l'heure de la sortie de la Bourse, et tous les indiscrets de Paris étaient là, avec les curieux. La donneur de soufflets appartenait au monde de la haute finance et avait le bonheur d'être le mari de J'une des femmes les plus belles et les mieux posées de la bonne société. L'autre, le malheureux qu'il avait si bien accommodé, était depuis vingt ans son ami intime. Comme on le pense bien, le dernier n'avait pas manqué de débaucher la femme du premier ^- lequel avait fini par tout apprendre Inde irœ. De là à se porter aux voies de fait dont je venais d'être témoin, il n'y avait que l'épaisseur d'une occasion. Et, malgré sa brutalité. — a cause de sa brutalité, — dans mon àme de jeune observateur, cet effrayant mari qui ne soufflait mot et frappait si fort venait de faire monter Geor.cres Dandin de mille coudées. Le dénoùment de l'affaire, que je devais connaître plus tard, tout en n'enlevant rien au caractère de l'époux outragé, devait singulièrement racheter l'humilité, — par trop chrétienne, — de l'ami
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intime. Il était membre d'an cercle aristocratique. Son aventure, aussitôt sue, y flt un bruit énorme. Le soir du même jour, le président du cercle le fit mander, lui dit qu'après la longanimité dont il avait fait preuve sur le boule;^ard, il ne pouvait plus faire partie d'une réunion de gens comme il faut, et que, en conséquence, il l'invitait à vouloir bien donner sa démission de membre du club.
Mais l'autre... toujours sloïque :
— Monsieur, répondit-il, des considérations particulières, do la nature la plus grave, et que je trouve inutile de vous faire connaître, m'obligent à me priver du plaisir de demander raison à la personne qui m'a insulté aujourd'hui. Mais entre vous et moi ces considérations n'existent pas. Vous venez de me parler sur un ton que je trouve offensant pour ma dignité, et vous m'en donnerez satisfaction.
Comprend-on maintenant comment, dans mon esprit, la situation de l'éternel trio — il est aussi vieux que le monde ! — du trio composé de la femme, du mari, de l'amant, bien loin de demeurer dans la convention, dans le poncif, comme il n'avait jamais cessé d'y être depuis que l'y avaient plongée, à la suite de Boccace,
XII PANNY
les conteurs de la Renaissance, entrait enfin dans la réalité? L'amanl restait en belle lumière, avec ses séductions, — car, s'il n'en avait pas, quelle serait sa raison d'être? — le mari, pour la première fois, sans recourir aux dagues ni au poison^ par sa seule qualité de mari, était formidable. Quant à la femme.... le moment était arrivé où le jour allait enfin se faire, à mes yeux, sur le plusséduisantdes trois personnages. Il y avait alors, dans la maison que j'habitais, — rassurez-vous, lectrices, je ne citerai ni la rue, ni le numéro, — il y avait une jeune et jolie femme que j'apercevais souvent à sa fenêtre, et avec laquelle, — mon âge, l'occasion et ma vocation aidant,— j'avais entamé uue de ces relations charmantes où les regards ont plus d'occupation que les lèvres, relations qui font vivement regretter la jeunesse, et que j'ai cherché à détailler dans les premiers chapitres de celui de mes romans qui a pour titre : les Amours tragiques. De Tàge, de la figure, de la tournure, du caractère et de la situation de cette personne, je ne dirai rien maintenant au lecteur, car cela ne ferait que me distraire de mon sujet; ce qu'il est important qu'il sache tout de suite, c'est que, au bout de quatre mois, j'ignorais