XVIII FANNY
et pour lui adresser des complimeuls sur sa beauté, et pour faire des allusions, que je jugeais horriblement déplacées, à leur vie intime. Ils n'avaient qu'une chambre et qu'un lit, je trouvais cela indécent et horripilant. De son côté, la femme —comme elle était jolie, mon Dieu! — la femme qui aurait si bien pu se dérober, au moins devant moi, à ces épanchemenls intempestifs, aflectait au contraire de les faire naître. Je supposais alors qu'elle avait le cœur assez vaste pour nous y loger tous les deux. L'esprit plus rassis aujourd'hui, tant de choses se sont passées depuis lors ! je crois que, de sa part, il n'y avait que manque d'habitude, peutêtre aussi désir inconscient d'endormir la vigilance de son Argus. Ce qui était plus grave, c'est que, dans nos tète-à-lête elle prenait invariablement sa défense toutes les fois que je l'attaquais. Et je vous prie de croire que je ne m'en privais guère 1 Deux grandes secousses m'arrachèrent à celto liaison qui menaçait de dégénérer en supplice. J'eus l'horrible chagrin de perdre ma mère. Puis, je me mariai à mon tour. Il est important maintenant de confesser que, depuis Tàgo de seize ans, je n'avais d'autre idée que celle de consacrer ma vie à l'art littéraire;
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que c'était chez moi, à la fois, une irrésistible vocation etune passion; queje passais mes nuits â me préparer, par les études les plus sévères, aux travaux dont je reculais sans cesse Télaboralion, uniquement parce que je ne me sentais pas assez expérimenté pour les entreprendre ; que je m'étudiais moi-môme avec la plus entière bonne foi, je pourrais dire avec innocence, avec candeur; que j'observais le monde et la vie avec l'âpre patience de l'artiste qui s'est promis à lui-même de réussir; que, malgré la sinistre prédiction du grand de Balzac, à qui je venais de conQer, devant notre ami commun, Gavarni, mes projets d'avenir, et qui, en me posant une main sur Fépaule et plongeant dans mes yeux ses regards troublants, m'avait dit : « Mon cher enfant, l'humanité est infâme; vous voulez tout voir et tout dire, alors vous serez un martyr; » je ne me sentais capable de me passionner que pour la seule vérité; que je la poursuivais partout, en tous lieux, en moi-môme, dans mes sensations naissantes, chez les autres, observant leurs qualités avec autant d'intérêt que leurs vices; ajoutez à cela que j'avais une imagination ardente, un cœur presque tout neuf, qui s'ouvrait sans effort à toutes les émotions.
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la noble ambition de bien faire, le dt^sir d'illus trer mon nom, et vous ne serez pas surpris que, sans avoir encore Tintenlion de m'en servit pour faire un livre, les faits que je viens de raconter, se rapportant tous à la môme situation sociale, à la môme donnée littéraire, soient demeures dans mon esprit, s*y coordonnant.
Aucun naturaliste ne pourrait dire par quelle série de phases déterminées à l'avance un gland tombé entre deux mottes de terre, — le temps, le soleil et la pluie aidant, — finit par devenir un chônc de cent pieds de hauteur, de quatre mètres de circonférence à la base, tout chargé de feuillage et de ramures, éblouissant, superbe, et donnant cà l'observateur l'idée d'un monde. Do môme, malgré mon bon vouloir, il me serait impossible d'expliquer par quelles séries de* phénomènes différents une idée née dans un cerveau, grossissant, se développant avec le temps, peut arriver à prendre corj.s sous la forme d'un livre, lequel livre portera le trouble dans l'esprit et l'émotion dans le cœur de tous ceux qui le liront.
Dix ans après les événements que je viens de raconter, n'y pensant plus guère, je l'avoue, je