FANNY XXIII
vissant de tous les types? Quel malheur qu'à ma place il n'y ait pas un artiste de génie pour vous voir, vous écouter et vous admirer. Rien qu'en peignant votre caractère, il ferait un chef-d'œuvre impérissable. »
Comme, avant tout, elle était du monde, gracieuse femme, et bonne, elle me répondait habituellement : « Pourquoi ne seriez-vous pas un jour cet arliste? Je ne demande pas mieux que de continuer à poser. Faites votre chef-d'œuvre. Surtout, faites-le ressemblant. »
Je ne devais le faire que trop ressemblant.
Mais alors, j'aurais été épouvanté, comme à l'idée d'un abus de confiance, de me servir d'une seule des anecdotes amoureuses qu'elle me racontait de sa voix douce, en badinant et déguisant les noms. Son caractère me paraissait, d'ailleurs, si achevé, si réussi, pour me servir d'une expression d'atelier pleine de justesse, qu'il me suffisait de le pénétrer avec l'idée de le peindre un jour. J'en éprouvais parfois des ravissements. Mais comment, par quel enchaînement d'idées ou de circonstances, devais-je en arriver à former l'intention d'écrire mon livre, et surtout à mêler dans ce livre des incidents et des caractères divers, observés nar
\XIV FA.NNY
moi, à les faire entrer et tenir dans le rôclt d'une fable, d'une aventure absolument imaginaire? Uniquement parce que ces incidents concordaient entre eux, qu'ils avaient tous rapport au même fait physiologique et social, que ces caractères tiraient une lumière inattendue de ces incidents, lesquels les faisaient valoir. L'artiste, qu'on le sache bien, n'a pas d'autres procédés que la Nature, ou plutôt c'est la seule Nature qui lui fournit tous ses procédés.
Far la seule raison que je me sentais doué des qualités de l'observateur, les faits que je remarquais autour de moi, que j'étudiais, que j'approfondissais, par amour de l'art, se groupaient tout naturellement dans mon esprit, comme s'ils avaient eu entre eux un rapport direct. Celte opération intellectuelle se faisait môme si naturellement que ma volonté, le plus souvent, n'y avait aucune part. Tout se faisait, pour ainsi dire, en dehors de moi. J'ai toujours construit mes plans de romans comme M. Jourdain faisait de la prose, sans m'en donter, mais parfaitement convaincu que o c'était arrive! » C'est à cela que j'attribue l'accent de vérité, de réalité, que les critiques éclairés se sont souvent plu à reconnaître dans mes livres. Et l'on sait main-