‹ Fanny, étudeChapitre 10 sur 22 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Un jour, après une discussion dans laquelle, une fois de plus, j’avais exposé à, ses yeux mes angoisses nouvelles, Fanny vint d’ellemême au-devant d’une pensée que je n’avais jamais osé lui laisser voir. — J’ai manqué d’habileté, — me dit-elle; — j’aurais dû te déguiser toute mà vie k Si improbables qu’aient été les choses que je t’eusse dites, tu les aurais crues, parce que tu avais intérêt à les croire. J’ai manqué d’habileté, — - répétait-elle, — mais je n’ai jamais su mentir.

Cet aveu fut pour moi comme une révélation subite. Je supposai immédiatement que, de même que tant d’autres femmes, elle s’enorgueillissait du bonheur, cachait vaniteusement ses chagrins comme des vices, et, malheureuse, voulait qu’on la crût heureuse. Ce soupçon

FAN N Y

m’agita pendant huit jours, mais l’espoir qu’il m’avait remis dans le cœur ne pouvait vivre.

J’adjurai Fanny, en lui facilitant les moyens de se démentir, de ne me rien cacher de sa vie.

Avec une surprise qui me parut bien réelle, elle . confirma froidement ses paroles et me rendit mon désespoir.

XLtl I

Cependant le terme désigné par son mari pour son retour se rapprochait. Il me semblait que ce jour-là devait être celui de notre rupture et de ma mort. L’idée du partage, maintenant, m’inspirait un insurmontable dégoût. Cent fois je résolus de m’expliquer avec Fanny sur ce sujet horrible, mais je n’osai pas. Elle paraissait véritablement renaître ; elle était plus tendre et plus soumise que jamais. En même temps elle se faisait plus expansive; et comme dans ces derniers temps nous avions beaucoup parlé' de mille choses qui la concernaient, elle continuait imprudemment à m ? entretenir des moindres incidents de sa vie. C’est ce qui devait un jour nous replacer en face l’un de l’autre dans l’attitude menaçante de deux ennemis.

121 • F ANN Y

Je ne sais comment cela se fit, ni lequel de nous deux fut la cause de la scène atroce qui devait suivre; mais je me rappelle que Fanny était sur le point de me quitter et que nous étions debout tous les deux. Elle venait de nouer les rubans de son chapeau devant la glace posée au-dessus de la cheminée contre laquelle j’étais ' adossé ; ses épaules étaient enveloppées de son châle, et, tout en cherchant du regard son mouchoir qu’elle avait déposé sur un guéridon, elle achevait de boutonner ses gants. Nous continuions en termes demi-affectueux et familiers une discussion engagée sur elle-même et sur son mari; nous étions Calmes tous les deux, lorsqu’il lui échappa de prononcer une parole qui glaça le sang dans mes veines ;

— Je mentirais, — murmura-t-elle, — si je disais que je n’ai pas d’affection pour lui.

Elle n’eut pas plus tôt réfléchi à la cruauté * .

de ces mots , d’autant plus imprudents qu’ils étaient inutiles, qu’elle se repentit de les avoir prononcés. Elle vint à moi sans rien ajouter et sans les démentir, écarta son châle pour me passer le bras autour dii cou, me caressa la joue de sa main libre et se dressa sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Ses regards étaien t

FATÎN Y. 125

doux et demandaient pardon poilr la cruauté de sa bouche.

— Vous autre? femmes, — lui dis-je amèrement, en là forçant lentement à sé détacher de ma poitrine, — vous n’avez aucune délicatesse dans le eœun

Elle rougit, se fit plus douce, plus insinuante, et se rapprocha pour essayer encore de m’embrasser;

Mais je tendis le bras et la tenant à distance, la main fixée à son épaule, d’une voix basse, i tremblante- de fureur, je lui dis :

— Depuis calques jours vous parlez trop de votre mari; vous le vantez, trop. Oubliezvous donc que ce n'est plus lui, maintenant, qui est à plaindre ?

Elle me prit la main, la serra énergiquement pendant que, les lèvres fermées, ne sachant que dire, elle me regardait avec une tendresse suppliante.

Mais ma colère s’aggravait à mesure que je voyais s’accentuer son repentir, et je continuai :

— Vous faites d’autant mieux de l’aimer que, plus que personne, il mérite votre estime.

Elle prévit alors quelle ne parviendrait pas à me calmer. Ne sachant plus que faire, elle ne

F ANN V

releva pas cette phrase à double entente, dénoua tranquillement les rubans de son chapeau, posa son chapeau et son châle sur le lit et s’assit dans un fauteuil en face de moi. Le coude gauche appuyé sur le bras de son siège, la joue posée dans le creux de sa main, les regards flottants devant elle, elle resta là, dans sa posture habituelle. Plus belle que jamais, avec ses bras merveilleux, dont la blancheur ombrée de duvet se détachait sur sa robe de soie noire, avec ses grands gants de peau de Suède qui lui montaient au-dessus des poignets, avec son cou flexible et penché, son teint mat et ses cheveux blonds follement bouclés sur son front pur, elle ressemblait à quelque beau portrait de Rubens. Ses petits pieds réunis et posés à terre, tout à plat, passaient sous le bord de sa robe. Son bras droit étendu sur elle s’enfonçait dans les plis sombres de la soie, et sa main à demi fermée restait immobile comme une main de marbre.

Lorsque le désastre de son mari fut connu tlu public, j’avais appris qu’il courait à Paris des propos déshonorants sur son compte. 11 était riche et fier; il avait donc beaucoup d’ennemis. Ces propos devaient être calomnieux, car ils ne sortaient que de lèvres envieuses. Je ne les démentis pas, par prudence, mais je les recueillis. Je ne me doutais pas, cependant, qu’un jour- je me servirais d’eux pour me venger.

Exaspéré par la fureur, j’attendais qu’un mot, me provoquant de nouveau, servît d’excuse à ma cruauté. Mais elle se gardait bien de parler, devinant que j’interpréterais dans le sens de ma colère tout ce quelle pourrait dire. Nous restions donc là, tous deux, immobiles, silencieux,

elle, attendant le coup de grâGe, moi, réunissant toutes mes forces pour frapper.

Enfin, je me décidai, et, dans une seule phrase acérée comme un glaive, attaquant l’honneur de mon rival dans ce qu’il avait de plus sacré, je répétai les infamies auxquelles je ne croyais pas. La riposte fut prompte et terrible. .

— C’est mal agir! — s’écria-t-elle en sé levant, hors d’elle-même, les joues empourprées, avec une expression de colère et de révolte qui me stupéfia. — Je ne veux pas qu’on touche à l’honneur du chef de famille! Je neveux pas qu’on déshonore celui dont je porte le nom !

Et c’est parce que je l’ai trompé, parce que j’ai souillé cette part de son honneur qu’il m’avait remise, 'que je ne souffrirai pas quon touche à, l’autre; vous surtout !

— Vous devriez rougir! — s ? écria-t-elle encore. — Quand même vous croiriez à ces calomnies, c’est à vous de les défendre avec moi...

puisque avec moi... r

Elle s’interrompit. Je restais muet; elle reprit : — Yous parlez de l’indélicatesse dû cœur dés femmes; je parlerai, mol, de l’orgueil des hommes. Ce n’est pas seulement l’amour des

FA UN Y. 123

femmes qu’il vous faut pour en faire une litière' à vos pieds : c’est tout ce qu’elles chérissent, tout ce qu’elles respectent : 1 estime du monde, leur famille, leurs enfants ; le repos, jusqu’à l’honneur de leuh époux. Il vous faut tout pour le rompre, pour le ridiculiser. Ah ! je suis bien punie d’avoir cru que je pouvais impunément

vous aimer ! -J’ai été prudente; aussi, ce n’est

pas mon mari outragé qui châtie ma faute, mais, — châtiment mille fois plus cruel ! — c’est mon amour. Je mérite ma peine, et c’est vous qui me punissez!

Je restais muet encore ; elle continua ainsi, la bouche pleine de sarcasmes : — Vous ressemblez à tous les autres ! Vous n’avez que de l’orgueil ! Vous ne savez pas aimer !

Cette fois, avec trouble, je répondis : — Ne suis-je donc pas excusable de l’attaquer?

— Attaquez - le donc en homme ! s’écriat-elle; — vous qui avez tant de sujets de le braver !

— Par le ciel! c'est ce que je ferai ! — Et, sur ce mot, exaspéré à mon tour, les yeux pleins de sang, les dents serrées, j§ m’avançai.vers elle, mais elle m’arrêta à trois pas d’un regard glacé que je ne lui avais àamais vu dans les

no

FaNNY.

yeux. Puis, lentement, s’enveloppant de son châle, de la tète aux pieds, comme une prêtresse antique, sombre, farouche, désespérée, elle laissa tomber sur moi un nouveau regard de mépris et disparut.

Page 1