XI,V
— Que faire pour l’apaisér? — Telle fut la lâche question que je me posai dès le lendemain, en m’éveillant. Et je lui écrivis une longue lettre si soumise que je ne pus la relire sans honte. Je déchirai cette lettre , j’en commençai une autre, mais son style était si acerbe quil devait exaspérer celle que je voulais toucher. Je n’achevai pas cette lettre et passai une heure à me promener de long en large , dans ma chambre , en me tordant les mains. Mes idées de rupture immédiate se réveillèrent, puis elles s’assoupirent. Ma fureur avec ma jalousie se ralluma, puis elle s’éteignit. Je comprenais enfin que l’acte auquel j’avais voulu pousser Fanny était un crime qui, tout en consommant irrémédiablement le malheur de toute une famille, devait nous rendre à jamais
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malheureux. Cela m’ épouvantait de songer que, si elle m’avait écouté, pendant toute notre existence seraient venues se placer entre elle et moi, les images de ses enfants abandonnés. Mais, en môme temps, je n’avais pas la force de m’affranchir. Je m’étais habitté à mes peines ; je n’osais pas les troquer contre des peines inconnues. Il faut avoir été, comme moi, le but des affections et des tendresses, le cœur qui incessamment réglait les mouvements d’un autre Cœur, pour pouvoir'se représenter les horreurs de la solitude qui suit une séparation. Je délirais de douleur et de rage. Enfin je m’attendris en regardant le portrait de ma maîtresse. — Que m’a-t-elle fait, après tout? — me demandai-je^ Je versai quelques larmes, et, sans rien décider, je m’habillai et je sortis.
Il pouvait être huit heures ; la chaleur des derniers jours du mois d’août empourprait le ciel chargé. Les ombres, comme des linceuls épars, descendaient avec la brume lourde à travers les arbres de la grande avenue des Champs-Elysées. Les passants se hâtaient pour éviter l’orage qui grondait sourdement au loin. Les brillantes étoiles des lanternes , çà et là , couraient,. se croisaient et disparaissaient. Des nuages de poussière soulevée par le vent montaient devant moi et masquaient l’espace. A mi-chemin , à peu près entre le Rond-Point et l’Arc-de- triomphe, je m’arrêtai.
C’était là. Je m’adossai à un arbre, je levai le front et je regardai. A mes pieds s’abaissait le passage des voitures qui conduisait de la grande porte à l’avenue. Au-dessus de la porte
FÀPiNY.
les quatre fenêtres du salon étaient entr’ ouvertes. Une seule lampe, sans doute, éclairait la pièce , car la lueur qui glissait sur les vitres brillait à peine comme une douteuse clarté. Aucune ombre ne passait entre la lampe et les vitres. — La maison est vide , — me dis-je , — et cependant Fanny n’est pas à Chaville, puisque le salon est éclairé.
L’orage en ce moment gronda plus fort. La foudre, tomba. Une trombe de vent rugit dans le feuillage des ormes de l’avenue, soulevant des tourbillons de feuilles et de sable. Je vis alors l’ombre d’un homme s’avancer derrière la première fenêtre à ma gauche , et la fermer. Il ferma, un peu plus tard , les trois autres. Puis la faible lueur qui éclairait le salon jaillit sur les vitres, plus rouge et plus vive; une seconde lampe était allumée.
Après cela , plus rien. L’avenue déserte , l’orage dans le ciel devenu tout noir, moi , debout sous mon arbre, et le salon vide, avec ses quatre fenêtres flambantes. Onze heures sonnèrent à l’horloge d’une église voisine.
Tout à coup, un grincement de roues rapides mordant le sable cria à mon côté. J’avais fait quelques pas au hasard , sans savoir pourquoi.
— Gare ! gare I cria une voix irritée. Je me jetai sur le bord du passage. Un coupé vide passa d’abord pliant et rebondissant sur ses essieux par l’effet de la secousse ; puis une grande berline de voyage attelée de cpiatre chevaux de poste tourna brusquement sur elle-même, pendant que les deux battants de la porte cochère se renversaient à droite et à gauche, en dedans. Je jetai un regard effaré dans la berline. Au fond était adossé un homme ; c’était lui , je le reconnus. À son côté une femme qui lui parlait; c’était elle. Confondus avec eux , sur leurs genoux, dans leurs bras, trois enfants à tête blonde. Ce fut une vision rapide. Je ne sais s’ils m’aperçurent; la berline s’était engouffrée sous l’arc béant de la porte , et déjà roulaient sur leurs gonds les deux lourds battants. Ils résonnèrent, en retombant sur eux-mêmes, avec un bruit lugubre et caverneux. Je venais de me garer pour laisser passer mon rival qui rentrait en maître dans sa maison.