L V III
Cette parole ne m’indigna ni ne me stupéfia : je l’attendais. Je souris avec amertume en l’entendant sortir des lèvres de ma maîtresse. Elle me regardait aller et venir dans la chambre.
— C’est une dernière illusion qui s’envole! — m’écriai-je enfin. Elle m’interrogea sur le sens de ces mots, mais je refusai de lui répondre. — Nous n’avons eu que trop de discussions depuis un an, — lui dis-je ; — à mon tour, je te supplie de ne pas t’occuper de ce qui se passe en moi. Aimons-nous tels que nous sommes. Nos désespoirs et nos résistances ne nous changeront pas.
Pendant l’absence de son mari, qui dura plus de six mois, il se fit de grands changements dans nos rapports. Je voyais Fanny presque chaque jour. Tous les deux nous abusions de sa liberté! Elle venait passer chez moi tout le temps dont elle pouvait disposer. Souvent nous prenions nos repas ensemble. Nous nous rencontrions, après cela, à la promenade et au théâtre. Nous nous donnions des rendez-vous dans les magasins. Là, sans avoir l’air de nous connaître, nous nous épiions du coin de l’œil et nous nous touchions'du coude, en marchandant longuement des étoffes ou des bijoux. Et puis nous nous écrivions des lettres interminables ;• nous nous envoyions des bouquets.
Fanny m’accablait maintenant de prévenances, comme pour me dédommager des maux quelle m’avait causés. Elle trouvait pour moi
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ces délicates attentions que les femmes attendent des hommes et dont elles sont siwénagères, quand elles daignent les leur accorder. Elle baisait ma main, m’appelait son enfant chéri, se montrait soumise et veillait à ce que rien ne troublât la sérénité de ma vie. Mais jamais elle ne semblait s’abaisser en me traitant enfin comme un maître. Elle avait toute la dignité d’une reine en s’agenouillant devant moi.
Parfois, lorsque les beaux soirs de l’automne se faisaient plus embaumés et plus doux que ceux de l’été, nous nous échappions de la ville, comme des oiseaux fatigués de la chaleur du jour. Adossés, côte à côte, dans le fond d’une voiture fermée, les mains unies, sans mot dire, nous allions au bois, chercher un peu d’air, de silence et de solitude. Auprès de nous passaient les attelages rapides traînant dans la nuit de grandes calèches découvertes, pleines de femmes rieuses dont les voiles flottaient au vent. Nous écoutions crier les roues sur le sable, souiller les chevaux , claquer les fouets. Nous regardions se mouvoir entre les arbres les étoiles des lanternes, et se mirer dans l’eau morte des lacs les ombres épaisses des bouquets de pins. La lune, souvent mélancolique-
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ment posée dans le ciel , comme une tache d’argent, éclairait de grands espaces semés de buissons d’où montaient, en rasant les herbes, des voiles de vapeur blanche. Enivrés par l’odeur des chênes, par la mollesse des brouillards lumineux, nous descendions à l’angle d’un étroit sentier, et nous nous enfoncions sous l’arcade des arbres immobiles, marchant à petits pas, mieux perdus dans nos rêveries (pie ne l’étaient les verts feuillages dans l’ombre de la nuit douce. C’était un moment délicieux que celui où Fanny, comme fatiguée, se suspendait à mon bras et serrait mon épaule à son épaule. Nous ne disions rien , nous nous sentions vivre, nous nous écoutions respirer, et, comme nous étions réunis, nous trouvions une douceur étrange et calme dans notre silence, dans l’incertitude de nos pas.
Quelquefois cependant de légères discussions s’élevaient entre nous , — réminiscences atténuées de nos anciennes discordes. — Mais me prenant pour ce que j’étais, un enfant, Fanny, rieuse, ne semblait pas entendre mes reproches, ou bien me tourmentant le bras d’un air mutin : — Voyons, ne parlons plus de cela, puisque c’est passé, — disait-elle.
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De plus en plus elle pénétrait ma a ie par tous ses côtés accessibles. Elle y entrait impérieusement, voulant tout connaître : le passé, le présent, et disposant à son gré de l’avenir. Sa pensée encombrait la mienne. Ellê me donnait des conseils que je suivais aveuglément, comme des ordres. Elle dirigeait tout chez moi. Les meubles se mouvaient comme d’eux-mémes pour se ranger aux places qu’elle avait désignées ; les tableaux changeaient de panneaux ; les glaces s’inclinaient, à son souhait, pour renvoyer partout son image. C’était un grand plaisir pour moi que de la voir disposer ainsi de tout ce qui m’appartenait. Ma maison, devenue la sienne , s’était comme féminisée. On n’y voyait plus sur les tables ni éperons, ni cravaches, ni boîtes à cigares; ni, sur les murs, de trophées d’armes écartelées; mais il y avait des caisses de fleurs partout, de blanches mousselines traînant sur les tapis, des meubles de laque et de Boule, des boîtes à parfums. On ramassait sur les tapis de longues aiguilles et des brins de soie et de laine; le dez et les ciseaux brillaient sur la cheminée.
Ces six mois furent comme une sorte d’entr’acte dans le drame de notre vie. ll*ne nous
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manquait rien pour être heureux, si ce n’est la confiance. Fanny se tenait toujours sur ses gardes, de peur d’être attaquée à l’ improviste, et moi je conservais dans, mon Gœur une cer taine rancune. Je ne pouvais me consoler de n’avoir jamais pu vaincre Tes scrupules de la femme que j’aimais. >
J’en arrivai à ce point de faiblesse que je lui demandai des conseils pour le placement de ma fortune. Elle n’entendait rien du tout aux affaires, mais ses avis étaient bons, parce qu’ils étaient toujours dictés par un esprit de méfiance toute féminine. Ne m’avisai-je pas aussi cfe la consulter pour acheter des chevaux? Quant à mon costume , c’était elle qui décidait souverainement de la forme et des couleurs. Elle disposait mon linge elle-même , en riant et se dressant sur la pointe des pieds, tout le long des rayons des armoires, et l’entremêlait de sachets d’une odeur fine et douce quelle portait sur elle et que je ne pus jamais trouver nulle part.. Enfin tous les instants de mes journées étaient comptés. Je ne faisais point un pas sans son ayeu ; je n’achetais pas une paire de gants ou une cravate sans son conseil. Elle détermina le nombre de mes amis. Elle m’en
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fit négliger trois dont les noms lui déplaisaient. Je trouvais tout cela ravissant. Elle m’avait ensorcelé. Je ne pouvais plus, pour quoi que ce fût, me passer d’ello.
Ma jalousie cependant n’était pas morte.
Elle n’était même pas assoupie; seulement elle avait un peu changé d’ohjet. Depuis que le mari de ma maîtresse était absent, je ne pouvais souffrir d’un partage qui n’existait plus; mais je m’inquiétais des moindres sentiments que Fanny me laissait deviner. Hormis ses enfants et sa mère qu’elle voyait en cachette, je ne lui permettais d’aimer personne. Elle en haussait les épaules ; elle en riait. Ainsi nous nous tyrannisions tous les deux. - Un jour, en enlevant son corsage, une lettre large et carrée, — qui lui avait été remise au moment où elle sortait de chez elle, — jaillit de sa poitrine et fut tomber à mes pieds. Je la ramassai. Elle portait le timbre de Londres. Je regardai Fanny qui tendait la main en pâlissant
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pour la reprendre : — Ton mari t’écrit donc?
— lui dis-je en la lui donnant. — Quelle question 1 — lit-elle. — Est-ce qu’il t’écrit souvent?
— ajoutai-je après un moment de silence pendant lequel je sentais les ongles de mon ancienne fureur m’ effleurer l’esprit. — Mais... oui, — dit-elle; — toutes les semaines. — Pourquoi t’écrit-il? — continuai-je, — puisque vous vous êtes quittés sur une discussion d’une telle violence, quelle doit à jamais séparer vos cœurs.
Fanny me regarda avec étonnement et resta pensive. Cependant, comme j’attendais une réponse, elle reprit : — Tu t’étonnes toujours des choses les plus simples. N’est-il pas naturel que mon mari m’entretienne de ses affaires et me parle de ses enfants? — C’est juste, je n’y avais pas songé, — murmurai-je. Nous parlâmes d’autres choses; mais, à part moi, je ré- *)échissais beaucoup.
— Est-ce que tu réponds aux lettres de ton mari? — lui dis-je enfin. Fanny redevint pâle, hésita encore et donna quelques légers signes d’impatience. Puis elle prît un air indifférent.
— Je réponds le plus rarement possible. — Ah ! et, dis-moi, (tue lui écris-tu? — Je ne sais.
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Je lui écris froidement. Nous parlons d’affaires. Cela n’est guère intéressant. — A mon tour, je me sentis embarrassé, mais ne pouvant plus me contenir : — Comment donc l’idée de me montrer les lettres de ton mari ne t’est-elle jamais venue? — Roger 1 Roger! — s’écria-t-elle, en souriant avec contrainte, — je crois que tu deviens fou. Une femme peut-elle confier à personne, à celui quelle aime surtout, le secret des affaires de son mari?
— C’est encore juste, — murmurai-je.
Fanny voulut, sur-le-champ, profiter de l’avantage qu’elle venait d’obtenir : — Je serais bien heureuse, — dit-elle, — de pouvoir te montrer ces lettres qui t’occupent tant. Elles té prouveraient que tu as tort de rien craindre. Apprends donc, esprit soupçonneux, qu’on ne peut être moins unis que mon mari et moi ne le sommes.
— Vraiment!
— Comment peux-tu supposer le contraire, depuis que je t’ai confié mes chagrins? .
— Autrefois, tu me confiais également le secret de vos affaires de famille; ne l’oublie pas, Fanny.
— Oh ! c’est bien différent, aujourd’hui!
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- — Pourquoi cela?
— Parce que... je m’entends.
Là-dessus je réfléchis de nouveau. Nous nous regardions tous deux, elle haussant les épaules et levant les mains en l’air avec une expression de pitié, moi redevenu sombre comme la mort.
Enfin, en me mettant à marcher, car je ne pouvais tenir en place : — Si tu dis vrai, Fanny, que ne me montres-tu les lettres que tu lui adresses?
— Ce n’est pas possible. Qui lirait les unes comprendrait les autres.
— Cependant, je voudrais bien connaître le ton de tes lettres. Que ne lui écris-tu sur-lechamp, ici même? Tu lui parleras de tout, hormis de ce que tu ne veux pas me laisser pénétrer. Je mettrai la lettre à la poste moimôme. Je t’en supplie, Fanny, puisque tu es sûre de toi, donne-moi cette preuve de confiance pour me rassurer, car je souffre beaucoup.
Mais elle répondit encore : — Ce n’est pas possible, — et elle prit un air offensé.
Alors, moi, je donnai un libre cours à la rage qui me dévorait le cœur. — Que lui écris-tu donc, que tu ne veux pas que je le sache ? As-tu
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juré de me faire mourir? Parle, si tu as une ombre de pitié dans l’âme? Tu me tortures méchamment, comme un bourreau.
Elle se leva et me dit doucement en me prenant la main : — Roger, je ne voudrais pas te faire de la peine.
— Eh! — répondis-je en blêmissant, — peux-tu m’en faire davantage? Va. Tu es une femme à deux visages et tu ne m’as jamais aimé.
Elle se jeta à mon cou, sur cette parole in- ♦ juste, mais, en dépit des baisers dont elle étouffait ma bouche , je continuais à parler :
— Gomment tes lettres pourraient-elles me faire de la peine, puisque, depuis cette horrible dispute, vous êtes brouillés?
— Sois donc raisonnable ; une femme peutelle rester brouillée avec son mari ?
— Quoi donc! — m’écriai-je en me délivrant brusquement de ses bras, — tu lui as donc pardonné?
— Pas précisément, — fit-elle en se laissant tomber sur un siège : — mais il m’a bien fallu agréer ses excuses. Cette fois, cependant, je n’oublierai plus les outrages passés, sois-en certain.
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— Ta lai as pardonné ! tu lui as pardonné !
— Ainsi je m’exclamais en me tenant debout devant elle qui me regardait avec stupeur. —Tu n’as donc aucune dignité ? Tu ne sens donc pas les injures? Tu es donc lâche? Tu l’aimes donc? Tu m’as donc menti? Ah! je n’aurais jamais cru cela de toi !
Elle restait muette; je repris : — Pourquoi, dis-moi, pendant si longtemps, m’as-tu caché qu’il t’insultait ?
— Je tie voulais pas le déshonorer, — répondit-elle. — Si tu avais un peu plus d’expérience, tu ne t’étonnerais nullement de ce qui arrive. Au surplus, je ne veux plus parler de cela. Cela ne regarde que moi. Qu’il te suffise , de savoir que s’il ne me laisse guère de liberté et si ses emportements lui font dire des choses indignes, il les regrette toujours quand sa colère est passée. Je t’assure que tu le juges mal. Dans le premier moment d’indignation, j’ai pu exagérer les faits
— Tais-toi! m’écriai-je, — si tu as une pudeur, tais-toi ! Il est une chose dont tu ne parais pas te douter, c’est qu’à mesure que tu parles, je ne sais quel sentiment empoisonné se débat en moi, avec mon amour. N’ajoute
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pas nn mot. J’accepte encore cela, parce que je sois vil, parce que je suis lâche , parce que je t’aime trop, parce que je ne peux pas m’empêcher de t’aimer ; mais sache bien ceci : c’est que tu ne pouvais pas me faire plus de mal. Oh! je t’en supplie , n’ajoute pas un mot ! — Et je m’étais jeté à genoux devant elle ; — cela serait aussi par trop cruel de te mépriser.
Toutes les fois que Fanny et moi nous avions eu quelques-unes de ces discussions déplorables, nous nous quittions froidement et, elle partie , je demeurais des jours entiers à rediscuter avec son souvenir, en moi-même. Je répétais mes attaques et ses arguments , et je cherchais vainement à pénétrer la cause secrète de sa conduite. J’étais trop jeune et trop inexpérimenté; je la jugeais mal. Cette nature complexe, qui portait dans son caractère plusieurs caractères différents , me paraissait devoir envisager les choses absolument comme moi. Je ne savais pas alors que les mots: sentiment, amour, délicatesse , jalousie, et tant d’autres! représentaient pour elle certaines idées et d’autres idées pour moi-même ; j’ignorais que ce qui m’eût coûté, ne lui coûtait pas; et que sa
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bonne intention lui suffisait toujours pour s’ absoudre d’un fait , quel qu’il fût. Enfin , je ne tenais aucun compte de sa faiblesse! Depuis j’ai appris à la connaître.
Plus je faisais d’efforts pour détacher Fanny de son mari, plus je serrais leurs liens distendus par quinze années d’existence commune. Fanny me plaignait, intérieurement, mais je devais lui être à charge. J’avais bien le sentiment que je l’obsédais, mais je ne pouvais m’empêcher de la forcer derrière chaque retranchement où elle s’établissait pour me tenir tête. Je ne me doutais même pas que , pour atteindre mon but, le seul moyen était de changer de tactique. Personne ne m’avait appris qu’il fallait cacher ma jalousie comme la cause principale qui devait détacher de moi ma maîtresse. Que dis-je ! Je voyais dans les marques de cette jalousie des preuves d’un amour qui devait la toucher! Il eût été plus simple cependant de lui faire la vie si paisible qu’elle n’eût pu s’empêcher d’établir des comparaisons — toujours à mon avantage — entre les deux hommes de qui elle dépendait. Il eût été bien plus simple aussi de ne pas l’aimer !
Aimait-elle son mari? Je ne le crois pas, je
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ne l’ai jamais cru. Elle devait avoir pour lui quelque chose de ce sentiment banal qui résulte de l’habitude et plaît aux âmes tranquilles, parce qu’il continue naturellement les choses et ne fatigue pas l’esprit à changer. Puis elle se sentait touchée de voir ce despote s’humaniser devant elle ; et elle éprouvait une sorte de satisfaction à recevoir des caresses delà même main qui la châtiait souvent avec rudesse. Gela ne provenait pas chez elle d’une lâcheté, ni d’une bassesse innée de l’esprit, mais d’une certaine lassitude du caractère, explicable à son âge. Enfin Fanny n’avait certainement pas une âme virile ni même peut-être une âme très-noble, car elle aimait mieux ruser que combattre , et elle préférait s’avilir en se partageant que troubler sa vie , mais elle avait une âme équitable. Elle pensait sans doute racheter, à ses propres yeux , sa tromperie conjugale par une soumission complète. C’était en quelque sorte dédommager son mari que d’endurer les écarts de son caractère. Dans quels bas-fonds, dans quels abîmes, dans quels mélanges de choses innommables, la probité, cette perle rare, va-t-elle se cacher?